N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

jeudi 31 mai 2007

Et tout s'embrasa

La petite fille qui aimait trop les allumettes
de Gaëtan Soucy (1998)

allumettes

"Nous avons dû prendre l'univers en main mon frère et moi car un matin peu avant l'aube papa rendit l'âme sans crier gare."

Alors les deux enfants n'ont pas le choix, ils vont devoir vivre, s'occuper de ce cadavre qu'ils déposent sur la table de la cuisine, mais comment faire ? ils n'ont jamais quitté leur maison; ils n'ont jamais adressé la parole à une autre personne que leur père; ils ne savent pas la valeur de l'argent, ils ne savent qu'il existe autre chose que leur isolement, ce sont des bêtes sauvages qui n'ont d'autre choix que de se faire apprivoiser, maintenant.
Partir au village (pour chercher un cercueil) ne sera pas sans dommage sur eux, sur le plus intelligent des deux fils. Pour sa première sortie dans le monde, ça, il s'en souviendra.

Le lecteur aussi, d'ailleurs. C'est fou tout ce qu'on peut ressentir à la lecture de ce court (180 p) roman. On est d'abord désemparé; cette langue, on n'a pas l'habitude de la lire. Les mots sont alambiqués : ce sont ceux d'un jeune garçon qui les a appris dans Spinoza et les romans de chevalerie. Un petit exemple, assez lisible finalement :

"Mes phrases, je ne sais pas ce qu'elles avaient, elles n'entraient plus dans la tête de mon frère. Le village, un cercueil, des sous, ces mots inusités lui mettaient l'entendement tout de travers. Il commençait des gestes, les avortait, venait pour se lever, se rasseyait. Il me faisait penser à notre ancien chien quand papa lui avait fait avaler les boules à mites dans sa pitance, je veux dire dans la première heure qui a suivi."

Ensuite, on est partagé entre l'inquiétude et l'incompréhension. Inquiétude de voir ces enfants livrés à eux-mêmes, incompréhension car on sait que tant de choses nous échappent... des mots apparaissent, des pistes encore impraticables, tout vient à point à celui qui sait attendre... Et la réalité est tellement horrible, une fois qu'on s'en approche, on regrette notre insouciance de lecteur. Je ne dirai rien, il ne faut rien dire. Il faut accepter d'être dérouté pendant quelques pages, le temps d'apprivoiser ce nouveau langage - ensuite, il ne sera plus possible de lâcher le roman. La candeur du petit narrateur nous fait sourire, puis on voudrait bien l'aider. Et, rapidement, l'horreur nous tombe dessus. Le sourire reste figé, on s'enfonce dans une incompréhension malheureuse...
Quelque part (n'ayons pas peur des mots), le travail de Gaëtan Soucy est exceptionnel. Son roman est très fort et pour peu que vous soyez un peu sensible, vous en finirez la lecture la gorge très nouée...
Allez, encore une fois, je dis n'importe quoi. N'empêche, La Petite fille qui aimait trop les allumettes est un très bon roman, déroutant, unique, passionnant. Il mérite d'être découvert. J'insiste !

"Quoi qu'on fasse et qu'il en soit, et aussi loin qu'on aille, il faut s'étendre au bout du compte pour dormir, c'est fatal. On a la laisse au cou, la fatigue qui vous retient à la terre finalement vous y tire, et l'on tombe, toujours, que voulez-vous. C'est l'élastique de la mort."

Posté par erzebeth à 18:18 - lecture - Commentaires [6] - Permalien [#]

Commentaires

    Bon ok le livre est récent...;o) mais j'ai tres envie de le lire maintenant!!! )))

    Posté par lamousmé, lundi 4 juin 2007 à 23:35
  • Et bien tu sais, même si l'auteur n'est pas mort (!!), je suis convaincue que ça te plairait. Ce roman a une telle force, une telle aura, que je te le conseille vivement !

    Posté par erzébeth, mardi 5 juin 2007 à 18:31
  • Une langue originale , voilà qui me plaît, je note tout de suite !

    Posté par cathulu, jeudi 7 juin 2007 à 13:36
  • Excellente idée, Cathulu
    Je ne conçois pas que ce roman puisse déplaire !!

    Posté par erzébeth, jeudi 7 juin 2007 à 22:48
  • A te lire, je trouve que tu as pris beaucoup d'ampleur en quelques mois. Il y a une force qui irradie ici et là.
    Tu ne te rends peut-être pas compte de ce phénomène, mais cela se sent à te lire. Dans ce billet, mais pas seulement...

    Posté par Holly G., vendredi 8 juin 2007 à 19:35
  • Vraiment ? Non, je ne me rends absolument pas compte. Je suis très surprise, parce que je ressentais le contraire. Les mots viennent de moins en moins.
    Merci beaucoup, c'est un magnifique compliment que tu me fais là !

    Posté par erzébeth, samedi 9 juin 2007 à 11:22

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