samedi 13 septembre 2008
Ses chagrins deviendront les vôtres
Très honnêtement, je ne me sens pas d'attaque, à l'heure actuelle, d'écrire un billet sur Les aventures d'Oliver Twist, l'un des célèbres romans de Charles Dickens (publié pour la première fois sous forme de feuilletons, de 1837 à 1839).
Alors il n'y aura pas de vrai billet - à croire que ça va devenir une habitude avec Dickens, puisque j'avais déjà été dans l'incapacité totale, en décembre dernier, d'évoquer De grandes espérances. Il est parfois délicat de trouver les mots justes pour parler d'un roman qui nous a transporté, chaviré, ému. C'était le cas quand j'ai découvert Dickens; De grandes espérances est un merveilleux roman, dont les personnages continuent tranquillement de vivre en moi - et si je puis me permettre, Esis a consacré récemment un excellent billet à cette œuvre; ce serait dommage de passer à côté; il y a aussi l'indétrônable Holly, qui a évoqué plus d'une fois l'œuvre dickensienne, et particulièrement Miss Havisham.
On pourrait croire que ma difficulté à parler d'Oliver Twist relève du même souci - comment parler de ce qu'on aime ? Ce n'est pas tout à fait juste. Ce n'est pas un mauvais roman, loin de là. C'est même délicieux, cruel, triste, entraînant. Le sort s'acharne contre Oliver, enfant abandonné à sa naissance. Une mauvaise étoile semble le suivre, inlassablement, de l'orphelinat aux rues de Londres où il est ramassé par une bande de voleurs cupides.
Oliver est petit, maigre, on dirait un oisillon mal en point, dont les jours seraient comptés. Pourtant, ses grands yeux restent vivants, quoi qu'il se passe. Sa gentillesse sera mise à rude épreuve, pendant 500 pages; mais rien, rien n'altèrera sa bonté et sa droiture. En soit, c'est un défaut : qui peut prétendre à une telle constance ? Pourtant, tous les personnages le sont. Les méchants sont méchants du premier au dernier mot; leur âme est crasse et rien ne pourra les rendre meilleurs. Les gentils le restent éperdument, aveuglément, comme s'ils ne pouvaient pas admettre que le mal rôde, au coin de la rue. Cette attitude est lassante - comment peut-on dresser une peinture palpitante du XIXe siècle avec des portraits aussi manichéens ? On a envie de secouer les gentils, d'enlever le masque des méchants.
On croise malgré tout des personnages amusants (ah, le bedeau cruel, arriviste, vénal !), intéressants, émouvants. Ce serait une injustice absolue de ne pas évoquer Nancy, une sorte de putain au grand cœur qui n'a pas eu d'autre choix que rejoindre la fange londonienne pour survivre. Quand je la traite de putain, j'exagère (et j'espère m'attirer des visites perverses, j'avoue tout); elle est seulement la maîtresse d'un des pires voleurs de la bande, Bill Sikes. Nancy pourrait avoir la même âme pourrie que les gens qu'elle fréquente, et pourtant, elle est d'emblée attendrie par le sort d'Oliver Twist. Elle fera son possible pour le sortir des bas-fonds de la ville. Je ne vous raconte pas tout - mais les plus belles pages du roman (et les plus dures) lui sont consacrées. Lors de ces instants, le texte revêt une force et une noirceur incroyables.
L'autre personnage fort émouvant est le petit Dick, qu'Oliver a côtoyé pendant ses premières années. Son copain n'a pas voulu fuir avec lui, mais attend le retour d'Oliver - car il ne doute pas un instant qu'on viendra le sortir de cet orphelinat moribond (où la nourrice, infecte, sous-alimente ses pensionnaires, qui en décèdent rapidement). Il représente le sort qu'aurait attendu Oliver s'il n'avait pas osé s'échapper. Le petit Dick nous offre l'un des paragraphes les plus pathétiques du roman :
« J'aimerais, dit l'enfant, laisser un message d'affection au pauvre Oliver Twist et lui faire savoir combien de fois je suis resté assis tout seul à pleurer en pensant à lui qui était en train d'errer dans la nuit sombre, sans personne pour l'aider. Et je voudrais lui dire, poursuivit l'enfant en serrant ses petites mains tandis qu'il parlait avec une intense ferveur, que j'ai été content de mourir étant encore très jeune, parce que peut-être que si j'avais vécu assez pour devenir homme et vieux, ma petite sœur qui est au Ciel aurait pu m'oublier ou ne plus me ressembler, et nous serions tellement plus heureux, si nous étions heureux tous deux là-haut, ensemble. »
Celui qui a lu ses lignes sans même esquisser un sourire attendri ne mérite pas sa place au paradis.
(mon don pour les menaces s'améliore de jour en jour, comme vous pouvez le remarquer)
En dehors de cela, Les aventures d'Oliver Twist regorgent aussi d'humour. Incroyable, n'est-ce pas ? Mais je ne mens pas. Dickens dresse des portraits ironiques des paroissiens, de ceux qui auraient les moyens d'aider les plus démunis, mais qui font tout leur possible pour les mépriser, et ce jusque dans la mort. Mon discours manquant d'exemple, en voilà un. C'est une conversation entre le bedeau et la femme d'un croque-mort (chez qui Oliver est logé un moment) :
« Vous l'avez suralimenté, Madame. Vous avez suscité en lui un esprit et une âme artificiels, qui ne conviennent pas à une personne de sa condition, Madame; comme vous le dira le Conseil, madame Sowerberry, qui est composé de philosophes pratiques: qu'est-ce que les indigents ont à faire d'une âme et d'un esprit ? Ça suffit bien qu'on leur permette d'avoir un corps vivant. »
L'auteur égratigne les hautes instances de la société, et il y a de quoi. On rit, bien qu'on sache qu'il y a du vrai dans ces accusations détournées. Dois-je préciser que, lorsque le bedeau formule ses reproches, Oliver est tout aussi famélique qu'avant ? Madame Sowerberry le nourrit de ce que les chiens ne veulent pas manger.
L'humour de Dickens soulage certains passages qui tirent en longueur; et son style, délectable, sublime son histoire et emporte le lecteur qui accepte de se perdre dans les rues boueuses de Londres, dans la campagne anglaise, dans les âmes torturées des personnages.
Qu'ajouter ? Ma lecture commence à remonter, et je manque d'inspiration. J'envie ceux qui, parce que Fashion leur a proposé de lire certains de ses classiques préférés, découvriront De grandes espérances cette année; je ne peux pas imaginer que quelqu'un en sera déçu (ou alors, c'est un menteur). Avec Oliver Twist, les données sont différentes; c'est un bon et beau roman, mais il n'a pas l'envergure du texte sus-cité et son empreinte sera moins tenace dans ma vie de lectrice.
Toutefois, les amateurs de Dickens, de littérature victorienne et de grands sentiments ne peuvent pas faire l'impasse sur cette lecture. Oliver Twist est un petit enfant qui ne demande que de l'affection.
« - Votre histoire est bien longue, fit remarquer Monks en s'agitant dans son fauteuil.
- C'est une histoire vraie, l'histoire de chagrins, d'épreuves et de douleurs, jeune homme, et de telles histoires sont généralement assez longues, en effet; si c'en était une de bonheur et de joie sans mélange, elle serait fort brève. »




