N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

samedi 21 juin 2008

Croix de bois, croix de fer

Poing mort
de Nina Bouraoui (1992, Gallimard)

Poing mort

« Mon affinité avec la mort a commencé dès mon plus jeune âge ; non pas par excès de morbidité mais par conscience de la finitude et plus exactement de Ma finitude. Mon corps d’enfant contenait à lui seul tous les signes infaillibles d’un défaut d’infini. »

Elle est une enfant différente des autres; elle préfère jouer avec un oiseau mort qu'avec ceux qui courent pendant les récréations. Elle prévient les autres que, dès qu'on naît, on avance vers la mort. Les enfants ont peur, la fuient.
Elle est une enfant différente des autres, parce que sa seule compagne, c'est « la femme en habit d'os ». La mort lui rend visite. Toutes les deux, elles préfèrent les ombres au soleil. Elles n'ont pas peur; au contraire, même.
Comme elle n'était pas une enfant comme les autres, elle est devenue gardienne de cimetière. Et, par petites touches, se dessine le portrait de cette fille-femme hors-norme, trop différente pour supporter la présence des humains (et pour qu'eux la supportent, aussi).

Le cadre de cette histoire est assez floue; d'ailleurs, même quand c'est la femme qui s'exprime, j'entendais toujours la fillette ambiguë derrière elle, comme si elle avait réellement réussir à « ne plus grandir » (alors que son enfance était, dit-elle, « solitaire et mélancolique »; pourquoi vouloir rester coincée dans cet âge ?)
Poing mort n'est pas un livre à mettre entre toutes les mains; il est réellement glauque, presque malsain. Tout est question de perception, de recul, de sensibilité. Découvrir Nina Bouraoui par ce livre serait une immense erreur, il pourrait sincèrement dégoûter. Mais, commençant à connaître un peu l'œuvre romanesque de cette femme, j'ai personnellement beaucoup aimé. Il faut prendre cela comme un conte, une fiction, un « il était une fois » dérangeant, qui n'a rien à envier à l'univers soi-disant tordu de Tim Burton (le rapprochement n'est pas très juste, mais on retrouve quand même ici et là des êtres marginaux, à qui le monde des humains ne convient pas).
Il faut aussi accepter de perdre pied, j'ai parfois eu du mal à suivre, il y a notamment un personnage dont le sens m'a totalement échappée... ce n'est pas grave. Nina Bouraoui explore les abysses de l'âme humaine, et il n'y a pas dix mille manières de réagir face à cette lecture : soit on est répugné, soit on se laisse toucher par cette étrange petite fille qui peut, vaguement, nous ressembler...
Poing mort est un tout petit roman, mais extrêmement dense et troublant, une œuvre qui marque par sa provocation et sa mélancolie.
J'avais presque envie de reprendre la fameuse expression Âmes sensibles, s'abstenir parce que l'auteure ne se gêne pas pour choquer, mais d'un autre côté, c'est un livre qui doit être ressenti, éprouvé...
Alors, Âmes insensibles s'abstenir ?

«  J’ai enfourché la sépulture il y a dix minutes à peine après avoir refermé la grille du lieu sur un dos courbé par les pleurs et une âme anéantie par le vide. Je suis gardienne de cimetière. Je vis avec la mort et je meurs d’ennui avec la vie. Habituée au calme d’un curieux village bien hiérarchisé dans son tracé et sa composition, je fuis les veuves et les orphelins, l’effervescence et la complainte. Je ratisse, je tasse, je sème, j’arrose, je fleuris, je taille, j’embellis avec des moyens de fortune la terre des défunts pour le recueillement des vivants. Je suis la main invisible qui arrache l’aspérité et les travers, je calme la douleur en renvoyant l’image colorée d’un plan de culture soigné. Je teins la mort en composant bien au-dessus d’elle et chasse en surface l’impression de disparition définitive. »

Posté par erzebeth à 18:23 - lecture - Commentaires [6] - Permalien [#]

Commentaires

    Nina.

    Voilà un auteur que je respecte et j'ai bien noté sur un petit bout de papier de mon bric-à-brac de bureau l'œuvre que nous nous dépeignez à merveille... Je vais commander. Je commande sur la toile car les libraires réagissent aux lois du marché et c'est bien triste. Je suis étonné, avec bonheur, de découvrir le nombre de blogs consacrés à la lecture. Je ne croyais pas.Je n'ai jamais entendu dire que Nina eût des "nègres". Je n'aime pas qu'on féminise les substantifs masculins de notre langue française. Nina, pour moi, c'est un auteur, un vrai, elle!!!

    Posté par Chris-Tian Vidal, samedi 21 juin 2008 à 22:07
  • Vous savez, les libraires acceptent aussi de commander les titres que vous souhaitez... et il n'y a pas de frais de port non plus. C'est sûr, c'est peut-être moins rapide que certaines ventes en ligne, mais ça vaut le coup de patienter quelques jours de plus.
    Je suis gênée que vous suiviez mon "conseil", toujours peur que les gens ne trouvent pas les mêmes choses que moi, mais après tout, ce billet met déjà bien en garde, alors si vous tenez à prendre le risque...!
    Il est impensable que Nina Bouraoui ait des nègres ; quant à la féminisation des substantifs masculins, je ne le fais jamais, sauf justement en parlant de cette femme. Pourquoi ? Aucune idée. Je ne suis pas féministe une seule seconde, mais c'est quand même curieux qu'il n'y ait pas d'auteure et d'écrivaine en France.
    Merci d'être venu par ici, en tout cas.

    Posté par erzébeth, dimanche 22 juin 2008 à 10:24
  • Tu sais, tu me tentes beaucoup plus avec ce billet qu'avec le précédent ! Et je suis sûre que je suis cap d'aimer ;o)

    Posté par Lilly, lundi 23 juin 2008 à 12:18
  • Cap', vraiment ? On parie que tu te trompes ?!
    Si la thématique t'intéresse plus pour celui-ci, tu as bien raison de ne pas retenir mon conseil précédent ! Je crains un peu que ça te dégoûte de Bouraoui, mais je peux très bien me tromper aussi. Je l'espère, d'ailleurs !

    Posté par erzébeth, lundi 23 juin 2008 à 18:30
  • Très beaux extraits que nous proposes du livre, Erzébeth.
    C'est quelque peu complexe et inspiré - modeste, aussi, au sens artistique du terme.
    Ce ne me semble pas donner dans le malsain voyeuriste et banal comme l'inaugurent par leur style sans âme tant de gribouaillons actuellement !
    Par ailleurs, ta chronique en général suscite en moi une réelle sympathie pour cette femme..

    (Moi de même, je suis contre la féminisation de certains substantifs en général, qu'importent les minimes entorses à ce qui est peut-être plus un principe qu'une règle objective ;p .)

    Posté par Esis, lundi 23 juin 2008 à 21:51
  • Esis, je pense que ça pourrait te plaire; c'est particulier, dérangeant, mais poétique aussi, et je pense que ta sensibilité se retrouverait dans ce genre d'univers. Et ça me fait très plaisir que ce petit aperçu te plaise !

    Posté par erzébeth, mardi 24 juin 2008 à 09:53

Poster un commentaire