N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

lundi 16 avril 2007

Coulisses

Alors que nous étions à Fès,

F_s

nous avons rencontré un petit homme, Jino, qui pour le simple plaisir de nous rendre service, nous a emmenées dans des endroits que nous aurions ignorés sans lui. Nous avons vu le chauffeur de hammam, qui passe ses journées assis, dans la poussière et la chaleur, et charge constamment un immense four. Tous les chats nomades du quartier l'entourent, attirés par cette source de chaleur qui les abrite. Nous avons vu des hommes tisser des écharpes ou encore la chaîne humaine que traverse le cuir pour devenir des vestes. Nous avons vu les tanneurs :

Tanneurs

La photo n'est pas de moi. Il faisait trop sombre lors de notre passage, et quelque part, tant mieux - nous avons marché autour de ces bacs en terre remplis de peaux, de colorants et d'autres choses suspectes. L'odeur est atroce. J'étais très contente de ne rien voir, d'ignorer à côté de quoi je marchais, même si l'imagination peut être très fertile dans de telles situations. Ensuite, sur les produits finis (porte-monnaie, sacs, vestes, babouches), l'odeur persiste un temps infini. C'est à en avoir mal à la tête.

Le lendemain, Jino nous a accompagnées dans une fabrique de poteries et céramiques, spécialités de Fès.

Poteries

Je vais me permettre de glisser quelques photos où on aperçoit des Marocains. Notre petit guide nous a autorisées à tout photographier, mais en temps normal, le peuple marocain refuse d'apparaître sur des photos. Pudeur ? Je ne sais pas. C'était étrange de visiter cette fabrique, il y avait une sensation de voyeurisme - ceci dit, cette sensation-là m'a suivie pendant tout le séjour. On était là, riches occidentaux, on épiait la pauvreté de ces Africains, on dérangeait leur ordre de vie, sans nous poser de question. Je me souviens de deux moments horribles, dans un café puis dans un restaurant. Dans les deux cas, il n'y avait plus de place, ce qui n'était pas grave - des cafés et des restaurants, il y en a tous les cinq mètres, on ne demandait rien, on comptait regarder ailleurs. Mais, dans les deux cas, les serveurs ont viré des gens pour nous. On libère la place pour les Français. Tant pis pour l'autochtone qui espérait se reposer encore un peu en terrasse. C'est atroce.
Mais je me suis éloignée du sujet.

01

Cet homme passe ses journées dans cette eau boueuse, où il travaille l'argile grise pour qu'elle forme un ensemble bien homogène. Cette argile repose là une semaine, et ensuite, deux chemins s'offrent à elle.
Le premier est de devenir une poterie :

Ghost

Remarquez au mur deux plats : le gris n'a pas encore été cuit.
Quand nous visitions, l'homme de gauche créait de minuscules poteries, avec une dextérité incroyable. Vous me direz, c'est son métier, mais cette précision était remarquable.

Etag_res

Les poteries sèchent quelques jours (une semaine si mes souvenirs sont bons) avant d'être envoyées au four :

Four

Le feu est entretenu par des noyaux d'olives broyés. Tout est toujours récupéré, au Maroc.
Une fois que tout a cuit, l'étape suivante est la peinture.

Peintures

La minutie du travail demande une patience infinie. Ici, tout est peint à la main et pourtant tout est droit, à sa place.

Peintures_2

Ce mauve est superbe. Malheureusement, tous ces plats sont à nouveaux cuits et le mauve devient bleu foncé, comme ici.

L'argile de départ est aussi utilisée pour faire de la céramique. Tout d'abord, on crée des carreaux, en coulant cette argile dans des moules en bois. Le résultat sèche au soleil :

Carreaux

L'homme travaillait à une vitesse folle. Une fois secs, les carreaux ont une face de baignée dans de la couleur, et pour changer un peu le résultat part à la cuisson, dans un four différent de celui des poteries :

Four

Intervient ensuite une des phases les plus délicates :

Minutie

Ces hommes découpent les carreaux selon des traits prédéfinis. C'est un vrai travail de chaîne : l'un trace délicatement les traits à suivre, un autre casse le carreaux pour obtenir la forme demandée. On voit quelques motifs au premier plan, mais il en existe des bien plus petits. Ces travailleurs passent leurs journées assis, à taper avec un marteau. Ma soeur n'en revenait pas. On avait peur de les déranger rien qu'en respirant. La concentration est extrême. Mais le pire est à venir :

Assemblage

Les mosaïques sont créées à l'envers, c'est-à-dire que l'employé doit se souvenir la position de chaque couleur, pour ne pas se tromper dans son assemblage. Un travail de fourmi, et d'aveugle. En voici le résultat :

R_sultat

C'est presque drôle, car j'ai largement préféré le processus de fabrication que le résultat final. Beaucoup de fontaines voient aussi le jour là-bas :

Fontaine

Voilà ! la petite promenade est terminée. J'ai dit au début de ce faux compte-rendu que Fès était spécialisé dans ces poteries et céramiques; après cette visite, il était très intéressant de se rendre dans des boutiques et de voir le décalage entre les ouvrages fassis (= de Fès) et ceux créés dans d'autres villes, à l'aide de pochoirs. Les touristes se font avoir, toujours. En avoir conscience est peut-être pire, d'ailleurs.

Posté par erzebeth à 11:59 - égocentrisme - Commentaires [4] - Permalien [#]

Commentaires

    J'aime ta façon de raconter ce voyage, car tu fais vivre l'humain, les êtres croisés lors de ce voyage, plus que les lieux.
    Je me demande si le refus des photos n'est pas lié à la peur de perdre son image, à une superstition. Je ne suis pas sûre.

    Posté par Holly G., lundi 16 avril 2007 à 14:32
  • Oh, tu es très gentille ! Il y a eu effectivement quelques rencontres, et c'est ça qui m'a aidée à supporter ce voyage. Je ne m'épancherai pas sur les points négatifs dans un billet, mais le manque de confort était cauchemardesque à mes yeux. Je n'ai rien dit, par "politesse". Ce sont les rencontres qui ont sauvé mon séjour.

    Pour les photos, tu as sans doute raison. En fait, on ne sait pas réellement, parce qu'on a aussi trouvé des personnes qui ont accepté les photos sans aucun problème. Je me dis aussi que si un étranger venait vers moi pour me photographier, je refuserais. Alors je les comprends tout à fait.

    Posté par erzébeth, lundi 16 avril 2007 à 16:49
  • Je n'aurais pas supporté ce manque de confort, de propreté, d'hygiène, ce décalage culturel, etc. Je me connais : j'aurais pleuré comme un enfant, j'aurais fait une crise de nerfs. Le fait que tu trouves de belles choses à dire prouve ta générosité.
    Je suis imbuvable. Une chochotte.
    En ce moment, je lis des ouvrages sur la Chine et je me dis que je vais prendre mon temps pour y aller, car j'ai besoin d'être rassurée et, comme pour le Maroc, ce pays n'est pas fait pour moi. Il me faut des conditions très précises pour voyager.

    Posté par Holly G., mardi 17 avril 2007 à 08:16
  • Non, non, tu n'es pas une chochotte du tout. Je ne sais pas comment j'ai tenu jusqu'au bout, en fait si, parce que je ne voulais pas décevoir la personne qui m'a offert ce voyage.
    C'est la première et dernière fois que je m'évade de cette façon, j'avais aussi l'immense chance d'avoir ma soeur à mes côtés, et nous nous disions "Plus jamais !". On a besoin de confort, d'eau chaude, de repères. Je suis une trouillarde finie dès qu'on touche à mes petites habitudes. Mon prochain voyage sera réussi et réfléchi, je me le suis promis.

    Ton dernier paragraphe me fait sourire, j'ai justement pensé à la Chine pendant mon séjour, en me disant que ça devait être une destination difficile, et que ce pays ne me verrait jamais.
    Mais je pense qu'on peut y trouver un endroit confortable malgré tout...

    Posté par erzébeth, mardi 17 avril 2007 à 18:11

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