N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

mardi 1 avril 2008

Kafkaïen

Epépé
de Ferenc Karinthy (1970)
traduction du hongrois par Judith et Pierre Karinthy
(Denoël, 2005)

* * *

"C'était supposé illustrer l'angoisse de l'homme moderne, la déshumanisation des cités, et lors du débat qui suivait il y avait toujours quelqu'un pour prononcer gravement l'adjectif kafkaïen."

C'est dire si mon titre de billet est original; cette phrase est issue de la préface (d'Emmanuel Carrère).
Alors, même si c'est enfoncer une porte ouverte que de définir ce roman comme kafkaïen, ça a aussi le mérite de poser directement une ambiance, une thématique.
Budaï est un linguiste émérite; d'ailleurs, il prend l'avion pour se rendre à un congrès linguistique. Mais il a la mauvaise idée de s'endormir pendant le vol (rester éveillé aurait-il changé quoi que ce soit ?) et quand son avion atterrit, il a du mal à reconnaître Helsinki. Encore comateux, il se laisser emporter par le flot des passagers; il monte dans un bus. Il arrive dans un grand hôtel.
Il ne comprend pas un mot de ce qu'on lui dit.

Karinthy Il a beau essayer toutes les langues qu'il connaît, hongrois, anglais, allemand, français, russe (etc), tous les dialectes, personne ne le comprend et lui ne saisit pas non plus un traître mot de ce qui est prononcé. Où est-il ? Où sont ses affaires, qu'est-ce qu'il fait dans cette ville qui n'est visiblement pas celle où il comptait atterrir ?
On vous avait bien dit que c'était kafkaïen; on est donc en présence d'un personnage propulsé dans un univers dont il ne comprend pas le fonctionnement, où il n'est qu'un pion invisible; d'une ville gigantesque dont les issues paraissent introuvables. Il y a de quoi devenir fou, et vite. Dans cette ville étrange, la masse humaine est compacte, omniprésente, étouffante; il faut faire la queue pendant deux heures pour obtenir à manger (à condition de savoir dire ce qu'on veut manger; sinon, c'est bête : on a attendu pour rien). On dirait que les gens ne dorment pas. Quelle que soit l'heure, du jour ou de la nuit, il faut batailler pour marcher sur le trottoir; pour monter dans une rame de métro; pour déposer ses clés à l'accueil de l'hôtel.
Budaï se retrouve prisonnier; personne de son entourage ne peut deviner où il est; lui, quand il essaie de téléphoner, tombe toujours sur des voix inconnues qui lui répondent dans une langue dont il ne comprend pas les origines, ni le moindre phonème. A partir de là, comment s'en sortir ? Il cherche en vain, il se débat contre cette situation absurde, cauchemardesque. Plongé dans un monde inhumain, où les immeubles atteignent des hauteurs indécentes, où les gens n'ont pas le temps d'essayer de le comprendre, Budaï va devoir se battre pour se survivre. S'il a atterri ici, c'est bien qu'il y a un aéroport, non ?

Tout le roman est donc basé sur cette volonté de partir, et de rencontrer une personne capable de le comprendre. Le personnage, à l'inverse de ceux de Kafka, essaie vraiment de s'en sortir; parce qu'il est justement spécialisé dans l'étude des langues, il s'évertue à comprendre quelques mots, en s'appuyant sur une logique basique (le panneau au-dessus de la bouche de métro doit sans doute vouloir dire "métro", etc...) mais c'est peu concluant; l'alphabet ne ressemble à aucune de sa connaissance. Seuls les chiffres sont compréhensibles : ce sont les chiffres arabes.
Ferenc Karinthy exploite toutes les solutions possibles, et c'est un des points qui fait la richesse de ce roman : même si la situation est improbable, elle est racontée avec beaucoup de vraisemblance. L'auteur soigne les moindres détails, créant un personnage qui ne se résigne jamais. Budaï finira par rencontrer une femme qui l'ignore moins que les milliers de personnes qu'il croise; elle s'appelle Epépé (ou Diédié ? Tchétché ? Bébé ? Etiétié ? impossible de comprendre exactement) et bien que la compréhension soit quasiment nulle entre eux, le fait qu'elle l'écoute est déjà un soulagement pour Budaï, qui se sent un peu moins isolé.
Je ne saurais transcrire justement l'atmosphère de ce roman; c'est gris, gigantesque, monstrueux; Ferenc Karinthy décrit la condition de l'homme moderne dans un monde qui le dépasse. L'incommunicabilité est au centre de ce désordre, le renoncement est quotidien (Budaï se demande plusieurs fois pourquoi les gens ne partent pas, pourquoi ils s'obstinent à former cette masse compacte et tragique).
Epépé est un roman très intéressant, assurément; peut-être parce que je l'ai traîné trop longtemps, il m'a paru avoir quelques longueurs - mais rien qui ne me fasse regretter cette lecture. La dernière partie est étonnante, presque incongrue... mais elle nous met en réalité en face de nous-mêmes, et tant pis si ça nous dérange.

"A d'autres moments, dans son désespoir, il est prêt à faire des concessions: il s'engage à rester dans la ville encore une année ou deux, voire même cinq ou dix, à condition d'avoir la certitude de pouvoir rentrer chez lui ensuite. A condition d'avoir la possibilité de compter à rebours les jours, les semaines, les mois qui restent.
Ou alors, n'y aura-t-il pas de retour ?"

(lu grâce à mon défi de l'année)

Posté par erzebeth à 14:10 - lecture - Commentaires [7] - Permalien [#]

Commentaires

    Je le note, mais je ne vais pas le lire dans l'immédiat ... j'ai horreur tout ce qui rappelle un enfermement en ce moment, mais quelque part il me fait penser au Palais des rêves d'Ismaïl Kadaré, la dimension onirique en moins.

    Ayant besoin d'évasion je me suis lancée dans la saga du roi Arthur de Bernard Cornwell. J'en suis au tome deux de la trilogie : L'ennemi de Dieu. On est loin des chevaliers aux armures dorées en quête de Graal ou d'aventures, loin de l'amour courtois ... c'est la Bretagne du Vème siècle, avec des guerriers sales et pouilleux, des royaumes qui sont des tribus en guerre permanente, des chateaux en bois et terre, des moines mariés, un Lancelot pleutre et une Excalibur gagnée par Merlin à un tournoi de Druides ... Bref, ça sort des sentiers battus du cycle arthurien, c'est trash, échevelé, cruel et parfois beau ... une découverte !

    Posté par Sunny, mardi 1 avril 2008 à 15:22
  • Ce livre me fait vraiment penser au "Coeur des Ténèbres"! L'incommunicabilité, la couleur uniforme, l'atmosphère oppressante. C'est en ville tu me diras, mais ça me fait justement penser à la description de Londres au début du roman! Mais les personnages ne se ressemblent pas: ici le héros cherche à comprendre la langue.
    Il faudra que tu me dises ce que tu penses de ce parallèle quand tu auras lu Conrad!

    Posté par céline, mercredi 2 avril 2008 à 06:26
  • * Sunny, je ne me suis bizarrement pas sentie enfermée, oppressée par ce livre, mais ça, comme c'est très personnel, je peux comprendre ta crainte !
    Merci de me parler de tes lectures, ça me fait très plaisir. Je ne connaissais pas "Le Palais des rêves" (quel joli titre !), j'espère réparer ça très vite. Et ton roi Arthur me tente bien aussi ! Toujours intéressant de voir les choses sous un autre angle. Merci pour ces références !

    * Céline, ton commentaire m'amuse, et ne t'inquiète pas, "Au cœur des ténèbres" sera lu, et dans les prochaines semaines ! Mais ensuite, il faudra que tu lises "Epépé" pour qu'on puisse vraiment confronter nos avis...

    Posté par erzébeth, mercredi 2 avril 2008 à 11:39
  • Moi je le note tout de suite parce que j'adore Kafka, na !

    Posté par praline, mercredi 2 avril 2008 à 11:42
  • Praline, quel bon goût !

    Posté par erzébeth, mercredi 2 avril 2008 à 17:30
  • Tu sais quoi : je crois en lisant ton billet qu'en fait j'ai lu ce bouquin... Mais si on m'avait donné le titre et l'auteur, j'aurais dit "Mmmmh, c'est koitesse ?" Bref, tout ça pour dire que soit ça ne m'a pas marquée, soit ma mémoire est gravement défaillante. Devine quelle est la bonne réponse ? ))

    Posté par fashion victim, jeudi 3 avril 2008 à 23:23
  • Je crois que tu n'as aucun problème de mémoire
    A sa décharge, on peut dire quand même que le style n'est pas des plus remarquables... c'est très simple, neutre. La couverture parlait d'un nouveau "1984", je n'irais pas jusque-là...
    Puis bon, avec tout ce que tu lis, normal d'en oublier quelques-uns !

    Posté par erzébeth, vendredi 4 avril 2008 à 16:25

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