N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

samedi 21 juin 2008

Mise en lumière : Nina Bouraoui

« Tous les matins je vérifie mon identité. J’ai quatre problèmes. Française ? Algérienne ? Fille ? Garçon ? » [Garçon manqué]

J'ai cru comprendre, au travers des commentaires sur le billet qui lui était précédemment consacré, que certaines ne connaissaient pas Nina Bouraoui, et j'ai trouvé que c'était un excellent prétexte pour tenter de la présenter un peu.

La jeune femme est née à Rennes il y a un certain nombre d'années (la courtoisie veut qu'on ne dévoile jamais l'âge d'une femme, non ?), d'un père algérien et d'une mère bretonne. Ce métissage aura de grandes répercussions sur Nina (que j'appelle familièrement par son prénom, personne ne m'en voudra - c'est en réalité un surnom, comme c'est raconté dans Garçon manqué : « On préfère t’appeler Nina plutôt que Yasmina. Nina ça arrange. Ça fait espagnol ou italien. Comme ça on n’a pas à expliquer nos fréquentations. » )
Elle grandit en Algérie, de l'âge de 3 à 13 ans. Autant dire qu'elle y a ses premiers souvenirs, ceux de la confrontation avec le monde extérieur, qui lui paraît particulièrement violent : sa mère, sa sœur et elle souffrent du regard des hommes, doivent faire attention quand elles sortent de l'appartement familial... elles sont femmes, et à moitié françaises (pour les enfants du moins) - deux bonnes raisons pour attirer la malveillance des Algériens. Si l'on en croit les récits qu'elle écrira plus tard, Nina est très marquée par cette ambiance ambiguë pour une petite fille; d'ailleurs, comme le montre la citation en exergue de ce billet, Nina rêvait d'être un petit garçon, pour pouvoir accompagner son père partout, sans danger. Elle ne mettait pas de jupe, se coupait les cheveux courts. Au soleil, elle bronzait tellement vite que personne n'aurait pu soupçonner ses origines bretonnes.

Un été, alors qu'elle a 13-14 ans, elle part en vacances en France, avec sa mère qui souffre d'asthme et qui a besoin de se soigner loin du climat écrasant de l'Algérie. Une fois à Rennes, sa mère lui fait cette annonce terrible : elles ne retourneront pas en Algérie, leur pays est désormais la France. Nina Bouraoui n'est, à ce jour, jamais retournée dans le pays de son enfance. Imaginez un peu le choc, pour une enfant, d'être aussi brutalement déracinée... sans avoir la possibilité de dire au revoir à ses amis, au désert, à la mer. Sans pouvoir emporter ses jouets préférés et sans avoir le temps de se faire à cette décision parentale.
Surtout qu'en France, on lui fait clairement comprendre qu'elle est arabe, qu'elle a la peau trop foncée pour être crédible, quand elle explique ses origines bretonnes. Tout un travail d'adaptation sera nécessaire, à cet âge délicat qu'est l'adolescence...
Tout ceci (l'enfance, Alger, l'arrivée en France), elle le raconte dans Garçon manqué (2000).

Ensuite... ensuite, j'avoue que je ne sais pas. Des réponses doivent se trouver dans ses livres, que je suis loin d'avoir tous lus. Constamment, dans sa vie, il y a une quête d'identité, la présence entêtée de l'enfance, de l'amour, du déracinement, des cultures qui sont les siennes.
Je sais que Nina Bouraoui a voyagé, qu'elle a habité Zurich, puis Paris... Je sais ce qu'elle a pu confier à travers ses livres, bien qu'il y ait toujours une part de fiction. Je sais que c'est une femme sensible, marquée, une femme qui a besoin de l'écriture pour vivre. Alors, justement, parlons un peu de son œuvre.

Son premier texte, La voyeuse interdite, est publié en 1991; c'est un roman absolu, dans le sens où Nina Bouraoui n'y parle pas de son vécu une seule seconde. Il n'empêche que le sujet est brûlant, et tellement près de ce que certaines filles doivent vivre en Algérie... c'est-à-dire l'enfermement, dès que le corps se transforme, parce qu'il n'est décent de s'exhiber dans la rue. La narratrice, Fikria, devient voyeuse, à travers ses volets fermés, des événements extérieurs ou des bruits de la maison; elle est une honte pour son père (honte par son statut de femme). Le roman est très dur, Nina Bouraoui ne nous épargne rien, il y a une sorte de rage et de violence... je me souviens que pendant toute ma première lecture de ce texte, j'en avais le ventre noué.
Dans Mes Mauvaises Pensées, Nina Bouraoui revient sur cette première expérience littéraire :
« ... quand j’écris mon premier roman, je jure à ma mère de le lui dédier. Et je ne le fais pas. Je ne la mêle pas à mon premier livre que je considère raté ; il n’a aucune vérité en lui, j’aimerais tant qu’il disparaisse, j’aimerais tant l’effacer de ma bibliographie, j’en ai si honte, vous savez. Mon premier éditeur ne fait aucune correction sur ce livre, ce que je comprends ainsi : il me laisse m’enfoncer. »
Elle recevra néanmoins le Prix du Livre Inter pour ce premier roman.

Je ne m'étends pas sur le second, Poing mort (1992) car il sera l'objet d'un billet entier, puisque je l'ai lu la semaine dernière.
(je précise quand même : ce livre-là, elle "ose" le dédier à ses parents et à sa sœur. j'emploie le verbe oser à bon escient : le roman est tellement dur que j'ai été presque surprise par cette dédicace)

Viennent ensuite trois romans que je n'ai pas lus, donc je vais être plus succincte :
- Le Bal des murènes (1996) : si j'ai bien compris, le narrateur est un petit garçon enfermé (?) dans une maison lourde de secrets; apparemment, un univers encore une fois assez violent. Nina Bouraoui n'aime pas ce texte, ou du moins, elle est étonnée elle-même par la violence qu'elle y a insufflée, et elle serait incapable de le relire.
- L'Âge blessé (1998) : C'est « une longue quête des perturbations enfantines endurées dans une solitude totale. » Certes, on a déjà fait plus vendeur mais moi qui ignorais tout de ce roman jusqu'à ce que j'écrive ces quelques lignes, j'ai bien envie de le découvrir.
- Le Jour du séisme (1999) : partant d'un séisme qui a vraiment eu lieu en 1980 en Algérie, Nina Bouraoui ressent cette secousse en elle-même, bouleversant ses certitudes intérieures, l'enfance, l'amour... Une fracture à la fois algérienne et personnelle.

J'ai déjà légèrement évoqué Garçon manqué, je ne vais pas insister si ce n'est en précisant ceci : c'est le premier texte de Nina que j'ai lu, et je trouve qu'il est une excellente entrée en matière. Ses romans précédents (pour ceux que j'ai lus) sont à mon sens trop violents pour que l'auteure soit découverte par ce biais-là. Donc, à celle qui me demandait, je réponds : commencer par Garçon manqué ne me paraît pas mauvais.

Peut-être que je pourrais dire la même chose des deux textes suivants, La vie heureuse (2002 - la fin de l'adolescence, dans les années 80) et Poupée Bella (2004 - un livre où il est question - ô surprise ! - d'écriture et d'amour...), si seulement je les avais lus...

En 2005, c'est la consécration avec Mes Mauvaises Pensées, Prix Renaudot (avec la notoriété que cela sous-entend...); la narratrice (qui ressemble étrangement à l'auteur) prétexte une thérapie pour s'exprimer sur l'identité, l'amour, la famille, la solitude... Le style de Nina Bouraoui a changé; alors que les phrases étaient brèves, comme martelées, dans Garçon manqué, on trouve ici des phrases qui nous emportent comme le courant d'un fleuve, on croit perdre pied mais le bord n'est jamais loin, c'est juste que la sensibilité s'épanche dans la longueur... Un exemple :

« ... je m’ennuie, je suis en colère contre cet ennui, parce qu’il ne vient pas de ma solitude, il vient de la vie que j’ai devant moi et que je ne sais pas définir, c’est cela dont j’ai peur, mon absence de projet, je ne sais pas ce que je vais devenir parce que je ne sais pas ce que je peux devenir, je ne sais pas si je peux me retirer à ce vide, qui serre de plus en plus fort. »

En 2007, Avant les hommes raconte un amour homosexuel entre deux jeunes garçons, avec ce que cela comporte comme souffrances et tourments, ainsi que tout amour adolescent...

Et, cette année, en septembre, sortira donc Appelez-moi par mon prénom, dont j'ai un peu parlé par ici.

Je me suis rendu compte au fil de ce billet que ce n'est décidément pas une auteur qui peut toucher un très grand public; son écriture est particulière, toute en émotion, les événements y sont secondaires et ses thèmes de prédilection peuvent ne pas intéresser. Je me répète, je pense que Garçon manqué représente assez bien l'univers de Nina Bouraoui, ça peut être un bon titre pour la découvrir. Elle a donné un petit entretien lors de la sortie de ce livre (et si vous descendez un peu, vous trouvez un bel extrait; si vous n'arrivez pas à le lire sans vous "ennuyer", épargnez-vous la lecture totale du roman...)

J'ajoute encore un lien vers une interview assez passionnante, qui présente vraiment bien Nina Bouraoui.

Posté par erzebeth à 09:13 - lecture - Commentaires [6] - Permalien [#]

Commentaires

    Encore un billet bien intéressant ! oui moi je t'appuie dans le sens que garçon manqué est une bonne entrée en matière pour découvrir Nina Bouraoui Je n'ai lu d'elle que ce livre. J'ai aimé son écriture cela a été une très belle découverte plein de surprises !

    Posté par Alice, samedi 21 juin 2008 à 10:20
  • * Alice, si tu commences tous tes commentaires en disant que mes billets sont intéressants, tu vas devenir ma bloggeuse préférée ! Merci, en tout cas. Et en plus tu vas dans le sens de ce que j'ai écrit, c'est merveilleux ! Ça me fait très plaisir que tu aies aimé, parce que c'est une mélodie particulière... Peut-être que tu seras tentée un jour de continuer ta découverte de Bouraoui...

    Posté par erzébeth, samedi 21 juin 2008 à 14:21
  • Merci pour ce billet Erzébeth. Je vais essayer de trouver "Garçon manqué" donc, même si je ne suis pas sûre que ça va me plaire.

    Posté par Lilly, samedi 21 juin 2008 à 17:04
  • Ah, Lilly, si tu doutes, ne tente pas, ce n'est peut-être pas encore le bon moment... Il faut le sentir, alors, maintenant que tu en sais un peu plus sur cet auteur, attends d'avoir (vraiment) envie - et si ce moment ne vient pas, ce n'est pas dramatique non plus !

    Posté par erzébeth, dimanche 22 juin 2008 à 10:18
  • Merci pour ce billet de présentation ! Je note donc "Garçon manqué" et "Mes mauvaises pensées" dans un coin de ma tête.

    Posté par Caro[line], vendredi 4 juillet 2008 à 15:51
  • Mais écoute, ce fut un plaisir d'écrire ce billet ! Et si un jour tu franchis le pas, je lirai tes ressentis avec grand intérêt...

    Posté par erzébeth, samedi 5 juillet 2008 à 23:47

Poster un commentaire