N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

mardi 9 octobre 2007

"Ne pas chercher à comprendre"

Fatherland
de Robert Harris (1992)
traduit de l'anglais par Hubert Galle

Le titre est une citation de Si c'est un homme, de Primo Levi. Je ne sais pas si vous vous souvenez, mais un homme, prisonnier avec l'auteur, a gravé ses mots au fond de sa gamelle. Il y a trop de pourquoi dont ils ne peuvent avoir la réponse.
Commencer mon billet ainsi n'est pas la façon la plus joyeuse que je pouvais trouver, mais cela amène bien au sujet de l'excellent thriller uchronique (on ne grimace pas, et on continue de lire, faites moi confiance !) écrit par R. Harris : nous sommes en 1964, l'Allemagne a gagné la Seconde Guerre Mondiale. Pire : Hitler n'est pas mort, et la dictature qu'il a installée est encore plus oppressante que tout ce qu'on aurait pu imaginer. En cela, l'ambiance est similaire à celle de 1984, d'Orwell : il n'est plus possible de ne pas penser comme le Parti l'a décidé. Au lieu de la Minute de la Haine, on trouve ici des écrans géants où tous les Allemands se doivent de se réunir quand il y a de bonnes nouvelles (souvent fausses : une guerre continue sur le front est, l'Allemagne feint de gagner, mais elle rapatrie ses morts, par train, la nuit). Alors que le Führer est à deux doigts de signer un horrible accord avec les Etats-Unis (ce qui signifierait la fin absolue de la liberté),
d'anciens S.S. meurent brutalement, et bizarrement. Comment un nageur chevronné a-t-il pu mourir noyé ? Et cet autre, pourquoi se serait-il suicidé avec sa maîtresse ? Quelque chose de grave se cache derrière ces morts; la dernière chose à faire serait de mener l'enquête, mais March, inspecteur à la Kriminalpolizei n'en a cure. Il veut savoir, il veut comprendre tout ce que l'Autorité cache. La curiosité, décidément, est un vilain défaut.

Je ne sais comment tourner ma phrase suivante, mais voilà : Hitler est un personnage historique qui m'intrigue, parce que je me demande comment on peut basculer ainsi vers la folie, l'horreur, la barbarie. Certes, il n'a pas été le seul pourri de l'Histoire, mais jusqu'à maintenant, c'est lui qui "m'intéresse". Autant dire que mon frère a tapé dans le mille quand il m'a offert ce roman pour mon anniversaire (oubliez, au fait : c'était il y a des mois). L'idée de base, effrayante, tient bien la route tout le long du roman, l'intrigue ne faiblit jamais, au contraire : plus on avance, et plus on a froid dans le dos. Une spirale tragique se met en place, on sait ce dont les bourreaux sont capables, et ce n'est pas un petit inspecteur "asocial" (au-dessus du "traître" dans le catalogue des crimes) qui va les impressionner. La vermine, on l'écrase. C'est le premier roman de Robert Harris; et maîtriser autant sa matière, pour en donner un résultat aussi crédible, est admirable. L'Histoire (la vraie) est respectée jusqu'en 1942, à peu près. Il s'inspire aussi d'autres faits réels, mais je ne peux pas tout dévoiler... Je m'interdis même de préciser le sujet sur lequel March va faire tant de découvertes; nous avons beau savoir, nous, aujourd'hui, cela ne change rien à l'horreur.
March est une sorte de rebelle dans cette société aseptisée; homme divorcé, père d'un enfant de dix ans qui a honte de lui, il a toujours refusé les promotions qu'on lui a proposées - conduite suspecte pour un homme qui doit vouer toute sa vie au Führer !
Je ne sais pas comment vendre ce roman, si ce n'est en disant qu'il est excellent, haletant, très bien mené jusqu'à la fin... Il réunit suspense, histoire d'amour, enquête, Histoire, et nous montre, quelque part, ce à quoi on a échappé. J'en parle fort mal, mais dans son genre, c'est une grande réussite.

"Au rang des crimes capitaux, l'homosexualité et l'union interraciale avaient remplacé le viol et l'inceste. L'avortement, "acte de sabotage contre l'avenir racial de l'Allemagne", était passible de mort. Les années soixante étaient marquées par une forte recrudescence des crimes sexuels."

Froid dans le dos.

Posté par erzebeth à 08:28 - lecture - Commentaires [3] - Permalien [#]

Commentaires

    grâce à toi, je viens de comprendre le mot "uchronique". Enfin je crois.
    Il me semble que je n'ai jamais lu un genre pareil, ça m'intrigue beaucoup.
    Je note donc ce livre, tu m'as convaincue!

    Posté par céline, mardi 9 octobre 2007 à 14:25
  • ah oui je vois le genre de lecture "légère" que tu lis!!!!! ))))) bon allez j'avoue que je serais assez curieuse moi aussi de le lire!!!;o)

    Posté par lamousmé, mardi 9 octobre 2007 à 18:33
  • * Céline, pardon, c'est vrai que je n'explique même pas. L'uchronie, c'est quand tu pars sur une base historique réelle, mais qu'à partir d'un moment, tu fais ta propre sauce. Là, en l'occurence, le début de la Seconde Guerre Mondiale est identique, mais cela diffère à partir de 1942.
    Et tu as raison de noter ce livre, il est excellent !

    * Lamousmé, ai-je dit quelque part que j'avais des lectures légères ? En tout cas, c'est vrai : je relis avec un plaisir dingue le sixième tome des aventures de Harry Potter, histoire d'être prête le 26 !!
    Et tu as raison de noter ce livre, il est excellent !
    (quoi, je radote ?)
    (ps : l'auteur est encore vivant. Désolée)

    Posté par erzébeth, mercredi 10 octobre 2007 à 18:06

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