N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

mercredi 12 mars 2008

« Marche doucement, car tu marches sur mes rêves »

Le boulevard périphérique / Henry Bauchau
Actes sud, 2008

Et bien voilà. Je prends mon petit courage à deux mains pour vous parler du plus beau roman de ce début d'année (en même temps, c'est le seul que j'ai lu) : Le boulevard périphérique d'Henry Bauchau.

« ... je mettrai des mots sur tout cela pour voiler, pour tenter de voiler ce vide incompréhensible, cette béance. »

boulevard___bauchau Dans ce roman, Henry Bauchau s'exprime sur des événements parvenus dans sa vie il y a plus de vingt-cinq ans. A cette époque-là (au début des années 80, donc) sa belle-fille Paule est hospitalisée pour un cancer qui désespère son entourage; elle, pourtant, ne cesse de croire à la guérison. Elle prépare mentalement le déménagement de sa petite famille, elle commande un canapé en cachant son vrai prix à son mari. Paule refuse que son fils vienne la voir, les jours où elle a une mine trop épouvantable; au quotidien, elle peut compter sur la présence de sa mère (un personnage droit, froid - mais ça, les apparences...) et celle de son beau-père, à savoir le narrateur.
Celui-ci traverse la ville pour lui tenir la main, pour lui raconter ces anecdotes auxquelles la malade tient tant - anecdotes de guerre, principalement. Sans en parler, le narrateur se remémore alors cette amitié, dense et unique, qu'il partagea avec un homme mystérieux et libre, Stéphane. Alors que la Seconde Guerre Mondiale répand son souffle nauséabond, Stéphane apprend à son ami les rudiments de l'alpinisme, discipline qui le terrorise pourtant à première vue (le vertige...) mais qui le rend serein dès lors qu'il se sait soutenu par l'homme expérimenté. Mais Stéphane, devenu résistant et s'engageant continuellement dans des projets risqués, est arrêté par un SS sans âme, Shadow.
Le boulevard périphérique se fait ainsi l'écho des ressentis d'un homme préoccupé par le passé et ses répercussions sur sa manière d'appréhender le présent, et inquiet de ce qui lui réserve le futur car quel sens prend la vie, quand la mort rôde, infâme dévoreuse d'espérance ?

« Nous parlons, nous faisons les signes de l'espérance. L'espérance c'est de parler, comme font Argile et la mère, la foi se tait. La foi, c'est trop dur. Nous nous accrochons donc à l'espérance sans nous cramponner, elle n'a qu'une enveloppe fragile, nous pourrions la déchirer. »

Argile est le divin nom qu'Henry Bauchau donne à la compagne du narrateur - j'en profite d'ailleurs pour expliquer ce qui va de soi : ce texte a beau être qualifié de roman par la première de couverture, il est aussi largement teinté d'autobiographie. Voilà pourquoi il se peut que je confonde parfois le narrateur et le romancier, dans ce petit billet.
Dans tout cela, il y a néanmoins une figure totalement imaginée : celle de Shadow. Le choix de son nom en dit déjà beaucoup sur ce personnage, excessivement intéressant (mais ils le sont tous, vous pouvez me faire confiance). Comme je l'ai dit plus haut, Shadow est un SS, que le narrateur rencontrera après la guerre, alors que l'allemand est à l'agonie. Leurs entretiens, dans une cellule hautement surveillée, permettent au condamné de raconter son enfance (très dure, mais elle n'excuse rien) et les moments qu'il a vécus au côté de Stéphane (car le résistant n'a pas été fusillé dès son arrestation. Les deux hommes, l'un tourné vers l'horreur et la violence, l'autre à l'apparence quasi-solaire, s'affronteront, verbalement, silencieusement, idéologiquement, jusqu'à la mort de Stéphane, dont les conditions suspectes seront dévoilées au fur et à mesure). Parce que je suis incapable de trouver les mots justes, je me permets de citer un paragraphe qui décrit, indirectement, le bourreau condamné :

« Je suis dans la chambre qui me paraît plus blanche et plus noire qu'il y a trois jours. Derrière la chaise longue de Shadow, il y a dans l'axe de la fenêtre le soleil qui m'aveugle. Pourtant Shadow est là. Je le devine à travers cette lumière qui, après l'escalier et le sombre couloir, m'éblouit. Je sens sa pesanteur, une densité, qui me trouble plus encore que l'éclat du soleil. La pesanteur de celui qui questionne, qui torture, qui peut torturer encore. »

Décrire un jeu de lumière aussi basique en étant à la fois simple, pur et juste, il n'y a pas de doute : c'est du Bauchau.
Son roman (le dernier ? c'est possible, quand on sait que le grand romancier vient d'avoir 95 ans...) est d'une beauté et d'une émotion à couper le souffle. Henry Bauchau évoque avec une grande intelligence ces thèmes qui font peur : la maladie, la mort, le deuil... Il en parle avec une justesse étonnante, probablement soutenu par son « Antigone intérieure [qui le] prend par la main » et se raccrochant sans cesse à l'espérance, essentielle et si fragile... J'ajoute d'ailleurs, parce que je n'en ai pas encore parlé, que son fils, l'époux de Paule, est un personnage qu'on pourrait croire au second plan, et qui mérite pourtant toute l'attention du lecteur; il symbolise le chagrin et les ennuis que la maladie apporte dans un foyer (problèmes d'argent, notamment) et il est cruel de voir à quel point l'entourage, bien que compatissant, est impuissant à l'aider.

Le boulevard périphérique est un roman qui fait du bien; c'est important de le préciser, car on pourrait le croire difficile, blessant. Au contraire, il revêt par moments l'allure d'un baume (mais tout cela est délicat : il y a bien sûr des passages bouleversants, et à partir d'un certain seuil, l'émotion est constante).
L'objet-livre, en lui-même, me paraît beau - notons que la couverture est l'œuvre d'Henry Bauchau, mais j'ignore hélas de quand elle date (Bauchau a arrêté la peinture, il y a des décennies, faute de temps. Mais peut-être s'y est-il remis ensuite ?)
Il est peut-être temps de conclure, j'ai déjà suffisamment accumulé les maladresses et le livre m'a résistée tout au long de l'écriture de ce billet.

« Je m'en vais sur la pointe des pieds. C'est un peu comme ça que j'ai vécu. Ce n'est peut-être pas ainsi qu'on peut porter soi-même tout son poids. »

(* le titre, épigraphe du roman, est signé Yeats)


Les belles critiques de BelleSahi et de Chiffonnette

J'ajoute un article et une interview, qui m'ont plu.

Posté par erzebeth à 18:08 - lecture - Commentaires [6] - Permalien [#]

Commentaires

    Je l'ai noté suite au premier billet sur ce livre, toute l'émotion qu'il transmet donne vraiment envie de le découvrir au plus vite !!

    Posté par florinette, jeudi 13 mars 2008 à 11:54
  • C'est une excellente de chose de l'avoir noté, et ce sera plus que parfait quand tu succomberas à la tentation, que ça soit avec ce livre ou un autre... Bauchau est à lire !

    Posté par erzébeth, jeudi 13 mars 2008 à 22:15
  • Oh j'avais pas vu ce post moi ! J'en suis désolée. Bauchau est un auteur incroyable. Une écriture très belle.

    Posté par BelleSahi, dimanche 13 avril 2008 à 18:14
  • Il ne faut pas en être désolée, Bellesahi ! Les billets n'ont pas de date de péremption
    (et bienvenue par ici, au fait !)
    Sinon, je suis évidemment d'accord pour dire que Bauchau est un grand auteur...

    Posté par erzébeth, lundi 14 avril 2008 à 11:46
  • j'ai ressenti aussi la difficulté qu'il y a à parler de ce grand livre...
    exercice malaisé auquel il m'a été aussi difficile d'accepter de me plier aux risques de mes balbutiements.
    Mais tu arrives à parler de ce livre avec émotion et clarté. Bravo pour ce beau billet

    Posté par sylvie, lundi 24 novembre 2008 à 12:31
  • Oh, merci, Sylvie...
    D'une manière générale, j'ai énormément de difficultés à parler d'Henry Bauchau - il est plus délicat, je crois, de trouver les bons mots pour parler de ce qui nous touche, nous heurte, etc...
    J'avais lu ton billet, je me souviens, et je n'y ai pas vu de balbutiement...

    Posté par erzébeth, lundi 24 novembre 2008 à 19:24

Poster un commentaire