N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

jeudi 31 juillet 2008

Pourquoi je ne serai jamais cultivée

L'éducation sentimentale
de Gustave Flaubert (1869)

http://www.musee-virtuel.com/docs/flaubert/education-sentimentale.jpg

Dans une lettre à Louise Colet, Gustave Flaubert écrivait : « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c'est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l'air, un livre qui n'aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. » (16 janvier 1852)

Cela se peut; on pouvait croire que le rien dominait Madame Bovary mais c'est un roman tellement merveilleux que je refuse une telle idée. Non, pour moi, le rien culmine dans L'éducation sentimentale, où l'on suit pendant onze annnés (même si l'épilogue se passe bien plus tard encore) l'étrange quotidien de Frédéric Moreau qui, en 1840, est tombé éperdument amoureux de Madame Arnoux, l'épouse d'un bourgeois assez trivial.
Le jeune homme rejoint Paris, où il mène une vie tumultueuse, entre ses études, ses amis engagés politiquement, ses amours ratées, ses sentiments fluctuants et sa soif de richesse - ces deux derniers l'emportant toujours sur le reste, dès qu'il doit prendre une grande décision. On peut compter sur Frédéric pour toujours faire le mauvais choix mais il a ceci d'agaçant qu'il retombe facilement sur ses pattes (non sans heurts parfois).

L'éducation sentimentale est un grand roman qui regorge de personnages; j'ai vite renoncé à retenir qui était qui, qui travaillait dans quoi, qui rêvait d'anarchie et l'autre de république, et ce flou n'a pas arrangé ma lecture. Il y a bien quelques figures qui se dénotent des autres, mais ce n'était pas assez pour retenir mon attention dans les pages où ces personnages-là étaient un peu en retrait. De par son contexte, le roman laisse aussi une grande part à la vie politique de l'époque, et à la révolution de 1848. Je n'entends rien à l'Histoire (oui, c'est honteux - mais c'est en adéquation avec le titre de mon billet), et toutes ces allusions à la politique, aux prises de position des uns et des autres m'ont ennuyée au-delà de l'imaginable. J'ai tenu bon, et n'ai pas sauté une seule ligne; ça ne m'a pas aidée à comprendre.
J'estime que Flaubert mérite bien quelques sacrifices; je le connais affreusement mal, mais je crois qu'aucun autre écrivain ne m'est aussi sympathique que lui. Je ne sais pas pourquoi; ça tient probablement à de grandes raisons, comme la désuétude de son prénom, la légende du gueuloir, ce qu'il a pu dire sur Balzac et aussi (probablement) parce qu'il a écrit l'un de mes romans préférés. Pas celui dont je parle aujourd'hui, je crois que vous l'avez compris.
Frédéric Moreau connaît un destin raté, sans doute à cause de certains mauvais choix de carrière (il n'a d'ailleurs jamais voulu réussi professionnellement; être riche était sa seule ambition). Sa vie, médiocre, se passe dans des dîners mondains, dans les lits de femmes légères, dans les rues parisiennes où il flâne, rencontrant ici et là des amis, ou au contraire des personnes indésirables parce qu'il ne veut pas leur prêter de l'argent. Frédéric rêve plus qu'il n'agit. C'est un homme d'allure quelconque; il ne m'a pas paru particulièrement brillant, ni particulièrement beau. Il est juste jeune, et à l'aise dans le grand monde. Même ses sentiments semblent suspects; il est épris de Madame Arnoux mais on ne sent pas la douleur de l'amour (la dame ne fait pas partie des infidèles), le manque de l'autre, l'exaltation dès qu'il apparaît... J'ai trouvé tout cela assez froid dans l'ensemble, même si évidemment, quelques éclats amoureux venaient me rassurer par moments.
Ma vieille édition compte 472 pages, il m'en a fallu 200 pour commencer à éprouver de l'intérêt pour cette lecture; c'est une tragédie absolue. Il ne se passe rien, et le style de Flaubert ne suffisait pas à me charmer. J'ai continué, parce que c'était Gustave, et parce que j'en avais envie, malgré tout. Il y a des pages superbes; des élans poétiques magnifiques. Il y a cet épilogue, surtout, entre Frédéric et Madame Arnoux, puis entre Frédéric et un ancien ami. Cette fin-là, superbe, cruelle, désespérante comme peut l'être la vie parfois, récompense la témérité du lecteur.
Je m'en veux cruellement d'oser dire du mal de Flaubert; qui sommes-nous, pauvre blogueurs, pour nous permettre de juger en quelques lignes l'œuvre d'auteurs plus ou moins grands, pour oser croire que nous pouvons dire tout ce que nous voulons, en oubliant que la littérature nous dépasse, qu'il a parfois fallu des années à un écrivain pour terminer son roman ? La rédaction de L'éducation sentimentale a demandé cinq années à Flaubert. Je regrette sincèrement de ne pas avoir su apprécier son travail à sa juste valeur. Bien qu'une belle part de ma lecture a été laborieuse, j'ai été heureuse de suivre cette éducation sentimentale où le protagoniste, finalement, est bien peu éduqué...
C'est un beau roman, trop politique et trop difficile pour moi; c'est ainsi. Il y a d'autres œuvres de Flaubert à découvrir...

« Elle souriait quelquefois, arrêtant sur lui ses yeux; une minute. Alors, il sentait ses regards pénétrer son âme, comme ces grands rayons de soleil qui descendent jusqu'au fond de l'eau. Il l'aimait sans arrière-pensée, sans espoir de retour, absolument; et, dans ces muets transports, pareils à des élans de reconnaissance, il aurait voulu couvrir son front d'une pluie de baisers. Cependant, un souffle intérieur l'enlevait comme hors de lui; c'était une envie de se sacrifier, un besoin de dévouement immédiat, et d'autant plus fort qu'il ne pouvait l'assouvir. »

Posté par erzebeth à 09:42 - lecture - Commentaires [7] - Permalien [#]

Commentaires

    Le grand nombre de personnages, c’est certainement ce qui frappe aujourd’hui. Peut-être que nous ne pourrons bientôt plus du tout lire ce genre de romans. Comment Flaubert aurait-il voulu être lu ? Je me dis que ça n’a pas d’importance. Moi lectrice du 20e siècle (à l’époque de ma lecture) je n’ai pas non plus retenu tous ces personnages, je me suis intéressée à Frédéric et son ami, aux quelques femmes de la vie de Frédéric et c’est à peu près tout. L’histoire ? Peu importe ce que cela représentait pour Flaubert, pour moi lectrice du 20e siècle, ce n’était qu’un fond, un décor, une grande agitation derrière le personnage principal. Moi, lectrice du 20e siècle, j’ai lu un roman sur les désirs secrets restés inassouvis, les échecs, les regrets, un roman triste et mélancolique. Et ce roman là m’a plu, peu importe à la limite que ce soit celui écrit par Flaubert ou non. Lit-on vraiment pour se cultiver ?

    Posté par Levraoueg, jeudi 31 juillet 2008 à 11:53
  • J'aime beaucoup l'Histoire, mais cet aspect est l'un des points vraiment négatifs que je retiens du roman (que je n'ai jamais pu terminer). Et tout à fait d'accord avec toi sur le côté froid du livre.

    Posté par Lilly, jeudi 31 juillet 2008 à 18:49
  • Ah ! ma pauvre Erzébeth, si tu savais !
    On m'a offert ce livre pour Noël, car je le désirais. Et je ne l'ai terminé qu'en début de semaine. De décembre à juillet, donc, le livre traînait, ma lecture n'avançait pas, j'étais découragée. L'aspect historique m'a moi aussi gavée. J'adore Flaubert, tant en regard de sa conception de l'Art qui est exacte que de sa personnalité, aussi en regard de "Madame Bovary". Je voudrais lire "Bouvard et Pécuchet". Quant à "L'Education Sentimentale", à part quelques sublimes passages, la personnalité pusillanime de Frédéric, ne m'a pas intéressée. Mais je reste de marbre devant ce travail colossal. Quel merveilleux Gustave !!

    Posté par Esis, jeudi 31 juillet 2008 à 20:32
  • Oups, je me suis mal exprimée.
    Je voulais dire que, justement, la personnalité de Frédéric m'avait intéressée ainsi que les "quelques sublimes passages" ("Il connut la mélancolie des paquebots..."). On le voit évoluer ; il est faible au début, nouveau dans un monde parisien bourgeois et riche, et n'en connaît pas les codes. Puis il avance empiriquement, finit par prendre le dessus en des occasions... mais rate toutefois sa vie. Il a quelque chose d'attachant et d'exaspérant à la fois, ce Moreau.
    Cisy est une peste ; Sénécal et Deslauriers sont de vrais gamins ; seul Dussardier, à mon sens, tire son épingle du jeu. Avec Madame Arnoux et Louise, n'est-il pas le seul personnage véritablement humain du roman ?
    Les personnages, d'ailleurs, sont moins "colorés" que dans "Madame Bovary". Si l'on perçoit bien leur arrivisme et leur amoralité, en revanche ils nous sont rendus moins insupportables que dans "Madame Bovary", car Flaubert est plus détaché de son intrigue. "Madame Bovary lui est un roman très personnel par contre, et le sentiment d'injustice m'a paru ainsi plus fort... Lheureux, par exemple, est un véritable enfoiré, pour parler encore poliment !

    Finalement, peu importe nos avis sur cette "Éducation", car Flaubert a réussi et atteint son objectif : recréer la Vie, car là est le rôle de l'artiste-démiurge.

    Posté par Esis, jeudi 31 juillet 2008 à 20:44
  • Je garde de Flaubert(et aussi de Madame Bovary... ne pas taper) mon plus pénible souvenir de lecture à vie. Pour ma défense, je l'ai lu "obligée" à 13-14 ans où est tout blanc, tout noir mais bon... j'en suis quand même honteuse!!! Toujours est-il que j'ai un peu peur de relire cet auteur, tout génial qu'il soit!!!

    Posté par Karine, jeudi 31 juillet 2008 à 23:22
  • Pas un immense souvenir de ce roman, je ne sais même plus quand je l'ai lu (il y a longtemps). Mais comme toi je suis sous le charme de Flaubert, même si j'en ai lu si peu!

    Posté par Mo, vendredi 1 août 2008 à 00:32
  • * Levraoueg, quel commentaire ! Merci. Ca me chagrine de penser qu'on ne pourra peut-être plus lire ce genre de roman... c'est un peu pessimiste, non ? Les gens charmés par "L'éducation..." peuvent bien le relire, et identifier chacun des personnages.Prendre le temps de vivre avec eux. Je n'y ai pas vu, personnellement, la même mélancolie que dans "Madame Bovary". Frédéric me paraissait plus banal, mais c'est peut-être dû à son statut de héros masculin (ta théorie, sur ton blog, ne me paraît pas mauvaise du tout).
    Lit-on pour se cultiver ? On ne devrait pas, non. Mais plus je lis, plus je me sens inculte. Je ne connais rien.

    * Lilly, oui, on est trop détaché de l'époque du roman, les événements nous parlent beaucoup moins. Je pense que tu pourras continuer à vivre tout à fait normalement, sans avoir terminé ce roman...

    * Esis, tu as tout à fait raison de parler de détachement : on l'est face aux personnages, face au contexte historique, face à ces destins peu enthousiasmants (je l'ai lu juste après "le Père Goriot", et j'ai tellement préféré l'ambitieux Rastignac à ce Frédéric !).
    Je ne sais déjà plus qui est Dussardier. Je n'ai pas de mémoire, et comme ça m'a peu intéressée... Entièrement d'accord pour ce que tu dis sur "Madame Bovary" !

    * Karine, laisse-moi pleurer deux minutes avant de te répondre... Non mais, je comprends. Etre obligée de lire Flaubert, et aussi jeune, c'est vraiment le meilleur moyen pour dégoûter ! D'autres auteurs t'attendent

    *Mo, ton commentaire est parfait (puisque tu penses comme moi !) !

    Posté par erzébeth, vendredi 1 août 2008 à 11:57

Poster un commentaire