N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

samedi 2 août 2008

« On ne sait pas »

L'enfant bleu
d'Henry Bauchau
Actes Sud, 2004

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Orion est un jeune adolescent psychotique incapable de suivre une scolarité normale. Fréquentant un hôpital de jour, il est pris en charge par Véronique, une jeune analyste qui va apprendre à connaître et apprivoiser l'adolescent, en l'incitant à exploiter son imagination pour en faire des dessins. Orion ne parle pas beaucoup, il a très peu de vocabulaire, il a peur, dévoré qu'il est par le démon de Paris, une sorte de démon qui l'attaque dès que la situation devient insurmontable. Attendre le bus, être en contact avec plusieurs personnes, côtoyer d'autres jeunes de son âge sont des exemples de circonstances où le démon lui envoie des rayons, l'obligeant à crier, casser, sauter en l'air.
Si Véronique accepte de se charger de cet enfant, dont le cas semble très lourd, c'est parce qu'elle a compris qu'il avait un moyen d'expression à sa portée : l'art. Orion crache sur papier ses démons, ses rêves, ses angoisses. Ils vont s'apprivoiser l'un l'autre, au point d'être liés bien plus que ne devraient l'être un thérapeute et son patient. Mais Véronique sent qu'elle n'a pas le choix : si elle veut aider Orion, elle doit lui donner son temps, sa force, son énergie... sans compter. L'enfant bleu est l'histoire de cette rencontre, et des progrès impressionnants qu'Orion réalise chaque année.

Nous retrouvons ici des thèmes chers à Henry Bauchau, comme celui de l'art, décliné en mille facettes. Véronique écrit des poèmes, son mari Vasco cherche en lui le courage d'extérioriser la musique de sa vie (il y parviendra, soutenu par le chant extraordinaire d'une amie), il y a aussi cet enfant malade à la voix cristalline, un don qui pourrait l'aider à guérir si seulement il n'était pas si malade... Il y a la fragile Myla, aussi délicate qu'un papillon, qui exécute des gravures soignées dans un atelier de sculpture... Et il y a Orion, évidemment. Orion qui est considéré comme un cas désespéré, parce qu'il a treize ans et qu'il a le discours d'un enfant de huit ans, parce qu'il ne peut pas s'empêcher de tout détruire dans la classe, parce que vivre est trop difficile pour cet enfant sans cesse attaqué par le démon de Paris (et de banlieue) qui le persécute, jusqu'à provoquer des crises proches de la folie. Orion est terriblement seul et triste, sa tragédie étant d'avoir conscience de sa maladie, sans pouvoir lutter contre elle. Que faire de lui ? Il fait de sérieux dégâts dans l'hôpital de jour, comment le raisonner, l'aider à suivre son propre chemin ? Véronique découvre par hasard un dessin d'Orion :

« En arrivant je vois, affiché sur le mur par le professeur d’art, un dessin qui m’enchante et s’accorde à la détresse bien cachée que j’éprouve. C’est une très petite île, une île bleue, entourée de sable blond et couverte seulement de quelques palmiers. Cette île, son ciel, sa lumière, sa minuscule solitude protégée par une mer chaude expriment le désir, la douleur d’un cœur blessé. Le dessin naïf, d’une manière fruste, toute pénétrée de rêve, me fait sentir avec force le silence, l’exil terrifié, la scandaleuse espérance dont il est né. »

A partir de cet instant, Véronique s'intéresse au jeune adolescent et propose de le suivre quelques heures par semaine. Tout doucement, elle lui fait comprendre que le dessin va jouer un rôle dominant dans sa vie, à condition qu'il écoute son imagination, en faisant fi du démon de Paris. Orion est évidemment méfiant dans un premier temps; c'est déjà fort curieux que quelqu'un lui accorde de l'importance. Ce pauvre enfant est emprisonné dans son handicap, dans ce qu'on lui rabâche chez lui (les dessins ne sont pas importants, il faut apprendre à écrire, à faire des dictées, il faut essayer de se rendre utile). Il faudra beaucoup de temps à Véronique pour qu'Orion baisse la garde, ne serait-ce que de manière infime et qu'il accepte d'intégrer l'art dans sa thérapie.
Prendre la parole est toujours difficile pour Orion, bien qu'une fois lancé, il ne s'arrête plus : il se fiche de couper la parole aux autres, il faut qu'on écoute son discours compliqué, inquiet, tellement angoissé... D'ailleurs, obnubilé par les dictées, il inversera les rôles en demandant à Véronique de retranscrire sur papier ses
« Dictées d'angoisse », qui sont en réalité un flot de paroles qui doit sortir après qu'il a vécu quelque chose de trop difficile à (sup)porter.
Au début du roman, Orion a treize ans et ne sait pas dire "Je". Orion n'est qu'un "On" lourd de souffrances.

« Puis, après un silence : « Est-ce qu’on va couler ? Est-ce qu’on veut couler ? »
Je l’écoute, je ne peux rien de plus.
Alors un cri : « Moi, on veut vivre ! On veut vivre, moi !
- C’est bien, Orion, de vouloir vivre mais tu devrais dire carrément : Moi, je veux vivre.
- Non, Madame, on ne peut pas parler le français bon. Nous… (ah, que ce nous me touche !) on ne peut parler que le français handicapé, le français des bazardés, des charabiacés. Ceux qui partent le matin pour être domestiqués à l’hôpital de jour et en sortir le soir pour la gueule du métro. Nous, on est comme ça les deux. Madame, souvent tu m’apprends des choses et parfois c’est moi qu’on te dicte et toi qui apprends. Quand il n’y a pas le démon, on fait comme si on savait, mais on ne sait pas vraiment. »

Orion se braque dès qu'une personne lui pose une question. Sa réponse, invariablement, est : « On ne sait pas ». Orion ferme la porte et se protège comme il peut de ce qu'il croit nocif pour lui. C'est qu'il ne faudrait pas que le démon de Paris n'arrive...

La lecture de ce roman a été un poids et tenter d'en parler aujourd'hui n'est pas facile non plus. Le soir où je l'ai ouvert, j'ai cru étouffer; trop sensible, la gamine ! Je ressentais la souffrance d'Orion comme si j'étais moi-même attaquée par les rayons; sans doute parce que je savais que cet Orion de papier existait réellement, qu'il s'appelle Lionel et qu'Henry Bauchau l'a soigné, pendant des années, dans un hôpital de jour parisien. Lionel est exactement comme Orion : un artiste peintre sculpteur, qui expose ses œuvres, qui n'en vit pas probablement mais voilà, c'est son métier, et grâce à Véronique/Henry Bauchau, il a pu devenir autre chose qu'un handicapé, ce qui est considérable pour son estime personnelle (pour les curieux : on doit notamment à Lionel la couverture de  La Grande muraille).
Orion est un personnage bouleversant qui a bien compris qu'il faut se créer un monde secret pour supporter le reste du monde, et lui, en plus de ses îles (il y a toute une période où il aime en dessiner), il est accompagné de l'enfant bleu dont, chut, je ne dirai rien, si ce n'est qu'il existe aussi dans un poème d'Henry Bauchau, un poème que j'ai lu cette année et dont je n'avais rien compris (je pensais que Bauchau parlait de lui-même) et qui est particulièrement émouvant (il est présent dans le recueil Nous ne sommes pas séparés). L'enfant bleu est là pour tenir la main de ceux qui en ont besoin. Il ne faut pas hésiter à l'appeler, il comprend tout.

Il ne serait pas juste de ne pas parler de Véronique, une femme fatiguée qui a fait une fausse couche après un accident de moto (où elle a aussi perdu son premier mari). Ce drame l'a poussée à faire une psychanalyse et à ensuite venir en aide à ceux qui n'arrivent pas à s'en sortir par eux-mêmes. Ne vous inquiétez pas, j'évoque Véronique de manière assez déprimante, mais rien n'est dramatisé quand elle se présente elle-même dans le roman, parce qu'elle a réussi à construire une nouvelle vie, avec Vasco. Ils se battent tous les deux contre les contingences de la vie, luttant pour préserver leurs rêves et leurs essentiels (l'écriture pour elle, la musique pour lui). Ils ne sont pas à l'abri des obstacles, des chagrins, du découragement, mais ils sont portés par leur espérance commune, par le soutien qu'ils s'apportent l'un l'autre, par une irrésistible envie de vivre.

« Je veux le suivre et m’aperçois que je ne puis plus courir aujourd’hui, tant la fatigue de cette année pèse soudain sur mes genoux. Ce mois orageux, mes journées encombrées, mon amour, ma vie ravagés par le manque de temps, tout cela évoque la bataille toujours perdue que soutient l’indéracinable espérance. C’est à cause d’elle, je ne l’oublie pas, que je suis payée à l’hôpital de jour et que je parviens à vivre sans peser sur l’incertaine destinée de Vasco. »

Véronique est une simple mortelle mais sa sensibilité la rend différente, peut-être plus forte et plus fragile à la fois. Elle essaie de repousser la grisaille quotidienne (les trajets en métro, les soucis matériels...) pour trouver du beau dans l'inattendu, pour être vivante, tout simplement, pour être un peu plus vivante que ceux qui acceptent d'être éteints.

L'enfant bleu est bien plus que ce que je peux bien vous raconter, mais il est toujours compliqué de parler de ce qui nous touche. Henry Bauchau, comme à son habitude, écrit au présent; je le précise, parce que je sais que ça peut rebuter même si chez cet écrivain, les phrases me semblent tellement fluides que je ne remarque pratiquement pas ces détails de conjugaison. Je ne sais pas s'il retranscrit "fidèlement" le phrasé de Lionel, mais les propos d'Orion sont déroutants par leur puissance; l'adolescent invente beaucoup de mots ou d'expressions, et s'exprime toujours avec une candeur étonnante. Même une fois adulte, il garde cette naïveté incroyable, qui rend ses propos encore plus touchants et impressionnants. Et parce qu'Henry Bauchau est très doué, Orion parvient à émouvoir et impressionner jusqu'aux dernières pages du roman (qui racontent une anecdote véridique, dont j'avais déjà entendu parler dans les journaux d'Henry Bauchau), qui sont à la fois surréalistes et bouleversantes.

Ce billet ne rend pas hommage à ce roman, et je n'ai même pas exprimé un dixième de ce qui pourrait en être dit... Tant pis, ou tant mieux; ça donnera peut-être envie à quelqu'un de lire L'enfant bleu, et d'y découvrir tous les trésors cachés. J'espère n'avoir effrayé personne; j'ai été profondément touchée, voire blessée par cette lecture mais tout ça est terriblement personnel. C'est un beau roman, rayonnant d'amour et d'espérance; il ne faut pas avoir peur, si on écoute bien, on peut entendre l'enfant bleu, là, tout près... Il ne nous quitte pas.

Je vous invite à lire le billet de Fée Carabine, il est tout simplement parfait.

Posté par erzebeth à 09:42 - lecture - Commentaires [6] - Permalien [#]

Commentaires

    Bien sûr que si tu rends hommage à ce roman! Tu me donnes follement envie de le lire, de découvrir Bauchau avec cet enfant bleu. En plus,je crois que c'est exactement ce qu'il me faut en ce moment. Vivement le retour en France!

    Posté par Mo, samedi 2 août 2008 à 16:26
  • J'ai "Antigone" dans ma PAL pour decouvrir cet auteur mais je n'ai pas encore eu le declic...

    Posté par Ys, samedi 2 août 2008 à 21:12
  • Comme Ys, j'ai Antigone dans ma PAL... mais je ne peux que noter celui-ci après ton billet!

    Posté par Karine, dimanche 3 août 2008 à 00:20
  • * Mo, tu m'en vois ravie ! C'est un roman particulier, mais je ne doute pas que ça pourrait te plaire...

    * Ys, je comprends, c'est un roman ("Antigone") qui demande un certain état d'esprit... mais quand tu t'offriras le voyage, j'espère qu'il te comblera ! J'avais tellement aimé ce roman...

    * Karine, quelle sage résolution ! La prochaine est-elle de lire "Antigone" ?

    Posté par erzébeth, lundi 4 août 2008 à 16:33
  • "Et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps. "

    (écrivait mon cher Arthur...)

    Si je ne doute pas que l'œuvre soit riche, oui, tu m'as donné envie de la lire, même si tu estimes ne pas lui avoir suffisamment rendu hommage, Erzébeth.

    Du reste, la psychose est une maladie, sinon un état psychique, qui me fascine et que j'étudie du mieux que je peux depuis longtemps, et l'expérience de Bauchau en ce domaine que peut que m'intéresser.

    Sais-tu que d'aucunes observations, d'ailleurs, établissent que les psychotiques ont un potentiel artistique étonnant ? Beaucoup de grands peintres, de grands écrivains, etc. sont passés à postérité parce que leur état clairement déclaré ou très proche de la psychose leur ont conféré, dans leur malédiction, un éclat prométhéen qui a brûlé le monde, tout comme Sémélé s'est vue brûlée par l'éclat de Zeus...

    Quand la parole se dévore, ne sait plus et ne peut plus advenir ; quand la parole renonce à se faire (re-)connaître, alors peut-être ne reste t-il plus aux psychotiques que l'Art pour qu'enfin soit acceptée leur singularité angoissante. L'Art pour sublimer "l'indicible horreur" (Lovecraft) et enfin l'exprimer, dans un langage certes différent, mais dans un langage qui touche enfin les hommes les plus sensibles à cette détresse...
    Car qu'y a t-il de pire que d'être submergé par l'ineffable, que de ne pas pouvoir trouver les mots exacts pour exprimer sa propre intériorité ???...

    Voilà, Erzébeth, ce que ta chronique et ce livre que je ne connais pas ont inspiré en moi de commentaire pour ce soir .

    Posté par Esis, vendredi 8 août 2008 à 22:12
  • J'ai adoré ce livre aussi, une belle découverte

    Posté par titoulematou, jeudi 27 octobre 2011 à 12:01

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