mardi 11 mars 2008
« Une blessure écoute toujours plus finement qu’une oreille » *
La déchirure / Henry Bauchau - 1966
(ce texte n'est malheureusement plus édité pour le moment mais il est trouvable dans toute bonne bibliothèque... ou presque)
Il est étrange, voire déstabilisant, de lire le premier roman d'un homme que l'on ne connaît que par son œuvre de "vieillesse", comme si on avait finalement affaire à deux hommes totalement différents.
J'ai longtemps cru que La déchirure était son premier texte publié, or il y a deux recueils de poésie avant (Géologie en 1958 et L'escalier bleu en 1964); ce n'est pas bien grave, l'œuvre garde son titre de premier roman publié, c'est déjà fort honorable.
La déchirure est (pour faire simple) un recueil de souvenirs. Ceux d'un enfant obnubilé par son grand frère et souffrant d'un manque d'amour maternel; ceux d'un fils, quelques décennies plus tard, qui vient veiller sa mère agonisante; ceux d'un homme, perdu, dépressif, qui trouve son salut lors d'une psychanalyse. Ces différentes figures sont bien sûr celles du narrateur qui, le temps de sept jours (les sept derniers de la mère), exprime ses chagrins, blessures et regrets.
Le premier traumatisme du narrateur (et d'Henry Bauchau) date de la Première Guerre Mondiale; c'est encore un bébé, quel âge a-t-il ? deux ans ? Les Allemands incendient son village. Il est à la charge de son grand-père et, marqué par la fuite qui est la leur à ce moment-là, il se souvient aussi de la cruelle absence de la mère (réfugiée dans un autre lieu), qu'il vit comme un véritable abandon. On peut penser que cette anecdote est le début de tout...
La mère (et tout autant, la femme - mais j'y reviendrai un peu plus loin) est au centre de ce roman, reflétée par trois images :
- la mère de l'enfance, celle qui semblait préférer l'aîné, Olivier (à ce propos, Henry Bauchau évoque aussi une sœur, joliment appelée Poupée - existe-t-elle vraiment ? je n'avais jamais entendu parler de cette sœur). Cette mère est froide, lointaine, presque inaccessible même s'il y a aussi des moments de fulgurance où le petit narrateur se sent entendu, compris.
- Mérence, néologisme qui fusionne "mère" et "absence"... cela se passe de commentaire. Mérence est une figure imaginaire qui vient combler les manques, qui efface le sentiment d'abandon. Mérence est une alliée.
« … car quand maman s’occupait de nous, c’est que Mérence n’était pas là. »
- la mère agonisante, à qui le narrateur aurait beaucoup à dire, mais... mais il sent encore malvenu et ce sentiment s'effaçant peu à peu, il voit une femme qui lutte contre la mort, une femme qui a essayé de faire de son mieux.
L'autre figure féminine centrale du roman est la Sibylle (Henry Bauchau a l'art de trouver les noms justes...). La Sibylle ici représente la psychanalyste Blanche Reverchon-Jouve (à qui le roman est dédié). Cette femme a suivi l'écrivain pendant quatre années, lui ouvrant au final les portes de l'écriture. La première visite que rend le narrateur au médecin est émouvante; il décrit son arrivée, la sensation étrange qui accapare celui qui se rend chez un médecin de l'âme. La Sibylle devient une aide essentielle pour cet homme noyé, désespéré; le narrateur ne supporte plus la vie, le quotidien, la lutte incessante qu'il faut mener pour être encore là le lendemain.
« J’avance pas à pas dans ce labyrinthe de sons, de regards et de souvenirs lacérés, sans savoir où il va me mener. Parfois je suis seul et cela fait peur. Le plus souvent je suis poussé et soutenu par le silence de la Sibylle et je m’aperçois que notre travail, interrompu en apparence, n’a jamais cessé de se poursuivre dans la voracité de l’espace intérieur. »
Le narrateur apprendra beaucoup lors de ces séances d'écoute, au point de sortir de sa désespérance (quand bien même la déchirure reste mais, vous le savez, «on peut vivre en somme et supporter la déchirure»).
Mes propos deviennent confus, mais il m'est très difficile de parler de ce roman, pour des tas de raisons, mais aussi parce qu'il a lui-même une structure confuse, brouillée. Une seule lecture ne suffit pas à déceler tout ce qui se cache dans les souvenirs, dans les associations d'idées, dans les symboles...
On y trouve déjà des récits de rêve (les lecteurs d'Henry Bauchau savent qu'ils sont récurrents dans son œuvre), un intérêt pour l'art, la présence fortement symbolique des couleurs... On reconnaît Henry Bauchau, c'est indéniable, mais c'est un Henry Bauchau jeune, désespéré, et dont l'écriture ne ressemble pas (à mes yeux) à celle qui deviendra la sienne, l'âge venant...
Je crois que c'est une œuvre-clé, mais elle n'est pas idéale pour celui qui voudrait découvrir l'auteur. Je ne me sens pas capable de continuer ce billet, parce que je sens que l'œuvre m'a échappée. C'est un roman surprenant, qui annonce clairement l'arrivée d'un grand écrivain mais qui reste néanmoins un texte délicat à appréhender... Il faut dire qu'un sujet central aussi dense (le deuil, et qui plus est le deuil de la mère) amène déjà à une profonde réflexion; et quand on voit tout ce qui se greffe sur ce thème, on se dit que plusieurs relectures ne seraient pas de trop pour tenter de percevoir tout ce qui est dit...
« Je ne touche pas le fond. Peut-être que le pire n’a pas de fond. Comme le reste ! Je croyais qu’il y avait un lieu de la défaite, un jour, un instant décisif. Mais non, la défaite est un organisme vivant, un de plus. Ce qui serre le ventre c’est de voir qu’elle grandit. Elle dure, elle traîne, elle s’allonge très lentement, elle s’effiloche. Je vis, je mange, je bois, je couche avec elle. Je la retrouve le matin avec les habits de la veille et les nécessités de la brosse à dents. La défaite prend mes jours et mes semaines et les arrache silencieusement du calendrier. Il n’y a que nos séances qui ressemblent encore un peu à la vie. Je vais de l’une à l’autre à travers un brouillard de mots et de cendres de cigarettes, mais les rêves que je vous apporte ne composent que des repas froids. »
(* le titre de ce billet est une phrase d'Aharon Appelfeld)




