N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

mercredi 9 juillet 2008

Elle avait mal aux autres

La Dame à la lampe : une vie de Florence Nightingale
Gilbert Sinoué
(Calmann-lévy, 2008)

http://www.sinoue.com/images/livres/petit/18-la_dame_a_la_lampe.jpg

Dans une de mes lectures précédentes, le nom de Florence Nightingale apparaissait au détour d'une phrase, l'un des personnages l'ayant côtoyé pendant la guerre de Crimée. Alors, quand j'ai vu que Babelio proposait cette biographie parmi les livres offerts dans le cadre de Masse Critique, j'ai pensé que c'était l'occasion d'être un peu curieuse (à ce moment-là, je n'avais pas encore lu la plus mauvaise biographie du monde, donc je ne me méfiais pas encore de ce genre).

Florence Nightingale était une femme formidable; née en 1820 dans une famille des plus aisées (il faut voir la résidence familiale !(mais non, ils n'avaient pas des voitures avant tout le monde...)), elle est prise d'une étrange lubie : elle veut devenir infirmière. Ce qui paraît totalement honorable aujourd'hui, était scandaleux à l'époque; seules les pauvres, les anciennes prostituées et les alcooliques exerçaient cette profession. Qui d'autre accepterait de soigner des plaies purulentes, de nettoyer les draps souillés, d'assister les chirurgiens pendant les amputations ?
Florence devra lutter longtemps contre ses parents, sa sœur, les bienséances. Mais parce que c'est une femme incroyablement têtue et sourde quand les propos ne sont pas à son avantage, elle s'acharne jusqu'à ce qu'elle parvienne à partir en Turquie, pendant la guerre de Crimée, rejoignant l'hôpital militaire anglais. Elle y arrive en 1854, et la situation est particulièrement alarmante : les hommes meurent, non pas à cause de leurs blessures, mais des soins précaires offert par l'hôpital, l'odeur est insupportable, on oublie de donner à manger aux blessés, etc...
Aidée par une petite escorte d'infirmières, Florence Nightingale va œuvrer sans relâche pour améliorer la convalescence des soldats, en apportant des changements radicaux et parfois très mal vus. En effet, la jeune femme introduit des concepts inconnus : elle parle d'hygiène, de repas équilibrés, d'accompagnement lorsque la dernière heure des hommes arrive... Elle refuse qu'on utilise les mêmes instruments chirurgicaux, d'un blessé à l'autre, sans qu'ils ne soient nettoyés, elle insiste pour que les hommes soient lavés tous les jours, pour que leurs douleurs soient considérées à leur juste valeur, elle apporte en somme de l'humanité dans un lieu où l'on sciait des jambes à la vue de tous, ne réalisant pas une seule seconde que le spectacle pouvait choquer les hommes qui occupaient les lits à proximité...
Florence Nightingale se dévoue corps et âme à son métier; elle est rapidement surnommée "La dame à la lampe", parce qu'elle avait l'habitude de se promener la nuit, au milieu des blessés, pour soulager leur souffrance avec des massages et quelques mots de compassion...

Maintenant que j'ai bien parlé du personnage, il est temps d'évoquer le récit de Gilbert Sinoué; il est écrit sur la quatrième de couverture que cette biographie est construite "comme un roman digne de Sherlock Holmes".
Les quatrièmes de couv' font de ces rapprochements et de ces compliments... ça en est presque touchant. Ce livre est très curieux dans sa forme, déjà parce qu'il ressemble plus à un roman qu'à une véritable biographie à mes yeux. Tout commence le jour de l'enterrement de Florence Nightingale, en 1910. Un homme, Jonathan Brink, y est présent; il a croisé la célèbre femme il y a de nombreuses années, et souhaite écrire sa biographie. Il s'y prend comme on ferait un puzzle : par petites touches, en croisant des personnes qui ont connu l'infirmière (et ces personnes sont rares, puisque Florence Nightingale a vécu très longtemps (90 ans) et que son entourage l'a en majorité précédée dans la tombe), en consultant les documents archivés à la British library, en se fiant à des lettres, souvenirs, articles de journaux... Et finalement, on parle plus de cette "enquête" que de Nightingale elle-même. Sa vie après la guerre de Crimée (qui s'achève en 1855) est très peu évoquée, comme si ça avait finalement peu d'importance, que l'essentiel s'était passé là-bas. C'est peut-être vrai, mais enfin, Florence Nightingale n'y est restée qu'un an et demi...
Tous les différents témoins s'attachent à dresser un portrait peu glorieux de la Dame à la lampe, celle-ci ayant été visiblement très lunatique, possessive, presque misanthrope. Une femme qui, apparemment, amplifiait toujours ses souffrances, ses chagrins, et ne prenait pas garde à ceux qui étaient réellement malades auprès d'elle. Paradoxal, non ? Encore plus quand on est une femme aussi pieuse. A son retour de Crimée, elle n'a pas cessé de dire que son heure approchait, qu'elle allait mourir dans les heures suivantes... alors qu'elle a encore vécu 55 ans, sans se soucier (par exemple) de sa sœur qui mourait d'un cancer...
Le personnage paraît très curieux, et même si elle est à l'origine de grands bouleversements dans la manière de soigner et de prendre en compte certaines mesures d'hygiène, j'ai beaucoup de mal à lui accorder ma sympathie.
La biographie de Gilbert Sinoué est très curieuse dans sa forme, dans son style aussi qui est parfois maladroit, tombant dans certains poncifs ("Un père absent, même lorsqu'il lui arrivait d'être présent"... magnifique (il s'agit du père de Jonathan Brink, et non de Florence). Néanmoins, ça se lit très facilement, et le contenu est totalement abordable - peut-être trop ? Me voilà paradoxale aussi, comme la Nightingale; à croire que c'est contagieux, ces choses-là. C'est un livre totalement accessible à ceux qui n'y connaissent rien (comme moi), mais vulgariser à ce point le sujet lui fait-il honneur ? Je suis peut-être dure; j'ai aussi trop peu lu de biographies pour vraiment comparer avec des œuvres réussies.
La Dame à la lampe est sans doute une bonne introduction pour celui qui s'intéresse à ce sujet, mais qui n'ose pas attaquer trop grand de suite. Je ne remets absolument pas en cause les apports de Florence Nightingale (c'est d'ailleurs grâce à elle que le métier d'infirmière a obtenu ses lettres de noblesse), mais l'ensemble m'a paru un peu léger.

Madame Charlotte l'a lu dans le même cadre que moi, mais elle est un peu plus enthousiaste.

Bien que ce ne soit pas obligatoire, je glisse le joli logo de Babelio :
livres, critiques citations et bibliothèques en ligne sur Babelio.com
dont l'équipe a été fort aimable de m'envoyer un livre, alors qu'à l'époque mon blog était en pause prolongée et qu'on aurait donc pu légitimement ne rien m'offrir...

Posté par erzebeth à 09:14 - lecture - Commentaires [8] - Permalien [#]

Commentaires

    Ce livre est déjà dans mes cartons pour les vacances, mais ton billet m'inquiète un peu (j'ai tendance à m'énerver rapidement autour de "certains poncifs"...)

    Posté par Ys, mercredi 9 juillet 2008 à 09:21
  • Je connais le nom de cette femme pour les mêmes raisons que toi. Pour le caractère paradoxal de Florence Nightingale, ça ne me surprend pas du tout. Beaucoup de gens sont comme ça.
    Pour ce qui est des biographies romancées, j'en ai acheté une de Marceline Desbordes-Valmore il y a quelques temps. Je n'avais pas vu que c'était écrit "Roman" dessus, ça m'a refroidie. Je ne sais pas trop comment on doit aborder ce genre de livres.

    Posté par Lilly, mercredi 9 juillet 2008 à 09:40
  • * Ys, tu sais, j'ai parfois la dent dure... Il y a juste un passage où les poncifs s'accumulent brusquement, surtout qu'en plus, personnellement, je me contre-fichais de la vie de Jonathan Brink... Mais, tente-le ! Regarde, Charlotte a vraiment bien aimé... peut-être que tu auras le même avis qu'elle.
    (ceci dit, je remarque que tu prends des "cartons" de livres pour tes vacances... attends, tu pars combien de temps ? )

    * Lilly, je suis comme toi, j'ai du mal à savoir comment aborder ce genre de livre (et je ne connais pas du tout cette Marceline, est-ce grave ?). Ça peut être un roman de très bonne facture... sur le livre de Sinoué, c'est précisé que c'est un récit, et je ne doute pas que les faits soient réels, mais ils sont curieusement mis en scène. Tout dépend du talent de l'auteur et de l'intérêt qu'on porte à la personne concernée, je crois. La "biographie" de Marilyn, écrite par Michel Schneider m'avait enchantée, alors que finalement, elle a des liens de construction avec celle de Sinoué...

    Posté par erzébeth, mercredi 9 juillet 2008 à 13:13
  • oui, je sais, c'est beaucoup... mais nous sommes 5 dans la famille et si on ne lit pas tous la même chose, on lit tous beaucoup ! Nous partons 3 semaines, à l'étranger (pas d'achat de livres sur place) et les enfants prennent environ 6 à 7 livres chacun, moi une vingtaine (j'aime avoir le choix) et mon mari en prend s'il reste de la place dans les deux cartons ! Mais j'ai prévu de mettre une photo sur mon blog avant le départ...

    Posté par Ys, jeudi 10 juillet 2008 à 10:00
  • En gros, quand vous partez en vacances, vous déménagez !! C'est impressionnant vu de l'extérieur, mais si vous avez la possibilité de ne pas vous freiner, vous avez bien raison ! (et vivement la photo !)

    Posté par erzébeth, jeudi 10 juillet 2008 à 20:26
  • Je suis entrain de lire ce livre, pratiquement fini et mon impression autour de ce livre rejoint le tient. Et ton billet colle tout à fait à mon ressenti concernant ce livre roman ou biographie.
    Il est certain que l'on ne sait pas trop ou situer ce livre !

    Posté par Alice, samedi 14 novembre 2009 à 09:51
  • * Alice, j'espère qu'on aura droit à un billet comprenant tes impressions ! Et je t'avouerai, tout à fait entre nous, que je ne garde pratiquement aucun souvenir de cette lecture... dommage, car le sujet était intéressant !

    Posté par erzébeth, samedi 14 novembre 2009 à 16:29
  • After read blog topic's related post now I feel my research is almost completed. happy to see that.Thanks to share this brilliant matter.

    Posté par Research Papers, lundi 4 octobre 2010 à 06:40

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