N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

mardi 17 avril 2007

Du côté des autochtones

J'avais prévu de m'étendre un peu sur les différentes rencontres qui ont jalonné notre séjour marocain.
Je voulais parler de Jino (déjà évoqué dans le billet précédent) qui a été le premier à nous inviter chez lui. Sa fille, la belle Fatima, avait mon âge et je ne pouvais m'empêcher de penser à la vie qui l'attend. Fatima sera femme au foyer, elle ne travaillera jamais. Elle élèvera ses enfants avec l'argent que son mari voudra bien lui laisser. Son père nous a expliqué qu'elle a arrêté l'école (il a une très mauvaise opinion de cette institution) et qu'elle apprend désormais son futur rôle de femme. On pourrait trouver ça glaçant, mais Fatima avait un sourire qui ne laissait aucun doute : elle est heureuse. Elle s'occupait du bébé de sa soeur avec un regard empreint d'amour. Et, vu les exigeances de son père, on sait qu'elle ne fera pas un mauvais mariage. Ce sont des gens intelligents alors, avec un peu de chance, Fatima gardera son sourire toute la vie.
Elle nous a invitées à manger un couscous.
Ici, il n'y aura pas de photo. Non seulement je n'en ai pas pris chez elle, mais même dans les autres rencontres que je vais évoquer, je refuse de jeter en pâture les visages de personnes qui nous ont fait confiance. Ce serait vulgaire de ma part d'utiliser leurs photos pour mon simple plaisir.
Pour tout dire, nous avons été très surprises de la tournure qu'a pris le repas partagé avec Jino, Fatima et une autre de ses filles (le reste de la famille avait déjà mangé). Je précise que nous mangeons tous dans le même plat, à l'aide d'une cuillère à soupe. Celui qui veut de la viande n'a qu'à se servir avec les doigts. Dans ces cas-là, je joue les végétariennes. Nous ne savions pas comment nous conduire dans une maison marocaine, fallait-il ramener quelque chose à la maîtresse de maison ? Jino nous a certifié que non - le fait étant aussi que c'est un homme très riche, et nous avions lu qu'on ne ramenait rien dans les foyers aisés. Alors nous nous sommes imposées, apportant simplement nos sourires timides. Nous avons (très bien) mangé et nos hôtes ont petit à petit quitté la table, jusqu'à nous laisser totalement seules. Ils se sont installés sur un canapé voisin, et nous ont totalement ignorées. Nous ne savions plus quoi faire. C'est atroce d'être assis chez un particulier, d'avoir partagé un repas avec lui, et de ne pas savoir comment se conduire ensuite. Fallait-il partir ? les rejoindre ? dire quelque chose ? Il aurait encore fallu qu'ils nous jettent un regard. Nous avons attendu dix longues minutes, partagées entre le fou rire et l'inquiétude. Finalement, nous avons pris notre courage à deux mains, nous sommes levées, avons remercié, et sommes parties comme des voleuses. Ce drôle d'accueil nous étonne encore.

Nous avons été invitées une seconde fois. Une invitation ne se refuse pas - je le rappelle, les Français sont des rois. Cette fois, c'est un vendeur d'épices, que ma mère avait déjà croisé, qui nous a ouvert les portes de sa maison. Son épouse s'appelait Fatima (oui, encore). Elle nous a accueillies à bras ouverts. Elle ne parlait pas un mot de français. Son mari travaillait encore, et nous étions là, dans sa cuisine, à assister à la réalisation d'un grand couscous. Il faut savoir que ce plat est préparé et mangé tous les vendredis, jour de la prière pour les musulmans. Cette maman a dérangé ses habitudes pour nous, puisque nous étions mardi.
Nous avons participé à la conception du repas, dans une très bonne atmosphère. Fatima est la gentillesse en personne. Puis ses deux enfants sont rentrés de l'école... un petit garçon et une petite fille. Incroyablement beaux. Ils nous ont adoptées de suite, alors que là encore, il y avait la barrière de la langue. Si on le désire, on peut toujours trouver un moyen de communiquer. La petite était fascinée par mes longs cheveux blonds, elle qui avait une chevelure d'un noir lumineux.
C'était un moment très riche. J'en garde de belles photos, dont une où Fatima pose avec ses deux enfants, et les regarde avec amour et fierté. Parce qu'il faut bien le dire, nous étions dans une famille unie et heureuse. L'homme n'a pas cessé de parler amoureusement de sa femme, il s'occupait de ses enfants, il y avait une belle gaieté dans l'air. Nous avons succombé devant tant de charme.
Ceci

Couscous

est le meilleur couscous de ma vie.
Je pourrais aussi parler de la séance d'essayage, où Fatima a rapporté trois robes pour qu'on les enfile. Je pourrais évoquer les deux petites voisines qui sont venues nous voir, longtemps, l'une d'elle enchantée de cette visite, et l'autre bien plus timide - cette dernière m'a fendu le coeur, tant elle paraissait fragile. Je pourrais faire allusion à cette photo que Fatima a offerte à ma mère, une photo de son mari et de ses enfants. C'est peut-être trois fois rien, mais c'est énorme.
En partant, Fatima nous a toutes embrassées. Il y a eu une seconde de suspendue quand elle m'a tenue dans ses bras. Un simple geste d'amour, qui trahissait son bonheur de nous avoir reçues. J'aurais voulu la remercier à la hauteur de sa générosité, je n'ai pas pu. J'avais la gorge nouée, et il fallait conduire la petite fille à l'école.

La troisième rencontre n'est pas culinaire.
Nous prenions cette photo (assez vilaine au demeurant)

Nuit

quand une jeune femme a surgi de chez elle, et nous a fait signe de la suivre pour prendre en photo quelque chose qu'elle voulait nous montrer.
Un carton, avec des chatons. Par gentillesse, je les ai pris en photo :

Chatons

Le cinquième petit monstre de la portée était en train de faire de l'escalade sur ma jambe. Nous ne comprenions pas totalement l'intérêt de nous montrer ces petits animaux, surtout que les Marocains n'ont (généralement) pas d'animaux de compagnie. Les chats sont dans la rue, les chiens dans la montagne. Ils sont nourris mais ils n'appartiennent à personne. Après quelques questions traduites en gestes (la jeune femme ne parlait pas du tout français), nous avons compris que la maman-chat ne lui appartenait pas, elle logeait juste dans son entrée.
Elle nous avait poussées jusque chez elle pour nous faire des tatouages au henné. Juste pour le plaisir de nous faire plaisir - elle ne demandait rien en échange. Il était tard, mais nous sommes revenues le lendemain, et elle a eu la patience de dessiner sur chacune de nous quatre. Ma soeur a même eu le privilège d'avoir deux tatouages, un sur la cheville, un autre sur la main.
Personnellement, j'ai choisi la main. Tant pis pour la discrétion. Je ne résiste pas à vous montrer l'élaboration de mon tatouage :

01

02

Je ne peux pas montrer plus, car sur les autres photos on voit le visage de ma bienfaitrice, dont j'aimerais bien vous communiquer le prénom, mais je ne sais pas l'écrire. Tant pis, j'invente : elle s'appelait Zinêb, et était la joie de vivre incarnée. Une énergie folle, elle était toujours en train de rire. Un amour.
Mon tatouage, terminé, ressemblait à cela :

03

mais il n'en était pas encore à son stade final, puisqu'il faut enlever cette "couche" de noir, le henné séché, afin d'obtenir un dessin orangé :

04

C'était mardi dernier, le coloris sur les doigts s'efface.
En voyant ma main, en France, on m'a demandé si je venais de me marier.

Je ne raconte pas tout, je garde des choses pour moi.
Ce sont ces rencontres qui ont sauvé mon voyage, même si je suis mal à l'aise avec les gens. La mère de Zinêb ne cessait de dire que ma soeur et moi étions belles. Je n'ai pas l'habitude de ce genre de promiscuité, et je me méfie toujours de la gentillesse. Peur de me retrouver froissée, ensuite. Oui, ce sont ces rencontres qui ont sauvé mon voyage du naufrage total. Je suis une ingrate !

Posté par erzebeth à 22:01 - égocentrisme - Commentaires [6] - Permalien [#]

Commentaires

    Je ne sais pas bien quoi écrire. Il est beau, ce récit. J'aime la pudeur avec laquelle tu protèges ces gens. Ils sont beaux, d'ailleurs, tous, avec leur gentillesse et leur hospitalité...

    PS : je suis odieusement jalouse de ton tatouage, le mien n'était pas si beau...

    Posté par Arwen, mardi 17 avril 2007 à 22:39
  • Merci beaucoup Arwen, je suis RAVIE, encore une fois, de te voir par ici...
    Ma soeur, qui était déjà partie en Tunisie, n'a pas arrêté de me dire que c'était totalement différent, alors il faudra peut-être que j'essaie ce pays, un jour...!

    Toutes mes confuses pour le tatouage ! Il faut dire qu'on avait une reine à notre service, je peux te donner son adresse au cas où tu passerais par là-bas...

    Posté par erzébeth, mercredi 18 avril 2007 à 10:21
  • ooooh du henné!
    Quand j'habitais en Inde (tu le savais, non?), ça me faisait peur! J'étais petite aussi... J'avais l'impression que c'était de petits serpents... Maintenant, je trouve ça super beau bien sur, et c'est vrai que ton tatouage est très réussi...

    Posté par céline, vendredi 20 avril 2007 à 02:09
  • Ah non, je ne savais pas que tu avais vécu en Inde ! Il va falloir me raconter ça, mademoiselle !
    C'est "drôle", cette impression de petits serpents... Enfin ! Merci pour le compliment, tout le mérite revient à Zinêb ma bienfaitrice

    Posté par erzébeth, vendredi 20 avril 2007 à 17:15
  • J'ai l'impression d'y être. Tu rends aimable et beau ce qui, a priori, est le plus éloigné de mes goûts. Tu as le don de la rencontre et du partage. (N'essaie même pas de me démentir. Je sens venir la contradiction.)

    Posté par Holly G., lundi 23 avril 2007 à 08:54
  • Et tu me fais rire encore, est-ce raisonnable ?
    Je ne démens rien - mais du coup, je me tais !
    Ce sont ces gens qu'on a croisés, qui ont été généreux. Je n'ai fait que recevoir...

    Posté par erzébeth, lundi 23 avril 2007 à 18:27

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