N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

mardi 27 novembre 2007

Une claque

La dérobade
de Jeanne Cordelier (1976)

Ce livre a une petite histoire, alors je ne résiste pas à vous la raconter, d'autant plus que ça aidera (ou pas) à comprendre l'évolution de mes ressentis.

Première étape
Cette année, comme les vingt-et-une précédentes, il y a eu mon anniversaire. Mes proches ne m'achètent jamais de livres - "tu en as tellement, on a trop peur d'en prendre un que tu as déjà" - la sale excuse ! (pour le tellement, tout est relatif bien sûr... mais étant la seule à réellement lire dans cette famille, je peux concevoir que ma bibliothèque les "impressionne"). J'ai contourné leur mauvaise foi en leur disant que j'aimerais qu'ils m'offrent un livre édité chez Phébus. J'aime beaucoup cette maison d'édition, et je n'avais aucune de leurs œuvres...

Deuxième étape
C'est ma sœur qui s'est coltinée les cadeaux-livres. Elle n'a pas cherché bien loin : elle a pris deux titres classés dans les "coups de cœur" d'un site. L'un d'eux était donc La dérobade. Jamais entendu parler. J'essaie de lire la 4e de couv' (je ne sais pas lire les quatrièmes de couverture, c'est pathologique, je lis quelques mots et je m'arrête là), et je vois : "préface de Benoîte Groult". Je prends peur, parce que je n'ai pas encore l'âge de lire B.G. et puisqu'elle préface ce livre, c'est qu'il a dû lui plaire, et s'il lui plaît, il y a des risques pour que ça ressemble à ce qu'elle fait, et... Brr.

Troisième étape
Les mois passent. A force de tourner et retourner le livre, je sais qu'il est question d'une prostituée, et que son récit est horrible.
Ça attendra, hein.

Quatrième étape
Je décide de m'atteler à la lecture des livres qu'on a pu m'offrir cette année; j'essaie de faire traîner ces titres le moins longtemps possible.
Alors, j'ouvre La dérobade.

Et croyez-moi, j'ai vraiment envie de me dérober.

Je suis totalement désarçonnée par le style des premières pages. De l'argot, des prostituées qui parlent comme des hommes... J'ai envie de laisser tomber, vite. Aurais-je ouvert une de ces horreurs qu'on essaie de nous vendre, chaque année, où on raconte le récit poignant d'une femme violée, où on essaie d'apitoyer le chaland avec le témoignage brûlant d'un homme détruit, paralysé après un tragique accident de voiture ? Cette "littérature"-là, je n'en veux pas. Ça ne vaut rien. Le malheur est là, partout, quand je sors de chez moi et que je vois des sdf calfeutrés dans un duvet. Pas besoin de livre-catastrophe.

Mais je continue de lire, parce que Phébus n'est pas du genre à publier ce genre de livres; et parce que, surtout, j'aurais peur de passer à côté de quelque chose. Alors, j'ai lu; j'ai commencé à m'habituer, assez rapidement d'ailleurs.
Puis, pendant 400 pages, j'ai eu mal. Je ne sais même pas comment je vais en parler.

"Pourtant ce livre désespérant n'est pas un livre désespéré." (Benoîte Groult)

Sophie... Sophie raconte sa vie. Ses années de galère. Sophie, c'est son prénom de prostituée; aucune femme ne ferait le trottoir en disant son vrai prénom. Celui-là, on le garde, on le préserve; c'est à peu près tout ce qu'il leur reste.
Sophie, c'est Jeanne Cordelier. Elle est encore si jeune, quand elle rencontre Gégé aux dents pourries... Mais voilà, Gégé a une superbe voiture. C'est un détail, me direz-vous, mais pas quand vous vivez à six dans un minuscule appartement HLM, pas quand vous subissez les coups, pas quand votre quotidien est synonyme d'inceste depuis des années. Sophie suit Gégé, parce qu'il est la seule sortie de secours. Sauf que Gégé est un mac et que, sa "p'tite gueule" adorée, il va pas hésiter à la mettre sur le trottoir.
Je suis désolée d'en parler aussi mal. Mais il n'y a pas de mots pour raconter ça, pas de mots.
Il y a juste la souffrance absolue d'une petite jeune femme pleine d'énergie, qui connaîtra les pires horreurs (n'essayez même pas d'imaginer; vous serez toujours en-dessous de la réalité). Mais Sophie ne désespère jamais : elle veut s'en sortir, et elle sait qu'elle y arrivera. Elle se raccroche notamment à ses mots de Prévert : "Il y aura toujours un trou dans la muraille de l'hiver pour revoir le plus bel été." Les femmes entre elles, dans ce milieu, ne sont pas forcément les meilleures amies du monde; malgré tout, on se soutient parfois, on s'encourage, on remue celle qui est en train de couler. Les faits en eux-mêmes sont édifiants. On ne peut pas lire La dérobade d'un œil extérieur; non, on se retrouve dans la même merde que Sophie/Jeanne, on étouffe. Je ne pleure pas quand je lis, mais j'ai rarement été aussi mal qu'à la lecture de ce roman. Les mots t'empoignent, tu te retrouves dans cet immense tunnel sans lumière, et tu dois avancer, pour en sortir, alors qu'on te barre le chemin.
J'ai parlé de roman : ça en est un, paraît-il. Jeanne Cordelier, en 1976, a beaucoup souffert des attaques contre son livre. On l'accusait de ne pas l'avoir écrit; comment une prostituée, qui n'a pas de diplôme, pourrait-elle écrire comme ça ? Elle s'est défendue, bien sûr. Elle a écrit ce texte toute seule, elle l'a craché, et dans un style extraordinaire. J'ai déjà évoqué l'argot (jusqu'à la fin du livre, il y a des mots que je n'ai pas compris), mais il y a aussi une touche inimitable, un mélange de colère, de vie, d'envie. Jeanne Cordelier est une romancière avec un grand style. Ce n'est pas le journal de Loana !
Les termes sont crus, Jeanne n'épargne pas son lecteur, et elle a bien raison : on a beau souffrir en découvrant son histoire, on sait très bien qu'à vivre, ça a dû être intolérable. Parfois, j'étais obligée de m'arrêter. Parce que son "métier" est insupportable, parce que c'est trop douloureux. Il y a aussi cette enfance, mais là, ce n'est même plus insupportable, c'est juste intolérable, inimaginable, tellement destructeur... pauvre Sophie, à qui on a tout volé. Comment peut-on se construire après ça ?
Je sais que tout ce que j'écris ne donnera à personne envie de lire ce roman. Qui serait volontaire pour se prendre un drame de 400 pages en pleine figure ? Sophie a mon âge, ou presque. Elle a une force incroyable, elle ne faiblit pas; il y a des soirs tellement sombres où, bien entendu, elle a envie d'en finir. Le gaz, les veines. Mais elle a une revanche à prendre, elle se relève toujours tellement vite !
La dérobade n'est pas un récit de voyeur. Jeanne Cordelier n'appuie pas sur la corde sensible pour apitoyer; elle a trop de fierté pour ça ! Elle a connu la prostitution pendant six ans. A chaque page, je priais presque pour qu'elle s'en sorte dès la suivante. Il lui aura fallu six autres années pour écrire son texte, sur des cahiers; il faisait 1500 pages. C'était juste sa vie.
Jeanne a eu la chance et le courage de s'en sortir, il semble que ça soit assez rare. Son roman est bouleversant, il donne envie de la prendre dans nos bras. Ce qui est terrible aussi pour le lecteur, c'est son impuissance totale : il ne peut rien faire. On sait que de telles horreurs existent toujours, mais on n'a pas la possibilité de changer le cours des choses. Je suis heureuse d'avoir lu La dérobade; ça a été difficile, mais j'ai la sensation que c'était nécessaire.

"Je veux connaître mes limites, les toucher, m'effondrer pour me retrouver. Cela devient une véritable obsession. Il me semble que je vis un cauchemar, traversé de temps à autre par de fulgurants éclairs de réalité. Je souffre en reculant chaque jour mes limites, tente d'élucider le mystère qui fait que je suis inconnue de moi-même. Je me regarde dans la glace sans me reconnaître, je fais des grimaces qui n'évoquent plus rien à celle qui les reçoit. Quand je sombre dans ces périodes de crises, de plus en plus fréquentes, j'imagine que je finirai un jour par être internée dans un asile dont je ne sortirai plus. Avec qui partager mes angoisses ? Qui comprendrait ? A qui pourrais-je confier que j'ai peur d'aller chez ma mère, que sous son regard je deviens transparente, que je n'ose plus embrasser mes petits frères, de peur de les salir ? J'ai un écriteau dans le dos, sur le front, sur la poitrine, une petite ardoise noire où est écrit à la craie blanche le mot putain."

Posté par erzebeth à 08:30 - lecture - Commentaires [2] - Permalien [#]

Commentaires

    Et bien voilà, moi, tu m'as donné envie de le lire ce livre, et dieu sait pourtant que je n'ai pas trop envie de lire des trucs durs en ce moment... Alors je me le garde pour plus tard

    Posté par So, dimanche 2 décembre 2007 à 17:47
  • Merci So, et bienvenue ici !
    Moi non plus, je n'avais aucune envie de lire quelque chose d'aussi dur, et je ne pensais pas que ça le serait autant... Tu as raison de te le garder pour un peu plus tard, je suis en tout cas ravie d'avoir pu donner envie à quelqu'un !

    Posté par erzébeth, lundi 3 décembre 2007 à 13:05

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