N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

dimanche 7 septembre 2008

La médiocrité n'est pas à portée de tous

Heureusement qu'il y a donc des auteurs qui se sacrifient pour nous guider sur le chemin de l'échec.

Comment rater complètement sa vie (en onze leçons)
de Dominique Noguez
Editions Payot & Rivages, 2002

http://ecx.images-amazon.com/images/I/514RF18PT0L._SL500_AA240_.jpg

"La meilleure façon de rater complètement sa vie, c'est encore de ne pas naître."

Mais avouez que ce serait céder à la facilité (et l'auteur la proscrit rudement).
Je ne sais pas si vous avez déjà entendu parler de ce livre; si vous en avez croisé la couverture un jour, vous vous en souvenez fatalement. Les ingrédients sont là pour attirer l'œil. Le contenu peut-il en être à la hauteur ?
J'ai longtemps craint l'humour de ce manuel, parce que j'ai des goûts très particuliers en humour littéraire. Les livres qui font rire me laissent facilement de marbre.
Puis, prétentieuse jusqu'au bout des ongles, j'étais persuadée de n'avoir pas besoin d'aide pour rater (complètement) ma vie.
J'avais tort.

Parce que, voyez-vous, ce n'est pas aussi simple que ça en a l'air. Il ne suffit pas de rater des concours ou de s'enfermer dehors à une heure avancée de la nuit pour prétendre au statut tant convoité de destin raté.

"Une vie ratée, vraiment ratée, doit être une vie sans compensation, une vie où il n'y a aucune branche à laquelle se raccrocher.
Cela ne veut pas dire pour autant une vie
totalement désespérée. Car, et nous voici sur la piste d'une définition, une vie ratée est 1) une vie malheureuse, certes, 2) mais pas trop. Malheureuse, elle peut l'être modérément, du moment qu'elle l'est sans répit."

Le livre se décline en plusieurs parties; tout d'abord, l'auteur essaie de nous expliquer son propos, en définissant plus ou moins ce qu'il entend par une vie complètement ratée (si on se trompe de définition, tout est à recommencer. Rater, c'est sérieux ! Ça demande un sacré investissement, et une vigilance constante). Il admet que le projet est ambitieux, il prend en compte les objections dont on peut facilement lui faire part.
Puis viennent les principes de base, qui sont parfois contradictoires et tant mieux : on peut emprunter différents chemins pour rater sa vie, on peut même bifurquer en cours de route. On peut commencer par en avoir "rien à foutre des autres" (principe 3) pour finalement nous "mêler de ce qui ne [n]ous regarde pas" (principe 18). Les conseils sont excessivement judicieux : "Interprétez tout de travers" (principe 21), "Soyez incapable d'une décision" (principe 30). Je ne peux pas tout vous répertorier, mais sachez qu'il y a suffisamment de possibilités pour que chacun y trouve son bonheur. Je veux dire: son malheur.
Les conseils suivants sont tout aussi contradictoires et désopilants - "Vivez en province" ou pire : "Vivez à Paris". Dominique Noguez nous confie aussi la recette imparable pour être malheureux en amour (essayez de lire ne serait-ce que ces pages-là sans esquisser le moindre sourire - je parie un paquet de bonbons que vous n'y arriverez pas) et explique que passer sa vie en bibliothèque est aussi une excellente façon d'entretenir le ratage de sa vie. Vous voyez, on est sur la bonne voie !
L'important aussi est de choisir un mauvais métier; l'auteur en recense quelques-uns où l'on risque fortement d'être malheureux, déçus, malmenés. Irrésistible, n'est-ce pas ? Parce que rater sa vie demande des efforts autant dans sa vie privée que dans sa vie professionnelle. Ne rater que sur un seul front est un demi-échec; il n'y aurait vraiment pas de quoi se vanter.
Pour terminer, Dominique Noguez nous propose quelques mises en pratique immédiates, qui peuvent nous sauver enfoncer dans n'importe quelle situation. Rater un cocktail ("Prenez la recette de n'importe quel cocktail et ajoutez-y un petit rien, n'importe quoi, même une demi-goutte, de votre cru. Voilà, ça suffit."), rater le passage à l'heure d'été ou à l'heure d'hiver, rater un attentat, aussi. Il faut être paré à rater le maximum de choses possibles, et ce manuel deviendra vite indispensable à quiconque faisant preuve d'arrivisme dans le domaine.

Et ce qui devait arriver, arriva. Ce livre m'a fait rire. Ce n'est pas un vulgaire recueil de pensées faciles, au contraire, l'auteur fait preuve d'une sacrée culture (dans la première partie, il illustre souvent son propos avec des références littéraires, historiques) et d'un humour à la fois rentre-dedans, caustique et adroit. Pas d'excès de lourdeur, donc. Les exemples sont parfois terriblement farfelus mais il y a toujours un moment, au détour d'une phrase, où on se reconnait un peu dans les propos, et où on rit, fatalement. C'est à la fois extravagant et intelligent. Qu'espérer de plus ?

"Il ne suffit pas de rater sa vie, il faut la rater de façon inintéressante !"

Et croyez-moi, ce n'est pas gagné.
Parce que ce que nous dit aussi ce livre, c'est que rater notre vie n'est pas une tâche à notre portée; personne ne peut cumuler toutes les tares décrites dans ce recueil. Il nous reste donc l'espoir, et le rire. On est gâtés !

Posté par erzebeth à 09:27 - lecture - Commentaires [13] - Permalien [#]

Commentaires

    Mince, même sans tendances neurasthéniques, il a l'air très drôle ce livre. Je me méfie souvent de ce genre de petits guides faits pour rire, mais là, tu titilles ma curiosité...

    Posté par Ys, dimanche 7 septembre 2008 à 10:02
  • Ta méfiance est juste, combien de guides de ce genre ne sont pas drôles ?
    A mon sens, ici, c'est une pure réussite. Et ce n'est ab-so-lu-ment pas un livre pour les neurasthéniques et les désespérés, au contraire. S'il faut en parler en termes sérieux, ce livre est plutôt là pour dédramatiser (ceux qui prétendent avoir raté leur vie ne sont généralement que des vantards) et pour rire, beaucoup ! Tu as certainement ce livre là où tu travailles, non ? Feuillette-le, et tu verras...

    (quoique, en le feuilletant, ça continuait à me faire peur - c'est en le lisant réellement, même par petits bouts, que j'ai trouvé ça drôle)

    Posté par erzébeth, dimanche 7 septembre 2008 à 10:18
  • Alors là, moi aussi je suis une grande fan ! Il y a tant de livres qui prétendent nous apprendre à être heureux... Et je ne pense pas aux petits guides de développement personnel, je pense à tous ces traités de philosophie pratique, que l'on doit même aux plus grands. Même les moins doués pour le bonheur, comme Schopenhauer, ont prétendu nous apprendre "L'art d'être heureux à travers 50 règles de vie" (rien que cette idée suffit à me faire rire). Alors faire comme Noguez exactement le contraire en prétendant comme lui, qu'il n'est pas si facile de rater sa vie... c'est déjà un projet qui m'enchante. Tu me donnes bien envie de le relire...

    Posté par Levraoueg, dimanche 7 septembre 2008 à 11:45
  • Alors bizarrement, ça ne me tente pas du tout du tout... Je crois que la couverture me fait peur.

    Posté par praline, dimanche 7 septembre 2008 à 13:45
  • Ca semble effectivement hilarant, ce truc!!! Je suis déjà dans la bonne voie avec la règle 18 (interprétez tout de travers). J'excelle dans ce domaine!!! Si je tombe là-dessus, je me ferai un plaisir de le lire!!

    Posté par Karine, dimanche 7 septembre 2008 à 13:54
  • Ma foi je vais tenter!! Je me méfie en général de ce genre de recueil, mais avec un tel enthousiasme, je me dis que je n'ai rien à perdre! Et je suis vraiment intriguée par ces pages où il est question de bibliothèque! )

    Posté par chiffonnette, dimanche 7 septembre 2008 à 15:34
  • Ben moi j'ai déjà choisi un métier où je suis malmenée et incomprise : je suis sur la bonne voie, non ? )) Allez, si je le trouve par hasard sur un pile, je l'embarque!

    Posté par fashion, dimanche 7 septembre 2008 à 15:58
  • Levraoueg, alors, c'est marrant, parce que je l'ai lu, ce livre de Schopenhauer... et rien que pour toi, j'ai retrouvé les extraits que j'avais recopiés. Arthur, il ne nous sort pas vraiment des "Carpe diem", c'est pas son style, au contraire :

    « « vivre heureux » peut seulement signifier ceci : vivre le moins malheureux possible ou, en bref : vivre de manière supportable. »
    (tout de suite, ça relativise...)

    Ou encore (je ne m'en lasse pas) :
    « Contempler ceux qui vont plus mal que nous plus souvent que ceux qui semblent aller mieux. Dans les maux réels qui nous accablent, la consolation la plus efficace est la contemplation de souffrances beaucoup plus grandes que les nôtres. Ensuite, la rencontre avec les sociis malorum [compagnons de souffrance] qui sont dans le même cas que nous. »

    En relisant les différents extraits, je me dis que c'était vraiment une bonne lecture, d'ailleurs.
    Mais bref - ce n'est pas vraiment un guide pratique, qui te dit "habille-toi avec des couleurs et les couleurs viendront à toi", mais je comprends très bien quelle littérature tu fustiges, je l'ai en horreur aussi.
    Garder le livre de Noguez à portée de main me paraît en revanche très, très sage !

    Posté par erzébeth, dimanche 7 septembre 2008 à 20:46
  • * Praline, je peux le comprendre, et même, je ne t'en veux pas
    Il faut vraiment le sentir, et si d'emblée tu ne te crois pas réceptive à ce genre d'humour, tu as bien raison de ne pas insister !

    * Karine, rien que pour toi, alors, le début du précepte (je suis d'humeur à citer, ce soir) : "Le mieux est de devenir paranoïaque. C'est le moyen le plus sûr qu'on ait trouvé de se rendre malheureux tout seul. Il consiste en deux exagérations juxtaposées : 1) l'idée qu'il y a du sens partout; 2) celle que ce sens nous est hostile."
    Etc... je pense que ça pourrait te plaire !

    * Chiffonnette, oui, essaie, peut-être que ça te séduira aussi... Le passage précis sur les bibliothèques n'est pas forcément le plus drôle, mais en général, le monde littéraire (libraire, écrivain, etc...) en prend pour son grade !

    * Fashion, voilà, c'est exactement ce que je disais. Faire un métier conspué ne suffit pas ! (je ne te surprendrai pas en te disant qu'évidemment, on y parle des enseignants...) Mais c'est vrai, allez, tu es sur la bonne voie, surtout, ne faiblis pas !

    Posté par erzébeth, dimanche 7 septembre 2008 à 20:53
  • J'aime l'humour pince-sans-rire, mais en ce moment, ce n'est pas ce à quoi je peux prétendre...
    Si je comprends bien, cet auteur met en exergue toutes les possibilités farfelues (ou pas), absurdes et insupportables de "rater sa vie", pour mieux nous démontrer que, finalement, une vie n'est jamais vraiment ratée, et que l'on peut encore y trouver du sens ? Faire semblant d'aggraver le problème pour mieux l'atténuer ?
    S'agit-il ici d'une sorte de raisonnement par l'absurde ?

    Quant à Schopenhauer et au pessimisme, selon moi ce sont souvent ceux qui ont le moins d'espoir, et qui en ont la conscience terrible mais nécessaire, qui vivent le mieux, et qui sont le plus à même de nous apprendre, justement, à vivre mieux...

    Posté par Esis, lundi 8 septembre 2008 à 18:30
  • Esis, en réalité, c'est moi qui spécule sur la réelle portée du livre, parce que c'est ce que j'ai personnellement ressenti en le lisant - mais ton raisonnement me paraît juste malgré tout, ça relativise un peu nos malheurs (même si on peut aussi prendre le livre pour un simple livre humoristique, qui se moque des geignards et leur montre qu'il y a toujours plus fort qu'eux en la matière).
    Ce que tu dis sur le pessimisme rejoint aussi mon propre avis... même s'il y a aussi des pessimistes qui n'arrivent pas à vivre mieux.

    Posté par erzébeth, mardi 9 septembre 2008 à 09:35
  • (à la bourre once again)
    Ah ! Ce livre a l'air drôle. Si je le croise en librairie, je me laisserai peut-être tenter !

    Posté par Caro[line], mercredi 1 octobre 2008 à 23:42
  • Caroline, arrêêête de dire que tu es à la bourre !
    Oui, c'est drôle et intelligent, il serait vraiment dommage de s'en priver...!

    Posté par erzébeth, jeudi 2 octobre 2008 à 18:29

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