N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

mardi 9 septembre 2008

A travers les flammes d'un million de bougies frémissantes

Franchement, je n'en attendais pas des miracles. Je ne comprenais pas très bien, déjà, pourquoi un site proposait de m'envoyer un livre de la rentrée littéraire (moyennant billet publique, of course), alors qu'une exposition sur mon blog, justement, ne va pas particulièrement faire d'étincelles. Mais j'aime les livres, et je ne peux pas refuser qu'on m'en offre un. Puis au pire, ça se revend après, non ?
(là ça y est, Violaine regrette de m'avoir contactée)

C'était l'occasion de lire un roman fraîchement paru; de découvrir un nouvel auteur (c'est son premier roman); de me pencher sur un sujet qui ne m'est pas familier, et j'aime bien ça - qu'on me propose d'emprunter des chemins que je n'aurais même pas daigné regarder de moi-même.
Alors, allons-y. Tout le monde en a déjà parlé, tant pis, c'est à mon tour, je me lance.

De Niro's Game
de Rawi Hage
Denoël, 2008
(traduit de l'anglais - Canada - par Sophie Voillot)

De Niro's Game

L'histoire, on commence à la connaître. Tout démarre à Beyrouth, où les bombes déchirent les immeubles, détruisent des familles. Bassam et Georges vivent dans la partie ouest de la ville. Ils sont jeunes, encore; et la guerre n'a pas atténué leur rage de vivre. Bien sûr, les temps sont durs alors il ne faut pas hésiter à profiter des avantages qui se présentent, même s'ils sont malhonnêtes. Voler l'essence des plus riches. Trafiquer les sommes d'argent gagnées au casino. Bassam et Georges se conduisent comme deux frères; la mère du premier et la tante du second les chérissent, parce qu'elles n'ont plus qu'eux, dans cette ville en déroute.
Même quand on essaie de faire attention, de se protéger, on est forcément touché par la guerre. Elle change notre comportement, nos idéaux. L'essentiel est de survivre, le moins mal possible. Georges s'engage dans la milice chrétienne, et s'enfonce dans un quotidien de souffrances et de drogues. Bassam, lui, espère partir, quitter le pays. Rome, pourquoi pas Rome ? "Je me disais que Rome avait l'air d'un bon endroit où se promener librement. Les pigeons, sur les places, avaient l'air heureux. Bien nourris."
Mais, même pour lui, tout ne se passera pas comme prévu. Le pouvoir de dix mille bombes est inconcevable.

Tout commence donc dans la poussière de Beyrouth, et c'est comme si cette poussière faisait écran sur la lecture; l'histoire n'est pas inintéressante, mais elle ne me faisait pas vibrer non plus. Je lisais sagement, en attendant d'être emportée par la "puissance du récit" (mots de la 4e de couverture).
Il faut dire aussi que le conflit libanais des années 80 n'est pas un sujet sur lequel je suis imbattable. A vrai dire, j'ignorais tout des enjeux de cette guerre, des ressortissants. Israéliens, Palestiniens, Syriens, Juifs, Catholiques, attendez, ils s'y retrouvent vraiment, là-dedans, eux ?
(je suis en train de faire un coming-out terrifiant; oui, je suis inculte jusqu'au bout des ongles, que j'ai fort longs - c'est vous dire l'ampleur des dégâts)
Je n'y connais rien et ça ne m'aide pas pour me repérer dans l'histoire (il m'a fallu du temps pour comprendre de quel côté étaient Georges et Bassam...).
Mais peu importe; tout doucement, on s'attache aux personnages, à la mère de Bassam qui passe ses journées à cuisiner, à la tante de Georges qui soigne son physique parce qu'il est toujours bon de savoir qu'on suscite du désir. On s'attache à Rana, la petite amie officieuse de Bassam. On s'émeut du sort des deux protagonistes, bien sûr. Comment se sortiront-ils de ce voyage au bout de l'enfer ?
J'ai lu ailleurs que le style de Rawi Hage n'était pas des plus sensationnels; je le trouve personnellement plus qu'honnête. Derrière cette simplicité, ce calme désarmant, les mots font preuve d'une véritable force. On lit tranquillement, et on est frappé, bousculé, chahuté. Curieuse sensation; mais c'est là que l'auteur est très fort. Parler aussi justement de la guerre, sans tomber dans le pathos, dans le cliché, dans l'horreur, relève presque de l'exploit. Évidemment, il y a malgré tout des scènes choquantes, mais ce n'est jamais du voyeurisme gratuit. J'y ai surtout trouvé la détresse infinie d'une jeunesse qui n'a que des armes pour se faire entendre.
Les deux premiers tiers du roman se passent ainsi, au milieu du chaos presque tranquille. Je trouve que tout s'accélère dans la troisième partie, où la situation prend fatalement une autre dimension, et je l'ai trouvée paradoxalement plus violente que le début du roman.
Il y a quelque chose qui se passe à un moment donné; je ne sais pas quoi, ni où. Mais à partir de ce moment-là, j'avais succombé. Irrémédiablement. La thématique n'est pas facile, mais servie par un style à double tranchant (un peu comme dans L'étranger, maintes fois cité - l'apparence un peu lisse n'est là qui pour feinter les moins malins), par des personnages émouvants dans leur chagrin, bref, l'auteur sait ce qu'il fait, et il le fait bien.
De Niro's Game ne laissera pas indifférent ceux qui voudront bien tenter l'aventure, je la conseille vivement, elle est intense.

Attention, remontez vos manches, avalanche de liens :
Ce roman ayant fait l'objet d'une lecture commune dans le cadre de La Recrue, faisons d'une pierre sept coups, cliquez
par là et vous découvrirez de nombreux avis, assez partagés, ce qui est fort intéressant (et aucune inquiétude à avoir, oui, c'est bien le même roman, sauf que la traduction canadienne portait un autre titre, à savoir Parfum de poussière)
On apprend d'ailleurs sur ce site que Rawi Hage a reçu l'International IMPAC Dublin Literary Award, je n'avais jamais entendu parler de ce prix alors qu'il est visiblement et monstrueusement prestigieux, autant dire que pour le coup, Rawi a été un poil chanceux.
Maintenant, puisque nous avons été plus d'une à être contactées pour recevoir et lire ce roman, voici les copines qui en ont déjà parlé :
Cathulu, Kathel, Fashion, Levraoueg, Tamara, Magda ...
Karine,
elle, en a parlé en même temps que La Recrue, mais son avis ne figurant pas sur leur site...
Clarabel
a un avis mitigé (enfin un !) et il faut bien dire qu'elle est rejointe par Alice
...

J'oublie des gens, non ?
La liste sera mise à jour, au fur et à mesure que les billets paraîtront. Si j'y pense.

Posté par erzebeth à 09:29 - lecture - Commentaires [11] - Permalien [#]

Commentaires

    Ah ben tiens, on le chronique le même jour : si c'est pas de la rencontre de grands esprits, ça! ))

    Posté par fashion, mardi 9 septembre 2008 à 14:40
  • Hé ben voilà, tu l'as lu !

    Posté par Caro[line], mardi 9 septembre 2008 à 17:21
  • Fashion, c'est de la synchronisation merveilleuse, du talent à l'état pur, une coïncidence comme il en existe peu... trop fière qu'on soit branchée sur la même fréquence !

    Caroline, le lire n'était pas gênant... mais en parler, si !
    Ceci dit, je réitèrerais l'expérience avec plaisir, et tant pis pour la profusion de billets...

    Posté par erzébeth, mardi 9 septembre 2008 à 17:47
  • Je suis tout à fait d'accord avec toi quant au style : il est assez remarquable, tout de même, avec beaucoup d'images poétiques qui contrastent avec la dureté du récit...

    Posté par kathel, mardi 9 septembre 2008 à 19:04
  • Eh bien, pour quelqu'un qui ne savait pas quoi écrire, tu t'en sors diaboliquement bien ! Je suis d'accord avec tout ce que tu dis. Et ton coming-out va rassurer les quelques lecteurs encore un peu effrayés par le sujet. Chapeau !

    Posté par Levraoueg, mardi 9 septembre 2008 à 20:26
  • J'aime beaucoup ton billet! J'ai moi aussi aimé le style de l'auteur, même si le roman n'est pas toujours facile par son thème. Beyrouth est très bien dépeint, je trouve.

    Posté par Karine, mercredi 10 septembre 2008 à 05:58
  • * Kathel, oui, ce contraste poésie/violence est très bien amené, et ne m'a pas du tout paru décalé... Dans l'ensemble, on a toutes été visiblement séduites (du moins pour l'instant), c'est bien !

    * Levraoueg, tu es gentille... (ceci dit, je confirme, j'aurais vraiment préféré copier ton billet !). Et si tu crois que mon inculture peut servir aux plus réticents, tant mieux !

    * Karine, j'ai vu que tu en avais cauchemardé, effectivement... et je peux le comprendre ! C'est un roman qui ne ménage pas ses lecteurs, sans pour autant sombrer dans l'ultra-violence et le désespoir...

    Posté par erzébeth, mercredi 10 septembre 2008 à 09:25
  • Je te conseille le film "valse avec Bachir" pour "revenir" au Liban dans les mêmes années... et moi aussi j'aime bien le style de l'auteur, je ne le trouve d'ailleurs pas si tranquille, il est froid et clair dans les scènes d'action mais il y a aussi de longues phrases d'évasion dans le rêve (ou le cauchemar)...

    Posté par rose, mercredi 17 septembre 2008 à 22:02
  • Oh oui, j'ai raté "Valse avec Bachir", mais je me rattraperai quand il sortira en DVD ! Ca doit être un très bon film (je me souviens de ton billet, d'ailleurs).
    Et je vais aller lire ce que tu as pensé de ce livre !

    Posté par erzébeth, jeudi 18 septembre 2008 à 17:58
  • Je viens de mettre mon billet en ligne sur mon blog !Pour moi ce fut l'occasion de me pencher sur un conflit qui me parle car je me souviens très bien dans les années 80 quand on parlait de ce conflit aux actualités ! Je trouve ton billet très bien et juste, et... intelligent

    Posté par Alice, lundi 29 septembre 2008 à 11:17
  • Oh, merci pour les compliments, c'est adorable ! Je vais aller lire ton billet, merci de m'avoir prévenu, j'aime suivre les différents avis sur ce roman...

    Posté par erzébeth, lundi 29 septembre 2008 à 21:52

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