N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

dimanche 18 mars 2007

Rediffusion littéraire (1)

Marilyn dernières séances
de Michel Schneider (2006)

Grasset, 531 pages

« Ce serait une vilaine histoire, même si on pouvait en supprimer la fin. Une femme déjà un peu morte traînant une petite fille triste par la main. »

Dès qu'on touche à un mythe, on risque de mal faire, d'être maladroit, ou de lui coller des histoires qui ne sont pas les siennes. Critiquer un livre qui touche à un mythe, c'est tout aussi périlleux. Je ne pense pas dévoiler un scoop terrible en disant que le désespoir artistique de certaines personnes me touche - j'entends pas "désespoir artistique" une blessure, un mal-être, une mélancolie (ou pire) que l'artiste (comédien, écrivain, peintre, musicien... et j'en passe) transcende pour créer son œuvre. Pour (sur)vivre à sa manière. Baudelaire, heureux, aurait raté ses poèmes, c'est une évidence. Marilyn, heureuse, n'aurait pas été Marilyn. Elle n'aurait pas été actrice, un métier qui l'a aidée à vivre, elle qui voulait toujours être vue, mais qui l'a aussi détruite, elle qui se cachait sans cesse.

« En langage ordinaire, écran veut dire filtrage, cache, masque, camouflage. En langage psychanalytique, cela désigne seulement l’activité de recouvrir la peine d’exister par une image de soi vivable. Non pas fausse, précisait-il, l’image que ces personnes projettent est vraie, mais elle les protège contre une autre vérité d’eux-mêmes, insoutenable. »

Marilyn dernières séances est bien plus qu'un livre-témoignage sur Marilyn. Commençons justement par parler de ce côté "témoignage" : Michel Schneider aurait respecté les faits et propos, les reproduisant avec exactitude. Je n'ai pas le moyen de le vérifier, alors comme toujours dans un tel cas, je me méfie. De toute façon, je ne pense pas que l'essentiel soit là. Les événements ont pu se passer comme Schneider le dit, et cette simple possibilité me suffit.
Ce roman (car c'en est un, fondamentalement - le style de l'auteur l'atteste) se concentre plus sur les derniers mois que Marilyn a vécus, en analyse avec Ralph Greenson. Ils se sont vus pendant trente mois, quotidiennement ou presque. Quand elle était trop remuée par une séance (qui pouvait durer des heures), Marilyn restait dormir chez les Greenson. Elle s'était liée d'amitié avec les deux enfants et l'épouse. Elle leur rendait visite, n'importe quand, le soir quand elle venait de s'offrir une sculpture qu'elle voulait montrer, le dimanche parce qu'elle ne voulait pas rester seule. Malgré les tournages, les (rares) voyages de Greenson, on pourrait dire qu'ils ne se sont pas quittés, pendant cette période-là, quitte à ce que Greenson en vienne à négliger ses autres patients.
Même si ce texte s'oriente donc vers la fin de la vie de l'actrice, son enfance, ses débuts ne sont pour autant pas ignorés. On apprend toutes les mauvaises choses qu'elle a vécues, subies. Une gamine née d'une mère folle et d'un père inconnu. Placée dans des dizaines de familles d'accueil. Détestée pour sa beauté. Mariée à seize ans pour qu'elle débarrasse le plancher de sa dernière mère d'accueil. Je passe sur le pire. Greenson ramasse une femme superbe, mais seule, terriblement seule, une femme complexée, malheureuse, honteuse de son inculture, détruite par le manque d'amour. Une femme intelligente, fine, sensible, mais mal entourée, et incapable de s'estimer. Une actrice qu'on regarde mais qu'on n'entend pas quand elle dit "Aidez-moi".

La forme complexe du roman lie le passé de Marilyn, son présent entouré de comédiens, cinéastes, hommes politiques et psychanalystes, et l'après, celui engendré par sa mort, celui raconté par ceux qui lui ont survécu, Greenson en tête. Marilyn meurt à la page 437. Ca en fait une petite centaine sans elle, mais pourtant ces pages-là portent son ombre, son souvenir qui fut douloureux pour certains.
Ce roman n'essaie pas de savoir si la nuit du 4 au 5 août 1962, il y a eu meurtre ou suicide chez Marilyn. Il met plutôt la lumière sur la vie de cette femme, isolée, et sur celle de Greenson. Leur relation est plus qu'étrange, et le roman fait une belle part à la psychanalyse et à son milieu... Depuis ma lecture, je m'interroge beaucoup à ce propos. Comment un psy peut accepter de loger une patiente, de la recevoir à sa table, d'annuler ses voyages pour rester avec elle ? Comment une actrice perdue pourrait, dans de telles conditions, respecter la barrière médecin / malade, alors que, loin d'une éventuelle guérison, on lui offre des instants présents qui l'empêchent de se réfugier dans sa solitude, et donc dans ses sales drogues (alcool, barbituriques...) ?
Autre interrogation : la psychanalyse peut-elle aider/guérir/sauver ? Cette méthode est-elle vraiment utile ? Marilyn a effectué au moins quatre analyses dans sa vie. Elle était une admiratrice de Freud. Ca l'obsédait. Et pourtant, dans les derniers temps, Greenson pensait même arrêter de la suivre, tant il remarquait la stagnation. Peut-on guérir ? Oui, sans doute. Marilyn n'avait juste pas les bons ingrédients pour.

« Elle avait écrit une fois à Greenson – elle le lui avait redit cent fois – qu’elle ne savait pas à quoi servait la nuit. La réponse était simple : à attendre. A dire à l’autre qui tarde : « Reviens ! » Cette nuit-là, l’autre n’était personne. Il s’appelait Nembutal, Librium, Midtown, Demerol, Hydrate de chloral. »

Le traitement littéraire de cette légende est passionnant. Après quelques difficultés personnelles à entrer dans le récit (les chapitres sont courts, achronologiques, le phrasé un peu déroutant), j'ai cherché à saisir une image de Marilyn. Oui, une image, même si elle n'aurait pas aimé ça. J'ai échoué. Il y a un mot qui me semble très juste pour résumer le sujet du roman : la fuite. Marilyn est là, mais insaisissable. On cherche à la comprendre, et elle disparaît. Après ces 530 pages, je ne sais pas qui elle était. Ses souffrances sont parfois obscures, son comportement impronosticable (oh, un néologisme). Pour ne pas qu'elle puisse se cacher derrière son sourire, son corps, son image, il aurait fallu quelqu'un d'assez fort et d'assez présent pour ne pas lui lâcher la main. Il y a cette phrase, terrible, qui suit sa rupture d'avec Montand : « Elle voulait aimer, mais ne savait pas qui. » Et personne ne l'aimait réellement en retour.
Marilyn lisait Kafka, Scott Fitzgerald, elle admirait Jean Harlow, actrice décédée l'année de sa naissance, au point de lier son destin à cette première Bombe platine. Marilyn, toute sa vie, a accumulé des malheurs insoutenables, sans jamais apprendre à vivre avec.
Je le redis, ce roman est passionnant. Je n'ai pas dit tout ce qu'il y avait à aborder à son sujet, j'ai sans doute comme souvent oublié l'essentiel. Je n'ai pas trouvé cette lecture désespérante (je commence à m'inquiéter à propos de ma santé mentale), mais malheureuse malgré tout. Quand on voit un tel gâchis, on ne peut que ressentir tristesse et déception.
Un grand livre, qui n'idéalise absolument pas Marilyn (au contraire : elle est pénible, parfois moche (enfin, tout est relatif...), capricieuse), au contraire : il la rend humaine. Désespérément humaine.

« J’ai pris une chaise et je l’ai lancée contre la fenêtre, exprès, et c’était pas facile parce que je n’avais jamais rien cassé de ma vie. A part moi… Rires, comme on dit dans les scénarios. »

camera

Les avis...
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du Renard Céline
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de Clarabel 

Posté par erzebeth à 18:11 - lecture - Commentaires [9] - Permalien [#]

Commentaires

    L'histoire de Marilyn est bouleversante. L'histoire de la psychanalyse aussi. Mais je dois avouer que j'ai trouvé ce roman un peu répétitif. Cependant le portrait de Norma Jean Baker est très émouvant et le tableau de cette époque, dans ce milieu là, est particulièrement intéressant.
    "... you lived your life like a candle in the wind..."

    Posté par Fantômette, mardi 8 juillet 2008 à 21:49
  • J'ai failli m'effondrer de bonheur dans tes bras en lisant tes deux premières phrases, mais la troisième me freine un peu... Non mais, je comprends. J'ai une amie, folle de Marilyn, qui n'a pas du tout aimé ce roman. Ça me fait bêtement mal au cœur, mais après tout, la forme peut ne pas plaire.
    Merci d'avoir lu ce billet, de l'avoir commenté et de terminer par cette jolie phrase...

    Posté par erzébeth, mardi 8 juillet 2008 à 23:02
  • Tu es un AMOUR !!!!!!!!!!!!!!!!!!!
    Je réponds à ta dernière lettre demain.
    Bonne soirée. Je pense à toi.

    Posté par Holly G., dimanche 18 mars 2007 à 19:45
  • Ton enthousiasme m'enchante !
    J'ai beaucoup aimé ce livre, les failles de Marilyn. J'espère que tu le liras prochainement, j'aimerais connaître tes sentiments.
    Sache que moi aussi, je pense à toi ! !

    Posté par erzébeth, lundi 19 mars 2007 à 11:52
  • Mais heuuuuuuuuu moi zaussi j'existe!!!!!!! ouinnnnnnn (voilà c'etait la crise de jalousie de la journée) )))))))

    Posté par lamousmé, lundi 19 mars 2007 à 20:11
  • Et les photos des Misfits? Je veux les photos des Misfits!
    Que j'ai vu il n'y a pas longtemps d'ailleurs, film surprenant, pas le Billy Wilder que je connais...

    Posté par céline, mardi 20 mars 2007 à 09:56
  • Lamousmé, bien sûr que tu existes aussi ! Tu crois que j'oublie ma grande soeur comme ça, toi ?
    Demande ce que tu veux, et tu seras peut-être exaucée...!

    Céline, c'est entendu ! Je mettrai ces belles photos. Et arrêêête de me tenter avec ce film !

    Je suis un peu occupée en ce moment, je vous dois quelques notes dont une cinématographique, je fais ça... dès que je peux, et dès que j'ai l'inspiration.

    Posté par erzébeth, mardi 20 mars 2007 à 11:06
  • The Misfits est un film de John Huston.
    Un grand film, oui !!!
    Cette fois j'imprime ton article ! ))

    Posté par Holly G., mercredi 21 mars 2007 à 13:21
  • Mais oui c'est vrai, c'est John Huston... Ca me semblait bizarre aussi... Quel boulet cette Céline...

    Posté par céline, mercredi 21 mars 2007 à 13:56

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