N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

samedi 12 janvier

(Dés)espérance

Cette idée m’est venue un soir de larmes, l’idée d’écrire encore quelques impudeurs totalement indécentes, l’envie de dire au revoir dans chacun de mes mots parce que je suis en fuite perpétuelle.
Ce soir de larmes-là, alors que je lisais un de ses entretiens, j’ai pensé qu’il fallait écrire un peu, maladroitement, sur Henry Bauchau. Avant qu’il ne meure. Il a eu quatre-vingt-quinze ans cette année, et depuis que je le connais, depuis si peu de temps, j’appréhende ce moment où il n’écrira définitivement plus.
Quand je regarde cette main,

Main

photographiée en mars 2007, cela m’émeut. Il y a la vieillesse. La délicatesse. L’écriture ; en un mot : l’espérance.
Il est difficile de lire l’œuvre bauchalienne quand on vogue soi-même en pleine désespérance. Comment est-ce possible, à mon âge, qu’est-ce que c’est que cette jeunesse qui se fout en l’air, oh – que l’on m’épargne ces commentaires. Ce soir, j’ai juste envie de parler de moi. De lui. De la Lumière Antigone.
Antigone a peur du noir, soi-disant à cause des rats qui s’y lovent, mais je ne suis pas crédule face à cette excuse. Antigone a peur de ce qu’elle peut trouver dans le noir – de tout ce qu’elle peut y trouver.  Dans l’obscurité, il n’y a plus d’images pour se perdre dans le mensonge ; on se retrouve au bord du gouffre. Dans le noir, on est soi, entièrement. L’une des pires choses qui puissent arriver. J’ai du mal à dormir, à m’endormir. Plus personne n’est pas là pour me lire des histoires, alors je les invente moi-même. Toujours les mêmes, en réalité. Comme un leitmotiv qui me tiendrait en vie. Je l’avoue, cette méthode marche plus ou moins bien ; je ne crois plus à mes mensonges, ils sont si grotesques ! Mais les soirs de larmes, le sommeil vient plus facilement ; les yeux brûlés quémandent un repos qui ne peut que leur être offert. On s’endort facilement, le cœur lourd.

Il m’est arrivé d’être terriblement émue, à la lecture du Journal d’  « Antigone » ; dans ces extraits de vie, s’étalant de 1989 à 1997, Henry Bauchau évoque son œuvre, avec la sincérité d’un homme  qui se voue entièrement à cette fantasque Thébaine, imposante et lumineuse Antigone… Il passera de longs mois, pendant cette période journalistique, sans écrire un seul mot de ce qui deviendra l’un de ses romans les plus reconnus (Antigone, donc) ; mais la jeune femme lui pardonne ses infidélités, parce qu’elle n’est pas la seule dans la vie de l’écrivain. Elle doit composer avec l’écriture de poèmes ; avec les doutes qui assaillent tout créateur ; avec la vie extérieure qu’Henry Bauchau ne sacrifiera jamais. Il y a ses patients, bien entendu. En tant que psychanalyste, il offre son espérance à ceux qui en manquent cruellement. Et, il y a sa femme. Pudiquement appelée L.
Laure est décédée en 1999. Elle souffrait de la maladie d’Alzheimer. Le Journal d’ « Antigone » est un journal d’amour. Henry a écrit pour et avec cette femme dont le regard souriait. C’était sa deuxième épouse. Ils ont été heureux ensemble, même si leur vie (comme toute vie) contient aussi son lot d’échecs, de chagrins, de peurs. Les évocations de L., dans le Journal, sont superbes d’émotion ; elles ne sont pas exemptes de découragement, comment pourrait-il en être autrement face à la maladie, face à la détérioration de l’être aimé ? Dieu, pensé-je tout à coup, quelle chance dans mon vulgaire malheur ! je ne le verrai jamais malade.

L’espérance est la clé de l’œuvre d’Henry Bauchau. L’écriture est venue tardivement à lui ; elle lui est apparue après une psychanalyse avec Blanche Reverchon-Jouve. Quand je « l’écoute » parler d’elle, je regrette de ne pas l’avoir connue. Je ne sais pas si elle était réellement extraordinaire, ou si c’est juste Henry Bauchau qui a décidé de la voir comme telle car après tout, c’est elle qui lui a ouvert tant de portes…
« On peut vivre dans la déchirure, on le peut très bien. »
Cette remarque est essentielle pour qui veut approcher l’écrivain belge… La déchirure sera d’ailleurs le titre de son premier texte publié. Je ne l’ai pas lu ; je peux néanmoins préciser qu’il y est question de sa mère, et plus particulièrement de la mort de celle-ci. La douleur de son absence a produit un livre.
A partir de ce moment (nous sommes en 1966), Henry Bauchau travaillera à devenir écrivain, chaque jour de son existence. Poèmes. Théâtre. Romans. Journaux. Un opéra, même. Il deviendra artiste (en italique, car un écrivain l’est, inévitablement. Le mot juste me manque). Sculptures. Peintures. Il abandonnera au fur et à mesure cette part créatrice de son être, faute de temps ; alors, tout doucement, la création artistique émergera dans ses romans.
Œdipe sur la route marque ce tournant. Ne me demandez pas de m’exprimer sur ce texte-ci. Le début de ma lecture a été douloureux, je ressemblais à Œdipe. L’impression de perte, l’absence de repères, l’incapacité à avancer (pour aller où ?). Œdipe est désespéré mais il ne peut mettre fin à ses souffrances comme la Reine Jocaste, parce qu’il est de ceux qui doivent vivre cette souffrance jusqu’au bout. Expier la faute, la sentir dans le moindre mouvement respiratoire. La route deviendra sa vie. Aveugle, il chemine sans but, protégé par Antigone qui mendiera pour eux pendant dix longues années, sans doute parce qu’elle avait autant besoin que lui de cette errance. La route d’Œdipe est celle de la psychanalyse. Je n’ai pas pu être réceptive à cela ; qu’importe. Œdipe est parvenu à dompter la vague avant qu’elle ne le ravage. Il se trouve, se découvre au travers de la sculpture. Créer pour devenir, pour exister. Peu importe la beauté, la postérité, l’intérêt de l’œuvre ; si elle trouve écho en son créateur, c’est qu’elle méritait d’être. Ne pas chercher plus loin.

En réalité, j’ai rencontré cet écrivain dans un cours de littérature comparée – l’enseignement auquel je dois le plus de découvertes, durant mes laborieuses années d’étude. Je choisissais toujours avec soin le cours que j’allais suivre ; j’en garde de bons souvenirs, c’est vrai. Même en tentant d’y réfléchir, je ne sais plus pourquoi j’avais précisément jeté mon dévolu sur ce cours-là. Son intitulé (« Le Tragique ») était d’une banalité affligeante. On a lu Euripide. Federico Garcia Lorca. Et, Henry Bauchau.
Antigone était au programme. J’ai tellement aimé… je me souviens de cet exposé que j’ai fait devant une classe de moins en moins attentive à mon propos. Je n’étais pas jolie, je m’en fichais ; je parlais d’Antigone.
Antigone, c’est un cri, une lumière, un « non » qui aide à survivre. J’ai dû relire ce roman récemment ; c’était la troisième fois. Je n’ai pas été éblouie, dans le sens où je n’avais pas oublié l’essence des personnages, du drame qui se joue devant des Thébains assoiffés de vengeance. Depuis ma première lecture, l’Antigone de Bauchau vit doucement en moi. C’est une amie ; après tout, moi aussi j’ai peur dans le noir.

J’en arrive ici et mon cœur se trouble. Une petite voix en moi me susurre méchamment que je n’aurai jamais l’audace de publier cela.
Tout cela, et le reste. Dois-je la croire ?

L’être désespéré, quand il l’est d’une manière mesurée, nourrit l’étrange paradoxe de se raccrocher à un quelconque espoir afin de savoir où guider ses pas.
Ma vue est bonne, contrairement à celle d’Œdipe ; pourtant, j’ai refusé de voir. C’est ce qu’on appelle le déni, n’est-ce pas ? Mais même ainsi, les forces s’essoufflent ; j’ai beau nier, la réalité rôde autour de mon lit et m’accapare lorsqu’il faut éteindre les lumières. J’ai voulu me battre contre elle, lui prouver qu’elle se trompait.
Elle a fini par gagner le combat.
Balayées, les images factices. Elles sont toujours là, mais elles n’ont plus aucun pouvoir. Pas un seul de mes atomes n’ose croire à une seule de ces feintises. Tu as froid et quelqu’un broie ton cœur en le prenant pour cible vaudoue. Cela te rappelle ce conte de Tim Burton, mais tu ne vas quand même pas en parler ici, tu n’es pas réceptive à son art. 
Je suis lasse. Quelqu’un a dérobé mon armure, et bien qu’elle était toute cabossée, elle me protégeait, un peu. Avancer, nu(e), c’est prendre le risque de recevoir une flèche en plein corps. Elle ne sait plus se défendre ; elle ne sait pas où aller.
Il y a ces mots, ce titre qui trouve terriblement écho en moi.
Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part.
Je ne sais pas avancer pour moi-même ; pourquoi désirer quelque chose de bon à ma pire ennemie. J’ai besoin que quelqu’un m’attende quelque part. J’ai beau vivre isolée, je suis totalement dépendante.
Mais.
Je suis une boule de manques, d’absences. Un gouffre en moi.
[…]
« Mon bel amour, mon cher amour, ma déchirure,
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé,
Et ceux-là, sans savoir, nous regardent passer,
Répétant après moi ces mots que j’ai tressés
Et qui pour tes grands yeux, tout aussitôt moururent

Il n’y a pas d’amour heureux. »
(Aragon, cité de mémoire, ce qui pardonnera mes erreurs probables)

Une porte se ferme. Je te l’avais bien dit !
Je pense à ce film (dont je n’ai pas envie de citer le titre, je me le garde pour moi) où l’héroïne se retrouve face à une porte fermée, désormais seule avec son désespoir. Elle a cette phrase, entrecoupée de sanglots : « Faut pas me laisser toute seule ». Je suis incapable de voir cette scène sans être retournée.
Il y a aussi (j’y pense à l’instant) cet autre film que personne n’a vu, La Repentie de Laëtitia Masson. Les derniers mots prononcés le sont par Sami Frey : « J’attends quelqu’un ».

Mes yeux brûlent, je crois qu’il est l’heure. Je vais apprendre à « l’oublier à longueur de journée ». Avec ces quelques mots qui tambourinent dans mon être : je n’ai pas le choix. [Il l’a fait pour moi]

Vous vous demandez probablement où est Henry Bauchau, dans tout cela ; eh bien, juste là. Il me tient la main.

Posté par erzebeth à 13:55 - égocentrisme - Commentaires [12] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Accueil  1