vendredi 30 novembre
C'est affreux
J'ai reçu mon colis du swap scandinave ! S'il est arrivé aussi tôt, c'est parce qu'il vient de loin, de Tahiti pour être précise (rien qu'en l'écrivant, j'ai un sourire niais), et ma merveilleuse expéditrice est Marie*. Merci !!
Quand je suis allée à la Poste, je pensais retirer un courrier de la taille d'une lettre (j'attends une commande, mais ça n'a aucun intérêt de détailler), et quand j'ai vu ce grand colis arriver vers moi :
j'ai failli dire à la guichetière qu'il y avait erreur, que ce n'était pas pour moi. Sauf que c'était bien mon adresse sur le paquet, alors bon, me suis-je dit, acceptons.
Heureusement, dans la rue, en voyant le mot "swap" inscrit sur le colis, j'ai fini par comprendre. J'avais à la fois envie de sauter en l'air, et de faire un énorme caprice, puisque je n'ai pas le droit d'ouvrir tout ça avant le 23 décembre.
J'ai calculé : ça me fait donc 24 jours d'attente. Vingt-quatre jours où je vais croiser mon colis dès que je vais faire un mouvement (mon studio est si petit que, quel que soit l'angle sous lequel je me positionne, je vois tout) (comment ça, c'est impossible et je suis de mauvaise foi ?).
C'est affreux de faire ça à une fille qui n'a aucune patience, encore plus quand il est question de cadeau(x). D'autant plus que je viens de découvrir que le 23 était un dimanche, or j'étais persuadée que l'ouverture des cadeaux était prévu pour le samedi (ce qui m'aurait autorisée à tout ouvrir dès le vendredi, oui, j'avoue que j'ai projeté de tricher).
Malheureusement, je pense que les deux organisatrices ( Flo et Kali) ne me donneront jamais la dérogation nécessaire pour que j'ouvre mon colis avant tout le monde. Et ça, c'est vraiment affreux.
Bon.
Je m'en voudrais de voler le statut de schtroumpf grognon à Flo (!), donc je ne vais pas me plaindre plus longtemps, surtout qu'actuellement, je suis surtout heureuse d'avoir reçu ce grand colis. Quant au contenu, c'est le grand mystère...
Marie a vraiment été rapide pour préparer tout ça, je sais qu'elle faisait partie des gens qui devaient envoyer leurs colis avant les résidents français, merci pour cette efficacité !
(* EDIT : Marie n'a pas de blog (ce qui n'est absolument pas un défaut) mais elle participe au forum Parfum de livres, dont on a tous entendu parler - et encore merci, Marie !!)
jeudi 29 novembre
Miam miam, c'est bon *
Pourquoi j'ai mangé mon père
de Roy Lewis (1960)
traduction de Vercors et Rita Barisse
Si je peux me permettre un jeu de mots à la Ruquier, j'ai dévoré Pourquoi j'ai mangé mon père (hé, j'avais prévenu que ce n'était pas drôle).
C'était en réalité une relecture, et on connaît le risque des relectures : certains romans qu'on appréciait baissent en flèche dans notre estime. Etant donné que ma première lecture remonte à des années, ça limitait les dégâts : je me souvenais juste que ça m'avait plu.
Pourquoi le relire, et pourquoi le relire maintenant ? respectivement parce que Suny me l'a offert dans le cadre du swap LiThérature, et parce qu'après ma dernière lecture un peu lourde, j'avais étrangement besoin de me divertir.
Quoi de mieux qu'une plongée dans le pléistocène (il y a donc 2 millions d'années) ?
"Retenez la leçon : à savoir que la nature n'est pas nécessairement du côté des gros bataillons. La nature est avec l'espèce qui possède sur les autres une avance technologique. Pour le moment, c'est nous."
C'est le père d'une grande famille, Édouard, qui tient ses propos après avoir bravement volé une caverne à une famille ours, en les chassant avec une découverte miraculeuse : le feu. Effectivement, Édouard n'est pas du genre à se contenter de ce qui est déjà acquis; c'est bien beau d'être descendu de l'arbre, mais il ne faut pas s'en arrêter là. La clé, c'est le progrès. Il est entouré d'une famille délicieusement loufoque, où l'on trouve notamment : Mathilde, la mère, douée en cuisine, Oswald (l'un des fils), excellent tailleur de silex, l'oncle Vania, merveilleusement réac' (qui n'en oublie pas pour autant de profiter des découvertes de son frère), et le narrateur, Ernest, qui ne paraît doué pour rien (le pauvre).
On suit donc leurs aventures en terre africaine, où les rebondissements sont légion; et, bien sûr, l'humour est aussi de la partie. (cette fin de phrase est délicatement rétro, non ?)
Comme le dit si bien la postface (d'une certaine Annie Collognat), les situations humoristiques proviennent particulièrement d'anachronismes : les réels pithécanthropes (ou si vous préférez, les hommes qui vivaient à cette époque-là) avaient un langage plus que limité; or, ici, les personnages s'expriment dans un langage précis, soutenu, et un charmant décalage s'installe. Par exemple, le père est tout à fait conscient de vivre pendant le pléistocène, sait qu'auparavant, c'était le pliocène... bref : les personnages détiennent un savoir amusant et en décalage par rapport à leur époque.
L'évolution de la petite tribu est un plaisir à lire; on assiste à leurs découvertes, à leurs premiers pas vers la domestication du feu (et ce ne sera pas facile-facile, croyez-moi !), à leur rapprochement avec une autre famille... Tout va très vite; on se doute bien que ça a pris plus de temps dans la réalité, mais on serait mort d'ennui à lire un récit plus réaliste (ça n'en est pas moins un roman assez justement documenté).
Pourquoi j'ai mangé mon père est un livre intelligent, inventif et divertissant. Merci Suny !
* véritable nom d'une boulangerie toulousaine
mardi 27 novembre
Desperate
Vendredi 7 décembre
La fac a rouvert ses portes. Je n'ai pas internet, ni le courage de leur dire que je résilie. Il pleut. J'ai commencé un régime très sérieux pour l'arrêter au bout de quatre jours. Quand je vais rentrer chez moi, je vais devoir faire la vaisselle qui m'attend depuis hier midi. Le facteur a bousillé ma boîte aux lettres en voulant absolument y faire rentrer un colis trop gros. D'ailleurs, je me suis trompée en passant la commande de ce colis, j'ai demandé un film que je déteste. Il n'y a plus de fromage dans mon frigo et j'ai beau m'entraîner intensivement, je ne descends jamais la barre des 31 ans, au jeu d'entraînement cérébral. La fac a rouvert, putain.
Et je n'ai toujours pas internet.
Alors je me permets d'avoir le moral qui pue autant qu'une rame de métro.
Des messages sont prévus jusqu'au 15 décembre. Après, il n'y en aura plus - du moins, tant que je n'aurai pas de connexion chez moi. Je ne vais plus vraiment avoir le temps de me connecter à la fac.
Je veux quitter le pays.
A bientôt ?
Une claque
La dérobade
de Jeanne Cordelier (1976)
Ce livre a une petite histoire, alors je ne résiste pas à vous la raconter, d'autant plus que ça aidera (ou pas) à comprendre l'évolution de mes ressentis.
Première étape
Cette année, comme les vingt-et-une précédentes, il y a eu mon anniversaire. Mes proches ne m'achètent jamais de livres - "tu en as tellement, on a trop peur d'en prendre un que tu as déjà" - la sale excuse ! (pour le tellement, tout est relatif bien sûr... mais étant la seule à réellement lire dans cette famille, je peux concevoir que ma bibliothèque les "impressionne"). J'ai contourné leur mauvaise foi en leur disant que j'aimerais qu'ils m'offrent un livre édité chez Phébus. J'aime beaucoup cette maison d'édition, et je n'avais aucune de leurs œuvres...
Deuxième étape
C'est ma sœur qui s'est coltinée les cadeaux-livres. Elle n'a pas cherché bien loin : elle a pris deux titres classés dans les "coups de cœur" d'un site. L'un d'eux était donc La dérobade. Jamais entendu parler. J'essaie de lire la 4e de couv' (je ne sais pas lire les quatrièmes de couverture, c'est pathologique, je lis quelques mots et je m'arrête là), et je vois : "préface de Benoîte Groult". Je prends peur, parce que je n'ai pas encore l'âge de lire B.G. et puisqu'elle préface ce livre, c'est qu'il a dû lui plaire, et s'il lui plaît, il y a des risques pour que ça ressemble à ce qu'elle fait, et... Brr.
Troisième étape
Les mois passent. A force de tourner et retourner le livre, je sais qu'il est question d'une prostituée, et que son récit est horrible.
Ça attendra, hein.
Quatrième étape
Je décide de m'atteler à la lecture des livres qu'on a pu m'offrir cette année; j'essaie de faire traîner ces titres le moins longtemps possible.
Alors, j'ouvre La dérobade.
Et croyez-moi, j'ai vraiment envie de me dérober.
Je suis totalement désarçonnée par le style des premières pages. De l'argot, des prostituées qui parlent comme des hommes... J'ai envie de laisser tomber, vite. Aurais-je ouvert une de ces horreurs qu'on essaie de nous vendre, chaque année, où on raconte le récit poignant d'une femme violée, où on essaie d'apitoyer le chaland avec le témoignage brûlant d'un homme détruit, paralysé après un tragique accident de voiture ? Cette "littérature"-là, je n'en veux pas. Ça ne vaut rien. Le malheur est là, partout, quand je sors de chez moi et que je vois des sdf calfeutrés dans un duvet. Pas besoin de livre-catastrophe.
Mais je continue de lire, parce que Phébus n'est pas du genre à publier ce genre de livres; et parce que, surtout, j'aurais peur de passer à côté de quelque chose. Alors, j'ai lu; j'ai commencé à m'habituer, assez rapidement d'ailleurs.
Puis, pendant 400 pages, j'ai eu mal. Je ne sais même pas comment je vais en parler.
"Pourtant ce livre désespérant n'est pas un livre désespéré." (Benoîte Groult)
Sophie... Sophie raconte sa vie. Ses années de galère. Sophie, c'est son prénom de prostituée; aucune femme ne ferait le trottoir en disant son vrai prénom. Celui-là, on le garde, on le préserve; c'est à peu près tout ce qu'il leur reste.
Sophie, c'est Jeanne Cordelier. Elle est encore si jeune, quand elle rencontre Gégé aux dents pourries... Mais voilà, Gégé a une superbe voiture. C'est un détail, me direz-vous, mais pas quand vous vivez à six dans un minuscule appartement HLM, pas quand vous subissez les coups, pas quand votre quotidien est synonyme d'inceste depuis des années. Sophie suit Gégé, parce qu'il est la seule sortie de secours. Sauf que Gégé est un mac et que, sa "p'tite gueule" adorée, il va pas hésiter à la mettre sur le trottoir.
Je suis désolée d'en parler aussi mal. Mais il n'y a pas de mots pour raconter ça, pas de mots.
Il y a juste la souffrance absolue d'une petite jeune femme pleine d'énergie, qui connaîtra les pires horreurs (n'essayez même pas d'imaginer; vous serez toujours en-dessous de la réalité). Mais Sophie ne désespère jamais : elle veut s'en sortir, et elle sait qu'elle y arrivera. Elle se raccroche notamment à ses mots de Prévert : "Il y aura toujours un trou dans la muraille de l'hiver pour revoir le plus bel été." Les femmes entre elles, dans ce milieu, ne sont pas forcément les meilleures amies du monde; malgré tout, on se soutient parfois, on s'encourage, on remue celle qui est en train de couler. Les faits en eux-mêmes sont édifiants. On ne peut pas lire La dérobade d'un œil extérieur; non, on se retrouve dans la même merde que Sophie/Jeanne, on étouffe. Je ne pleure pas quand je lis, mais j'ai rarement été aussi mal qu'à la lecture de ce roman. Les mots t'empoignent, tu te retrouves dans cet immense tunnel sans lumière, et tu dois avancer, pour en sortir, alors qu'on te barre le chemin.
J'ai parlé de roman : ça en est un, paraît-il. Jeanne Cordelier, en 1976, a beaucoup souffert des attaques contre son livre. On l'accusait de ne pas l'avoir écrit; comment une prostituée, qui n'a pas de diplôme, pourrait-elle écrire comme ça ? Elle s'est défendue, bien sûr. Elle a écrit ce texte toute seule, elle l'a craché, et dans un style extraordinaire. J'ai déjà évoqué l'argot (jusqu'à la fin du livre, il y a des mots que je n'ai pas compris), mais il y a aussi une touche inimitable, un mélange de colère, de vie, d'envie. Jeanne Cordelier est une romancière avec un grand style. Ce n'est pas le journal de Loana !
Les termes sont crus, Jeanne n'épargne pas son lecteur, et elle a bien raison : on a beau souffrir en découvrant son histoire, on sait très bien qu'à vivre, ça a dû être intolérable. Parfois, j'étais obligée de m'arrêter. Parce que son "métier" est insupportable, parce que c'est trop douloureux. Il y a aussi cette enfance, mais là, ce n'est même plus insupportable, c'est juste intolérable, inimaginable, tellement destructeur... pauvre Sophie, à qui on a tout volé. Comment peut-on se construire après ça ?
Je sais que tout ce que j'écris ne donnera à personne envie de lire ce roman. Qui serait volontaire pour se prendre un drame de 400 pages en pleine figure ? Sophie a mon âge, ou presque. Elle a une force incroyable, elle ne faiblit pas; il y a des soirs tellement sombres où, bien entendu, elle a envie d'en finir. Le gaz, les veines. Mais elle a une revanche à prendre, elle se relève toujours tellement vite !
La dérobade n'est pas un récit de voyeur. Jeanne Cordelier n'appuie pas sur la corde sensible pour apitoyer; elle a trop de fierté pour ça ! Elle a connu la prostitution pendant six ans. A chaque page, je priais presque pour qu'elle s'en sorte dès la suivante. Il lui aura fallu six autres années pour écrire son texte, sur des cahiers; il faisait 1500 pages. C'était juste sa vie.
Jeanne a eu la chance et le courage de s'en sortir, il semble que ça soit assez rare. Son roman est bouleversant, il donne envie de la prendre dans nos bras. Ce qui est terrible aussi pour le lecteur, c'est son impuissance totale : il ne peut rien faire. On sait que de telles horreurs existent toujours, mais on n'a pas la possibilité de changer le cours des choses. Je suis heureuse d'avoir lu La dérobade; ça a été difficile, mais j'ai la sensation que c'était nécessaire.
"Je veux connaître mes limites, les toucher, m'effondrer pour me retrouver. Cela devient une véritable obsession. Il me semble que je vis un cauchemar, traversé de temps à autre par de fulgurants éclairs de réalité. Je souffre en reculant chaque jour mes limites, tente d'élucider le mystère qui fait que je suis inconnue de moi-même. Je me regarde dans la glace sans me reconnaître, je fais des grimaces qui n'évoquent plus rien à celle qui les reçoit. Quand je sombre dans ces périodes de crises, de plus en plus fréquentes, j'imagine que je finirai un jour par être internée dans un asile dont je ne sortirai plus. Avec qui partager mes angoisses ? Qui comprendrait ? A qui pourrais-je confier que j'ai peur d'aller chez ma mère, que sous son regard je deviens transparente, que je n'ose plus embrasser mes petits frères, de peur de les salir ? J'ai un écriteau dans le dos, sur le front, sur la poitrine, une petite ardoise noire où est écrit à la craie blanche le mot putain."
dimanche 25 novembre
Alicia au pays du sommeil
Ce week-end (et plus particulièrement ce dimanche), je suis réquisitionnée pour un déménagement; c'est absolument affreux, tout le monde déteste ça (moi encore plus que tout le monde, je vous assure), j'ai beau avoir de l'entraînement, je ne m'y fais pas. Les déménagements, c'est mal.
J'aurais bien aimer vous gratifier d'un petit morceau signé Tiersen, où un jeune homme chante "Ah, si j'avais un avion, j'y mettrais mes cartons, je leur souhaiterais bon voyage...", mais je suis incapable d'insérer un morceau de musique enregistré sur mon ordinateur.
Alors il m'a fallu trouver autre chose, et une idée m'est apparue en la personne d'Emilie Simon. Elle est mignonne, elle ne fait de mal à personne, et j'aime bien cette chanson-là. Je n'ai pas trouvé la version album sur internet (et depuis le début de ce billet, je ne sais toujours pas insérer un morceau enregistré sur mon ordi), donc ce sera du live, mais ce n'est pas particulièrement gênant, le son et l'image étant de bonne qualité.
Je vous laisse écouter, et profitez bien de votre dimanche, au chaud, chez vous, pendant que d'autres se sacrifient en portant des meubles encombrants et autres joyeusetés. Pfff.
Quand Alicia compose
Un bouquet de roses,
Le monde est suspendu
A ses lèvres, et pour cause !
Elles sont d'un rose
Inattendu
Quand Alicia s'endort,
Des plantes carnivores
Veillent sur son sommeil
Mais dans les bras de lierre
D'Alicia
On ne se réveille pas
Alicia dort
Un bouquet de violettes,
Des serpents à sonnette
Dansent dans sa tête
Un doux venin,
Une odeur de jasmin,
Sur les joues pâles
D'une fille végétale
Quand Alicia compose
Un bouquet de roses
Le monde est suspendu
Mais dans les bras de lierre
D'Alicia
On ne se réveille pas
Alicia - Emilie Simon - sur l'album Végétal
vendredi 23 novembre
Vite fait -
Ce message risque de s'auto-détruire, donc les éventuels commentaires ne sont pas nécessaires, je voulais juste faire un nouveau point :
- toujours pas internet
- toujours pas de fac (ce point-là va peut-être s'arranger mardi)
Je nage dans un océan de bonheur, et si je peux me connecter actuellement en coup de vent, ça ne sera pas le cas du week-end (contrairement aux autres semaines), donc je reste toujours aussi fantômatique et lointaine. J'aime, j'aime. A force, ça marchera.
Ou pas.
Aucun chien n'a été maltraité pendant le tournage
(surtout qu'il n'y en a pas dans le film; mine de rien, ça aide)
Il était une fois un génie du cinéma qui s'appelle Quentin Tarantino. Un jour, il décide de réaliser un film (ce qui concorde plutôt avec l'idée de génie du cinéma, on peut dire que ce billet a de la suite dans les idées), un film comme il sait si bien les faire, avec : des dialogues mythiques, une certaine dose d'hémoglobine, des acteurs cyniques et charismatiques, une réalisation et une BO soignées.
Le film dont je veux vous parler, Reservoir dogs, ne déroge évidemment pas à la règle, et fait même mieux : il pose le décor, puisque c'est le premier film du petit Quentin.
Pour son premier film donc, l'intrigue est assez tendue. Messieurs White, Blonde, Orange, Pink, Brown et Blue sont des cambrioleurs de la grande école. Ils poussent même la classe à s'habiller en costard-cravate lors d'un hold-up. A ce sujet, leur dernier en date a mal tourné. La police est arrivée tellement tôt sur les lieux qu'il n'y a plus de doute : un traître se cache parmi eux. Mais qui, et pourquoi ?
Toute l'action (passées les dix premières minutes) se passe dans un immense hangar, où sont censés se retrouver les hommes après s'être remplis les poches dans une grande bijouterie. Le lieu est austère, Mr. Orange (Tim Roth) pisse le sang tandis que Mr. White (Harvey Keitel) tente de le réconforter, en lui assurant que les autres vont bientôt arriver, et qu'il sera bientôt soigné. Tu parles, Charles !
Le huis-clos se fait de plus en plus oppressant, à mesure que la mare de sang s'aggrandit, et que les doutes se posent sur diverses personnes du clan. Tour à tour, les hommes apparaîtront dans le hangar (sauf Mr Brown, joué par Tarantino himself, qui a une bonne excuse : il est mort pendant le braquage), se questionneront, hausseront le ton, et basculeront doucement vers la paranoïa.
Le résultat est étonnant; hormis son dernier, je dois avoir vu tous les films de Tarantino, et il aura à chaque fois réussi à m'embarquer dans ses histoires (horribles) pour me faire passer un excellent moment de cinéma (mon dieu, la fin de cette phrase ressemble à une mauvaise pub. Pardon). Il est toujours intéressant de voir quelques humains (dé)battre dans un lieu clos qui paraît sans issue (sortir équivaut à la prison) et où tout se joue pour eux, pour leur avenir. Les acteurs oublient d'être mauvais; faut dire qu'entre Harvey Keitel, Michael Madsen (que l'on retrouvera dans Kill Bill 2), Steve Buscemi, Chris Penn (le frère de Vous-savez-qui), Tim Roth (entre autres), il y avait de quoi faire, et ils le font bien (ça aussi, ça sent la mauvaise pub, mais c'est volontaire). J'aurais du mal à cacher un petit penchant pour Madsen et Roth, que j'aime beaucoup dans l'absolu, et qui ne m'ont pas déçue dans ce film-là, où l'inquiétude monte plan après plan.
Les âmes sensibles sont dispensées de voir Reservoir dogs, parce qu'il y a quelques scènes où le spectateur ne peut s'empêcher de compatir au sort des malheureux, et ça fait mal - mais cela ne refroidira pas les amateurs de Tarantino, j'en suis sûre (en réalité, je pense surtout que les fans ont déjà vu ce film depuis des lustres, mais que voulez-vous, je suis toujours en retard).
Efficace, percutant, parfois drôle et parfois douloureux, Reservoir Dogs est un film qui vous laissera la gorge sèche jusqu'à la toute dernière image... Puissant !
mercredi 21 novembre
C'est pas l'homme qui prend la mer...
Allez, une devinette :
Il porte un anneau à l'oreille (gauche). Ses rouflaquettes feraient pâlir d'envie Romain Humeau. Enfant, il a découvert qu'il n'avait pas de ligne de chance; alors, avec la lame de rasoir de son père, il s'en est créé une.
Qui est-ce...?
La Ballade de la mer salée
d'Hugo Pratt (1990 si je ne me trompe pas)
C'était facile, et Corto Maltese (cette phrase, a priori incompréhensible, est en réalité une ridicule illustration d'un zeugma. Ne me regardez pas comme ça, merci).
En réalité, tout le monde connaît Corto Maltese. Tout le monde, sauf moi. J'ai bien essayé, il y a quelques mois, de regarder son adaptation en dessin animé mais au bout d'une demi-heure, proche de l'agonie, j'ai eu un dernier réflexe de survie : éjecter le DVD. D'un seul coup, j'ai été libérée.
Or, il se trouve que je travaille en ce moment avec une fille amoureuse de Corto Maltese (j'ai vu la déco de son appart' et sa collection de bédés : elle ne ment pas), qui m'a mis dans les mains la première aventure de l'homme mystérieux, en me disant que je ne pouvais plus continuer à vivre dans l'ignorance.
Je ne lis jamais de bande dessinée, et bien qu'enthousiaste, j'avais de légères craintes (à cause du dessin animé, donc). Puis, comme je suis une fille intuitive, j'ai ouvert le grand volume le 1er novembre, or vous savez quoi ? L'histoire commence justement un 1er novembre - mais pas 2007, plutôt 1914, en fait. On y rencontre (et ça va vous surprendre) Corto Maltese, qui a eu un léger problème avec son bateau et qui est récupéré par son grand ennemi (qui est fort fort moche, faut bien le dire) : Raspoutine. Découvrant aussi deux naufragés qui peuvent devenir l'objet de belles rançons, Raspoutine les prend à son bord et se promet de les utiliser pour gagner de l'argent.
Je n'ai pas trop envie de tout raconter (disons surtout que j'en serais incapable), alors je vais me contenter de dire que ça se passe dans l'Océan Pacifique, qu'il y aura des Allemands, un "Moine" très mystérieux à qui il vaut mieux obéir si on ne veut pas ressembler rapidement à un cadavre, des indigènes plein de ressources, des petites bagarres et des tas de rebondissements.
Autrement, c'était une fort agréable lecture; je n'aurais pas cru à ce point, d'ailleurs, puisque je connaissais quand même Corto Maltese de "réputation" et il fallait faire coïncider son image (qu'on croise partout) et sa réalité de papier (je préviens d'emblée : je renie la phrase que vous venez de lire). Corto n'est pas commode, c'est un vrai grincheux mais qui n'en oublie pas pour autant d'être loyal (contrairement à Raspoutine qui est bien entendu une pourriture absolue). A ce propos, j'ai été un peu déroutée de voir qu'ils se connaissent dès le début de l'aventure : j'aurais pensé que ce premier volet aurait parlé de leur rencontre, et des liens étranges qu'ils entretiennent. Ca se fait peut-être dans un autre volume ?
J'ai déjà un vocabulaire très riche et un sens aigu de la formule quand je commente un roman, mais je vois que c'est encore pire avec une bande-dessinée. La seule chose d'à peu près claire que je pourrais dire est : ça m'a donné envie de mieux découvrir le genre, et même de connaître la suite des aventures de Corto Maltese. La Ballade de la mer salée est une BD efficace, rythmée, avec de beaux graphismes et pas mal d'humour. C'est malheureux, mais je n'ai aucun reproche à écrire; si ce n'est que ma collègue aurait quand même pu me prêter plusieurs tomes en même temps.
Yue Yin adore Corto Maltese; elle lui a dédié un panorama ici, elle en a même parlé là et Mr Kiki en a profité pour faire un superbe dessin.
lundi 19 novembre
Au diable l'adultère !
Il a beau faire gris depuis un certain jour de juin, les rayons de lumière qui viennent adoucir mon petit chemin sont nombreux; le film dont je voulais parler aujourd'hui est l'un d'eux, et me vient tout droit de ma précieuse amie Holly.

Le ciel peut attendre est le dernier film d'Ernst Lubitsch, qu'il a réalisé en 1943. Il y est question d'Henry Van Cleve (interprété, du moins à l'âge adulte, par le charmant Don Ameche), qui vient de mourir. N'osant même pas se présenter au Paradis, conscient de ses écarts pendant ses soixante années de vie terrestre, il pénètre au Purgatoire où il raconte son histoire : celle d'un homme heureux, espiègle, qui a toujours nourri une passion ardente pour les femmes... Même marié avec la plus merveilleuse d'entre elle, Martha (Gene Tierney, au regard irrésistible), il n'a pu s'empêcher d'en côtoyer d'autres... et il est temps de payer pour cette vie fastueuse.
Toute l'intrigue du film est donc basée sur un immense flash-back, où l'on découvre que le fougueux Henry a fait ses armes dès sa plus tendre enfance... D'ailleurs, philosophe, il conclura alors qu'il a une dizaine d'années : "Ce jour-là, j'appris une chose : pour conquérir les femmes, il fallait pas mal de scarabées."
De scène en scène, il est impossible de perdre son sourire, tant les situations sont originales, non dénuées d'humour, et tant les acteurs se complètent pour former un tableau saisissant, où les relations homme/femme jouent un rôle dominant. Je pense notamment à une scène (hilarante) où les parents de Martha, couple du Kansas qui ne s'adresse plus la parole, obligent leur domestique, lors d'un petit-déjeuner, à faire d'incessants aller-retour entre eux dès qu'ils ont quelque chose à dire à l'autre...
Dans mon inculture totale, je ne connaissais pas les acteurs qui jouent dans ce film (hormis Charles Coburn, fort sensible au charme de Marilyn Monroe dans Les Hommes préfèrent les blondes, qui campe ici un grand-père anticonformiste pour l'époque). Don Ameche est parfait dans son rôle de Don Juan, jonglant du mieux qu'il peut avec son envie de succomber devant chaque femme qu'il croise... à propos, sa rencontre avec Martha est un délice de comédie romantique, une scène comme on n'en voit qu'au cinéma... L'actrice qui joue cette jeune femme, Gene Tierney, est d'une beauté remarquable, à la fois candide et très fine (elle n'est pas dupe face aux mensonges de celui qui deviendra son époux).
Pour autant, Le ciel peut attendre n'est pas seulement une œuvre légère; j'ai même trouvé que son propos détenait une autre facette, un peu plus sérieuse, où les défauts de l'homme ne sont pas épargnés, et où Lubitsch croque à merveille les relations amoureuses - et leurs complications. Cela fait de son œuvre ultime une réussite complète, un film irrésistiblement charmant, où les acteurs s'en donnent à cœur joie - ce qui ne peut que se répercuter sur le spectateur...
samedi 17 novembre
A l'ombre d'un baobab...
Mémoires de porc-épic
d'Alain Mabanckou (2006)
Prix Renaudot 2006
Aux abords d'un petit village africain, un porc-épic rencontre un baobab. Agité, un peu perdu, l'animal tente de retrouver ses esprits en racontant son histoire...
Durant quarante-six ans, il a été le double nuisible d'un humain, Kibandi. Son rôle consistait alors à nettoyer la terre de quelques individus que son maître trouvait trop encombrants...
Tout le récit se fait donc à travers les souvenirs du petit porc-épic qui est, admettons-le, fort attachant. L'écriture stylisée du roman peut en dérouter certains; il n'y a par exemple aucune majuscule en début de phrase, ce qui tombe bien puisque les phrases n'en sont pas vraiment : toute la ponctuation finale (tous les points, donc, qu'ils soient juste points, ou d'interrogation, ou d'exclamation, etc) a disparu. Les phrases ressemblent plus à des blocs, à des lignes pouvant atteindre plusieurs pages. On s'y habitue très bien, et très vite; cette écriture dénote bien l'urgence de la confession du petit porc-épic, et l'on est très vite entraîné dans la valse des souvenirs.
Ce style atypique est aussi porté par une histoire réellement captivante : moi qui suis totalement étrangère aux coutumes, superstitions (etc) africaines, j'ai lu ce roman avec grand intérêt. Je ne sais pas s'il contient la moindre once de vérité, si Alain Mabanckou s'est inspiré de certaines légendes, ça m'a en tout cas fait voyager quelques heures, et le voyage était bon. Je n'ai pas envie de trop en dire sur l'intrigue, parce qu'il est toujours plus agréable de découvrir ça soi-même, en lisant, mais en tout cas, le porc-épic est un excellent guide, qui révèle au grand jour comme l'homme peut être animal, et assoiffé de vengeance. De plus, avant de quitter sa tribu et de devenir un double nuisible, le porc-épic avait un chef animal absolument charmant, à toujours débiter des maximes (très justes) sur les humains et les risques qu'on encourt quand on les fréquente.
Je suis un peu maladroite, et pourtant c'est une lecture qui m'a régalée; le narrateur est délicieux, et ses aventures suscitent diverses émotions, sans jamais ennuyer. Comme je l'ai indiqué plus haut, Mémoires de porc-épic a obtenu le prix Renaudot l'année dernière - et je dois dire que ce prix littéraire est celui que je préfère. Le jury a parfois le "courage" de récompenser une œuvre vraiment originale, ou méconnue du grand public (je dis bien "parfois"... puisqu'ils nous ont prouvé le contraire cette année, ces andouilles !) et ils sont tombés juste l'année dernière. Un petit régal, qui offre évasion et réflexion. A découvrir, si ce n'est pas déjà fait !
Ce livre m'a été offert par Suny, lors du swap LiThérature, je l'en remercie encore ! surtout qu'elle a très bon goût ;-)
Voici d'ailleurs sa critique (où l'on apprend d'ailleurs que le double animal existe vraiment dans les croyances africaines) , ainsi que celle de Lou.



