N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

lundi 29 septembre 2008

Table rase

Le fait du prince
d'Amélie Nothomb
Albin Michel, 2008

http://www.europe1.fr/var/europe1/storage/images/decouverte/talents-et-personnalite/litterature/le-fait-du-prince-d-amelie-nothomb/1321459-1-fre-FR/Le-fait-du-prince-d-Amelie-Nothomb_img_234_199.jpg

Ça commence sur les chapeaux de roue - que feriez-vous, vous, si un inconnu choisissait votre domicile pour mourir ? Peut-être que vous vous rappelleriez justement ce que vous avez entendu au dîner de la veille : il ne faut surtout pas appeler la police, mais plutôt un taxi, et foncer à l'hôpital. Il s'agit de faire croire que l'ami comateux est décédé sur le trajet. Seulement, Baptiste Bordave dérape, et opte pour une troisième solution : usurper l'identité du défunt.
Et le roman de continuer comme il avait commencé; c'est-à-dire de manière loufoque et entraînante.

Amélie Nothomb a dit dans une interview qu'écrire ce roman avait été une récréation pour elle; et ça tombe bien, ça en devient une aussi pour le lecteur. Cela faisait quelques années (quatre - depuis Biographie de la faim, un de mes préférés) que la romancière ne m'avait pas séduite à ce point.
L'intrigue est insensée (parce que Baptiste atterrit chez le défunt suédois, et la femme de ce dernier l'accueille sans poser aucune question, ce qui perturbe autant le protagoniste que le lecteur), on peut même reprocher à l'auteur de ne rien approfondir, se contentant comme souvent d'effleurer la surface des choses sans aller plus loin... pour que le lecteur invente son propre roman ? Quoi qu'il en soit, Nothomb a toujours été comme ça, on ne la changera pas. Ce n'est pas avec ce roman qu'elle va conquérir un nouveau public (elle n'en a certes plus besoin...), mais peut-être qu'elle parviendra à charmer ses nombreux fidèles... Le fait du prince regorge d'humour, de phrases piquantes, de réflexions délicieuses, de reproches amusants (ah, ces musées qui sentent la poussière, ces filles qui grignotent au lieu de manger !). La preuve :

« J'éclatai d'un rire narquois quand je vis la villa. J'ai horreur des villas. La villa, c'est l'idée que les âmes simples se font du luxe. L'instant complète « Villa mon rêve ». Toute villa s'appelle ainsi. Une villa n'a pas de fenêtres, mais des baies vitrées. J'en déteste la fonction. La fenêtre sert aux habitants d'une maison à voir l'extérieur, tandis que la baie vitrée sert aux habitants d'une villa à être vus de l'extérieur. La preuve, c'est que la baie vitrée va jusqu'à terre : or les pieds ne regardent pas. Cela permet de montrer aux voisins qu'on porte de belles chaussures, même quand on reste chez soi. »

Le roman relate donc cette étrange rencontre entre un quidam qui n'intéresse personne et sa nouvelle identité mystérieuse. Quitte à changer de vie, autant prendre celle d'un homme riche, marié à une femme superbe, propriétaire d'une voiture de rêve, et collectionneur de grandes bouteilles de champagne. Car si la femme ne mange pas, dans Le fait du prince, elle boit. A outrance. Tous les soirs, Sigrid (c'est ainsi que Baptiste nomme la veuve (qui ignore l'être, d'ailleurs)) se délecte de champagne. C'est son repas favori; à ce propos, une petite bouteille devrait être offerte avec le livre. Le lecteur a inévitablement envie de juger par lui-même s'il devient réellement aristocrate après la quinzième gorgée de champagne...

Que dire ? Je ne convaincrai pas ceux qui n'aiment pas Amélie Nothomb; et ceux qui la suivent scrupuleusement ne m'ont pas attendu pour avoir envie de lire ce roman. Et parmi ces derniers, il y aura inévitablement des déçus. Qu'importe - je n'en fais pas partie (on sent poindre un zeste d'égocentrisme, non ?). Je n'ai même pas de reproche à formuler sur la fin, elle me satisfait entièrement. J'ai terminé ma lecture comme je l'avais commencée : un sourire aux lèvres.

Merci infiniment à Cuné - qui l'a lu et apprécié aussi, la preuve par ici

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Challenge du 1% littéraire

http://tempsreel.nouvelobs.com/file/382382.jpg

Admirez comme ce titre brille d'intelligence et d'ingéniosité, ça me renverse moi-même.
Je manque certes d'imagination, mais pas de motivation (certains diront : "ça dépend pour quoi". Ils ont raison).
Tout a démarré chez
Levraoueg qui a eu une excellente idée. Chaque année, en cette saison, on nous bassine avec la rentrée littéraire, curieuse période où on publie le plus de livres possibles en un court laps de temps, créant ainsi la noyade de nombreux romans qui auraient peut-être eu plus de chances en voyant le jour, je ne sais pas, en mai par exemple. Mais non. Il faut respecter cette tradition littéraire, même si elle fait du tort à certains auteurs.
Cette année, 676 romans vont rejoindre en masse les librairies.
A la fois pour les sauver (?) et pour malgré tout s'intéresser à l'actualité littéraire, Levraoueg a décidé de lire 1% de ces nouveautés - calcul qui a été arrondi à 7 livres.
Romans, essais, poésie, nouvelles.
La seule contrainte ?
Lire ces sept romans d'ici septembre 2009.
Et, comme vous devez vous en douter (autrement, je ne ferais pas de billet à ce sujet, logique imparable), j'ai décidé de l'accompagner dans ce défi amusant.
Je n'établis aucune liste préalable. Je ferai en fonction de mes envies et de mes trouvailles (même si j'ai déjà quelques idées en tête sur l'identité de certains futurs élus, évidemment) (la tournure de ma parenthèse est assez lourde, non ? j'en suis confuse).
En tout cas, c'est dans ce billet-ci que je vais répertorier mes sept lectures, au fur et à mesure.
A l'heure actuelle, nous y trouvons :

- De Niro's Game, de Rawi Hage

(en réalité, le second billet paraîtra dans quelques heures. Avouez que le suspense est insoutenable, non ?)
(et ne répondez pas à cette fausse question - parce que quand le billet sera publié, ces deux parenthèses inutiles seront évidemment supprimées)
(comme Levraoueg a joué dans les commentaires à "Mais de quel livre va-t-il être question ?", je laisse les parenthèses et reprends en-dessous :)

- Le fait du prince, d'Amélie Nothomb
- La gueule du loup, de Nadia Gosselin
- La relieuse du gué, d'Anne Delaflotte Mehdevi
- Ritournelle de la faim, de J.-M.G. Le Clézio 
- Notre petite vie cernée de rêves, de Barbara Wersba
- Appelez-moi par mon prénom, de Nina Bouraoui   

Retrouvez chez Levraoueg la liste des participants (que vous pouvez rejoindre) et sa propre participation...   

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samedi 27 septembre 2008

La vie devant soi

affiche_The_Life_Before_Her_Eyes_2006_1 Diana est jeune femme épanouie; elle a tout pour être heureuse : une maison avec véranda, un mari attentionné, une petite fille qui adore se cacher. Oui, Diana n'est pas loin du bonheur - si ce n'était ce terrible souvenir qui la hante depuis quinze ans.
Car Diana est une survivante traumatisée d'une tuerie dans un lycée; depuis, elle tente de vivre sans sa meilleure amie, Maureen, qui n'a pas eu la même chance qu'elle...
Et parce qu'on célèbre les quinze ans de ce tragique événement, Diana ne dort plus, et repense à ses instants d'insouciance qui ont précédé le grand massacre.

Ainsi, Diana est à la fois interprétée par Uma Thurman (pour l'époque présente) et par Evan Rachel Wood (pour la joyeuse époque du lycée). Le film est construit sur d'incessants flash-back, mais ce n'est gênant en rien; au contraire, cela permet de voir l'évolution de Diana, une adolescente rebelle et malheureuse, qui trouve un semblant d'équilibre le jour où elle rencontre son futur mari (un prof qu'elle a rencontré au lycée).
Les deux actrices sont sans cesse sur la corde raide - l'adolescente parce qu'elle cherche un sens à sa vie, et l'adulte parce qu'elle a vécu l'un des événements les plus traumatisants qui soient (d'autant plus qu'on sent clairement qu'elle nous cache quelque chose là-dessus).
La meilleure amie de Diana-jeune, Maureen (Eva Amurri), est une jeune fille adorable, pleine de vie, totalement pieuse, qui contraste énormément avec la fougueuse Diana, mais les demoiselles sont finalement complémentaires et trouvent chacune du réconfort dans la présence de l'autre.
Le point culminant du film est l'épisode de la tuerie, évidemment, puisque tout est basé dessus. Et mon avis là-dessus est assez contradictoire : le réalisateur insiste trop dessus, en revenant inlassablement sur la même scène (où l'on voit un professeur agoniser dans le couloir, charmant), et d'un autre côté, on ne comprend pas ce qui a déclenché cette horreur. Pourquoi Michaël décide brusquement d'exterminer tout le monde ? Mystère.
Mais petit à petit, une certaine tension dramatique monte et on sait qu'on ne sera pas épargné, en tant que spectateur (dans la dernière partie, j'étais terrifiée sur mon siège); la caméra revient sans cesse dans ses toilettes, où étaient réfugiées Diana et Maureen quand les coups de feu ont commencé à retentir. Malheureusement, Michaël les trouve... et leur dit qu'une des deux va mourir. Et même si on sait ce qui se passe, on appréhende, on ne veut pas voir, on ne veut pas savoir.

Tout s'emballe, on ne contrôle plus rien, et les lumières surgissent à nouveau dans la salle.
Il m'a fallu du temps pour comprendre. Puis, tous les éléments se sont mis en place, et alors que je trouvais jusque-là le film de bonne facture bien qu'un peu bizarre, j'ai réalisé à quel point il était maîtrisé, et réussi. La vie devant ses yeux fait froid dans le dos (rien que pour son thème - qu'est-ce qui pousse un jeune à commettre de tels meurtres ?), et on ne sait pas trop si on frissonne de peur ou d'émotion.
Les acteurs sont excellents (j'ai bien réfléchi, et j'ai décidé d'accepter Uma Thurman dans ma liste des grandes actrices); on sent à quel point les personnages sont tous fébriles, il leur en faudrait peu pour se relever ou au contraire tomber. Oui, tout est fragile.
C'est un film marquant, qui nous retourne. J'espère qu'il rencontrera un bon public, il le mérite atrocement.

A noter que c'est une adaptation de La vie devant ses yeux, de Laura Kasischke. Cuné l'a lu, et j'ai l'impression que le réalisateur a été bien fidèle au roman. Tant mieux.

La vie devant ses yeux, de Vadim Perelman - actuellement en salles, donc 

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jeudi 25 septembre 2008

« Sacrebleu, tu ne peux donc pas faire attention à ta tête ? »

Le destin miraculeux d'Edgar Mint
de Brady Udall (2001)
traduction de Michel Lederer

http://www.librairiepantoute.com/img/couvertures/desti98.GIF

Il y a des livres dont on entend parler, qu'on garde dans un coin de la mémoire, tout en ayant la conviction qu'ils nous plairont, le jour où on se décidera enfin à les ouvrir. Edgar Mint fait partie de ceux-là (je suis fainéante, et ne citerai pas le titre intégral dans mon billet).

« Après tout ce que j'avais vu et connu dans ma courte vie, je ne pouvais arriver qu'à une seule conclusion : Dieu était soit fou à lier, soit tout simplement méchant. »

C'est à l'âge de sept ans qu'Edgar a la tête écrasée par la jeep du facteur - que faisait sa tête en-dessous de la roue, voilà une bonne question, mais Edgar ne se souvient pas; quand il sort du coma (par pur miracle), quelques semaines plus tard, il ne se souvient de rien de ses sept premières années. La convalescence est longue, et nécessite de rester plusieurs mois à l'hôpital où il partage sa chambre avec (entre autres) un dénommé Art, triste rescapé d'un accident. Mais parce qu'Edgar est désormais incapable de tenir un stylo, son voisin de lit lui offre une Hermès Jubilé 2000, une machine à écrire qui va suivre le petit Edgar pendant toute son existence. Taper à la machine le fascine; il passe des heures, chaque jour, à noircir des feuilles. Il raconte sa vie, qui n'a rien de miraculeux.

Le souci du pauvre Edgar, c'est qu'à cause de l'accident, il garde constamment un air innocent; on le dit attardé, alors qu'il n'en est rien. Mais il est petit, chétif, métisse (sa mère, une Indienne alcoolique, est tombée enceinte d'un Blanc); il se retrouve orphelin, car personne ne se soucie de lui après son accident. Après sa convalescence, il est envoyé chez un oncle obscur, qui vit et travaille dans un collège où l'on ne récupère que les rebuts de la société. Mais, bien entendu, comme un destin miraculeux attend Edgar, on n'est pas au bout de nos surprises...

Le titre n'est pas sans nous rappeler une certaine Amélie P., et dans les deux cas, l'accroche est un peu mensongère. Est-ce miraculeux d'avoir survécu à l'accident de jeep ? Médicalement, oui, bien sûr. Mais le sort s'acharne tellement sur ce pauvre Edgar qu'il est parfois difficile d'y trouver la moindre lueur d'espoir; pourtant, lui, ne se laisse pas démonter. Sa candeur absolue le sauve du désespoir. Il paraît toujours curieux de vivre, bien que sa situation soit terrible. J'avoue que j'ai même failli interrompre ma lecture; tout ce qui se passe à Willie Sherman (le collège pour délinquants) est sordide; il y a un garçon, plus âgé que lui, qui lui fait subir des horreurs, et c'en était trop pour moi. Je ne voyais pas l'intérêt d'écrire de pareilles choses - je ne le vois toujours pas d'ailleurs. J'ai quand même persisté, et ai été fort soulagée quand Edgar a enfin pu quitter cette saloperie d'établissement (j'ai un sens aigu de la compassion, je sais).
Ceci dit, ce roman n'a rien d'extraordinaire. Le style est banal - c'est certes écrit par le petit Edgar, mais enfin, il grandit au fur et à mesure, et quand je vois que l'auteur, Udall, est comparé au "Dickens des années 2000", je souris jaune :
1. Ce n'est pas parce qu'on a un pauvre petit enfant orphelin qui subit des tas de misères, qu'il faut immédiatement penser à Dickens
2. Charles, lui, a une écriture légèrement plus puissante que Brady. Légèrement.
Il fallait que les choses soient claires. (quant à la comparaison avec John Irving, je ne dis rien, je n'ai encore jamais lu ce romancier-là).
En plus de cela, Edgar Mint souffre de quelques longueurs; j'en reviens encore et toujours à la partie consacrée au collège, mais vraiment, ça devient vite rébarbatif (notamment aussi avec la présence des deux hommes qui viennent sans cesse voir Edgar, je n'entre pas dans les détails, mais le personnage du docteur était largement dispensable).
Un regain d'intérêt arrive en même temps que l'avant-dernière partie, parce qu'il y a déjà plus d'humour et que l'histoire devient plus entraînante - mais chut, je ne raconte rien.
Edgar Mint est un sympathique moment de lecture, mais ce n'est pas le grand et bon roman auquel je m'attendais après avoir lu des avis positifs sur la toile (mais chez qui ? et quand ? j'étais persuadée que tout le monde l'avait lu, que nenni, je l'ai peut-être rêvé). Brady Udall a certainement un grand potentiel, j'ai l'impression qu'il aurait pu bien améliorer ce roman-ci. Pourtant, je l'ai dit - ça reste agréable.
Quelques heures après avoir terminé ma lecture, je me suis même surprise à chercher Edgar; j'aurais aimé que l'aventure continue, encore.

Lilly est plus dithyrambique que moi, et elle a raison !
Emeraude, elle, n'a pas non plus aimé Barry Pinkley (le docteur, suivez un peu !), tant de bon goût m'exalte !

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mardi 23 septembre 2008

Pourquoi je n'irai pas voir "Mamma mia !"

Comme chacun le sait, j'ai eu une enfance très difficile; on m'a obligée à grandir dans une maison où il n'y avait que trois disques :
- la comédie musicale
Starmania (je connais encore toutes les chansons par cœur)
- un disque de Jean-Jacques Goldman
- le best of ABBA

Qu'on ne vienne pas s'étonner si aujourd'hui, je n'écoute jamais de musique.
Quoi qu'il en soit, ABBA, je connais. Je ne chante certes pas les paroles exactes car je suis incapable de prononcer le moindre mot anglais (un phénomène génétique très rare) mais je fredonne à merveille les mélodies. Du moins, quand on m'y oblige.
Dans ce cas, me direz-vous, Mamma mia ! est pour toi !
Oui, mais non.

Même si une grande vague de cinéphiles féminines (Caro[line] en tête, chez qui vous retrouverez le récapitulatif des autres billets, et Cuné qui a cédé à la pression) a été séduite par cette comédie musicale ô combien attendue par certaine, j'ai moi-même pris la grande et terrible décision de ne pas aller voir ce film. Mais pourquoi, demandez-vous ?

Mais parce qu'ABBA, pour moi, c'est ça :

http://by1.storage.msn.com/y1p6k0W2lvsKke6acK-aVFReoeUCPNJRMVmqM_mcknCWg8D3SXIZWLhWxMkV-sSO4XOAZVKTcCJRNKfQTfWm52dSJpaRS-poOuW?PARTNER=WRITER

Eh oui, j'ai grandi avec ce film sorti en 1994, où l'on découvrait une Toni Collette absolument dingue du groupe suédois, et des mariages.

Muriel Helsop a 23 ans, et autant de kilos superflus; la vie ne l'a pas gâtée, et s'est même acharnée en la faisant naître dans une famille largement défavorisée, où tout le monde souffre plus ou moins de surpoids et/ou de chômage. Ils en veulent à Muriel qui ne trouve pas de travail, ni de fiancé.
Elle, Muriel, ne rêve que d'une chose : de mariage. Ses murs sont tapissés de photos découpées dans des revues, où l'on voit de ravissantes mannequins qui posent dans des robes de mariées. Muriel rêve du jour où elle portera enfin à son tour une grosse robe meringuée; en attendant, elle écoute sa cassette d'ABBA sur son vieux transistor rose (là je divague un peu - je n'ai plus vu ce film depuis des années, et je peux me tromper sur la couleur du poste de radio).
Parce qu'elle ne supporte plus cette vie synonyme de frustration, elle part à Sidney (je n'ai pas dit : le film se passe en Australie), accompagnée de la seule personne au monde qui la comprenne et la soutienne, son amie Rhonda (Rachel Griffiths). Une nouvelle vie meilleure attend-elle Muriel ? Va-t-elle connaître ce bonheur suprême qu'est le mariage ?
Questions on ne peut plus habituelles, pour une comédie romantique; et pourtant, je trouve que ce film est bien plus que tout ça. Muriel est un personnage extrêmement touchant, perdu, qui souffre d'un cruel manque d'amour. Elle a la naïveté de croire qu'un mariage suffirait à la rendre heureuse.
Muriel a tout d'une anti-héroïne, et c'est ce qui fait son charme; dans ce film, les personnages ne sont pas épargnés (non, je ne raconte rien), et l'happy end n'est pas totalement prévu au programme. On grince des dents devant certaines situations, et on se surprend à espérer que Muriel s'acceptera enfin telle qu'elle est, en ignorant les sarcasmes de sa famille - résonne encore à mes oreilles le "Tu es terrible, Muriel" de sa sœur, qui lui assène cette phrase plusieurs fois pendant le film.
muriels_wedding_1994_rachel_griffiths_toni_collette_pic_2Oui, elle est terrible, Muriel, parce qu'elle refuse de se croire vaincue. La musique d'ABBA apporte un peu de rêve dans son quotidien étouffant; et parce qu'ABBA est quand même le sommet du kitsch, on a même droit à une scène d'anthologie où Toni Collette et Rachel Griffiths se lancent dans une reprise de Waterloo, grimées comme les chanteuses du groupe.
Quand on regarde Muriel, on oscille toujours entre le rire et l'émotion; ce n'est pourtant rien de plus qu'une histoire banale de rêves, d'espoirs et de revanche. L'empathie est là, de la première à la dernière image. Toni Collette y tient l'un de ses premiers rôles, et elle y est épatante (j'irais même jusqu'à dire que c'est là son meilleur rôle, mais je suis loin d'avoir vu toute sa filmographie). Rachel Griffiths, qu'on a retrouvé par la suite dans l'excellentissime série Six feet under, apporte une bouffée d'air frais au film, et on est presque soulagé, d'ailleurs, que Muriel ait une telle amie... même si, entre elles, il y aura aussi des complications.

Muriel est un film à voir et à revoir, et pour ceux qui n'auraient jamais vu ce film (what a shame !), j'ajoute une vidéo. Deux précisions :
- parce que Muriel n'est jamais demandée en mariage, elle se console en allant essayer de belles robes - je vous laisse découvrir ça... la vidéo réunit en réalité deux séquences qui ne se suivent pas dans le film, mais l'intérêt était justement de suivre cet épisode assez émouvant;
- il n'y a pas de sous-titre. Pour moi qui connais le film presque par cœur, ça ne pose pas de souci, pour les autres, je suis confuse.

Muriel, de P.J. Hogan, sorti en 1994

Le plus simple est sans doute que vous regardiez le film en son entier...

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dimanche 21 septembre 2008

Le mot d'excuse

Se lancer aveuglément dans un challenge littéraire présuppose deux contraintes : celle de lire les romans sélectionnés (condition sine qua non, mais pas toujours évidente à respecter), mais aussi celle de parler des romans lus. C'est là que ça se corse.
Il y a parfois des lectures que je passe sous silence, faute d'inspiration. Je me suis même dispensée d'écrire quelques mots sur un livre de mon challenge (
Au bonheur des ogres de Pennac) parce que je l'ai lu pendant cette triste époque où je n'avais pas internet chez moi et parce qu'il ne m'avait pas plu du tout.
Cette fois-ci, la situation est un peu plus délicate, parce que je sais qu'on m'attend un peu au tournant avec un certain roman; je veux parler de
La Chartreuse de Parme de Stendhal. J'en ai terminé la lecture il y a quelques jours, mais voilà : je ne me sens absolument pas capable d'écrire dessus. Je n'ai aucune inspiration, ni aucune remarque à ajouter aux billets de Céline, Chiffonnette et Lilly.
C'est un enfer. Vous pourriez me dire d'attendre encore un peu, quelques idées peuvent me venir dans les prochains jours... mais je n'y crois pas.
Ce n'est pas que le roman m'a déplu, au contraire. Je n'y ai certes pas trouvé le même chef-d'œuvre que ma chère
Fashion mais on n'y peut rien, c'est génétique : dès qu'il est question d'intrigues politiques et/ou historiques, je décroche. C'est plus fort que moi. Je peux relire six fois la même phrase, son contenu me dépasse. Terrible, n'est-ce pas ?
Et comme on me parlait de Napoléon, comme la duchesse Sanseverina n'arrête pas de comploter (pour sauver sa peau ou celle de son neveu adoré, Fabrice del Dongo), comme le comte Mosca n'est pas non plus en reste, j'étais perdue.
Heureusement, certes, il n'y a pas que ça, dans ce roman. Ne me demandez pas ce qu'on y trouve d'autre; ça va m'obliger à vous répondre, ce qui finira par ressembler à un billet de lecture, alors que je cherche justement des excuses pour ne pas en écrire un. Soyez coopérants, un peu !
1044724La Chartreuse de Parme (publié pour la première fois en 1839) est un tissu d'intrigues romanesques, où les personnages sont obligés de se cacher, où l'on craint d'être emprisonné, où l'amour est difficile à vivre (la belle Gina Sanseverina aime un peu trop son neveu, Fabrice lui-même désespère de tomber amoureux un jour, et comme ça lui arrive fatalement, il s'éprend évidemment de la seule fille qu'il ne peut avoir), bref, c'est un roman où les personnages et le lecteur doivent sans cesse être sur le qui-vive, parce que les rebondissements ne manquent pas.
Le
héros est sans doute Fabrice del Dongo, encore qu'aucun personnage n'a jamais aussi mal porté ce statut de héros; il est gauche, naïf, et on peut compter sur lui pour toujours prendre la mauvaise décision. Au moins, il fait rire - mais pour cela, il n'est pas le seul car, malgré la crainte terrible qu'on ressent dès qu'on parle de monument littéraire, La Chartreuse de Parme est un roman malicieux, sarcastique, divertissant. Je vous assure que les lectrices que j'ai citées plus haut ne sont pas folles, qu'elles ne l'ont pas lu sous substance illicite - sur ce dernier point, rien n'est sûr, mais je voulais dire par là que même à jeun, ce livre fait rire. Il donne envie de voyager, aussi (celui qui n'a pas envie de partir au bord du lac de Côme après avoir lu ce roman n'est pas un être humain).
Vous voyez bien que ce n'est pas un vrai billet de lecture, je n'ai même pas encore parler de Clélia, alors que c'est la charmante demoiselle qui ravit le cœur de Fabrice (et qui succombe aussi au charme du jeune homme). Si Fabrice brille par sa bêtise, elle, en revanche, excelle en mauvaise foi - je ne peux pas tout raconter, mais ses manigances pour respecter ses promesses tout en les contournant relèvent de l'exploit. Tous les passages où elle apparaît rendaient la lecture plus agréable - oui, sans conteste, je crois que cette intrigue amoureuse et toute la captivité de Fabrice m'ont plu davantage que le reste. Les monologues des personnages aussi; leurs stratégies politiques ne prennent de sens que dans leurs sentiments; si le comte Mosca se lance dans telle manœuvre suspecte, c'est uniquement pour plaire à la duchesse Sanseverina. Le cœur et les rancœurs gouvernent cette Italie exaltée, où il n'y a guère de place pour les jeunes gens qui ne réfléchissent pas (à moins qu'ils aient une tante fort habile dans le domaine...).
Indéniablement,
La Chartreuse de Parme est une lecture agréable; elle a été laborieuse aussi par instants, mais l'humour de Stendhal et son style captivant aident à passer les chapitres un peu plus difficiles. La fin est abominable, comme si Stendhal manquait de papier et qu'il devait tout expédier en dix pages; les derniers événements m'ont fait bondir, et m'ont fait ressentir, pour la première fois dans ma lecture, de l'empathie pour les personnages.
Voilà; je ne saurais rien dire de plus. Je ne peux pas vous raconter
l'histoire, ni même répertorier les qualités de ce roman. Je ne peux pas faire mieux que ça; La Chartreuse de Parme est un grand roman, dont je n'ai perçu que d'infimes éclats.

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vendredi 19 septembre 2008

Wonderlust King

Entre Madonna et moi, c'est une longue histoire - j'en reparlerai bientôt d'ailleurs. Je la regarde jouer au cinéma (parfois), j'écoute sa musique (souvent; mais j'en ai honte, rassurez-vous) et quand j'apprends qu'elle est passée derrière la caméra, je vais logiquement voir le résultat.
Filth_and_WisdomObscénité et vertu (Filth and Wisdom) est sorti mercredi. Un titre gentiment provocateur, une affiche dans le même goût qui laisse présager le pire, une bande-annonce moins catastrophique que prévu. Le film ne brille pas par un scénario d'une originalité folle (comme le dit si gentiment
Le Figaro - celui qui a écrit cet article n'est pas mon ami, et fait dans la facilité), mais peu importe, l'originalité ne m'intéressait justement pas.
On fait la connaissance d'A.K., un pauvre chanteur ukrainien qui galère pour se faire une place à Londres. Parce que personne n'est intéressé par sa musique de gitan, il gagne sa vie en mettant en scène les fantasmes des hommes mariés et frustrés (ne me demandez pas de détails. S'il vous plaît). Il a la chance de vivre en collocation avec deux filles aussi perdues que lui : Juliette (Vicky McClure) travaille dans une pharmacie indienne, et ne rêve que d'une chose, partir sauver les enfants africains (et, toujours dans cette optique, elle vole des médicaments pour pouvoir les leur apporter, quand elle partira). Holly (Holly Weston), elle, fait de la danse classique depuis seize ans, mais on ne peut pas dire que c'est une branche qui rapporte. Elle a un corps superbe, un beau visage. Pourquoi ne pas danser dans une boîte de strip-tease ?
Chausson Obscénité et vertu raconte leur parcours, leur dérive avant d'arriver à bon port. Ça a l'air drôle et passionnant comme un film français (oh, ça va... on plaisante...) mais je vous assure que ce film est drôle. Et passionnant (enfin, ça, c'est déjà bien plus subjectif). Ce qu'il y a d'appréciable dans ce film, c'est que Madonna ne nous montre pas non plus des personnages plongés dans la déchéance totale, personne ne se drogue, personne ne cohabite avec des rats, bref, ce n'est ni trash, ni sensationnel. On a juste affaire à trois petits paumés, touchants (surtout pour Juliette, qui a finalement la vie la plus triste), mais pleins d'espoir et d'énergie; et ils vont devoir trouver leur place dans un monde qui leur est parfois peu familier.
Dans leur immeuble habite aussi l'incroyable professeur Flynn (Richard E. Grant) - autant le dire d'emblée, je suis tombée amoureuse dès qu'il est apparu à l'écran. Imaginez un homme, les cheveux un peu longs et grisonnants, comme on pourrait les imaginer sur un écrivain maudit. Tenez, ça tombe bien, ça en est un... Flynn a écrit des poèmes, il a même eu du succès. Mais il est devenu aveugle. Il reste cloîtré chez lui, assis face à son immense bibliothèque. Les volets sont toujours fermés. Il n'attend plus rien, si ce n'est A.K. qui lui apportera ses courses. Parfois, le soir, il sort un livre de sa bibliothèque, respire l'odeur du papier jusqu'à en pleurer. Il a tout perdu.
Il est d'une beauté à tomber - et malheureusement, impossible de trouver une photo. Il a le teint gris des gens qui n'ont plus de rêves, plus d'espoir. Sa coiffure et son maquillage ont un charme fou, poétique; toutes les fois où il apparaît à l'écran, les scènes sont parfaites. Réellement.
Bien sûr que le film, lui, n'est pas parfait; c'est parfois un peu léger, ou les séquences sont trop courtes, coupées abruptement pour passer à autre chose. Madonna n'a pas su totalement harmoniser l'humour et l'émotion, mais ce n'est pas grave. Ce sont des petites maladresses, mais ça ne lèse pas le film dans sa globalité.
A.K. (je ne l'ai pas précisé : l'acteur s'appelle Eugène Hütz, il est réellement chanteur et réellement ukrainien) apostrophe souvent le spectateur, parlant face caméra. Il nous explique ses grandes théories (qui n'innovent en rien) sur la vie, les enveloppes et l'amitié. Il aime s'allonger (habillé) dans la baignoire (vide), pour y lire et y boire. Il savoure notamment un poème du professeur Flynn, où l'on trouve les vers suivants :

     I traveled the world
     Looking for lovers
     Of the ultimate beauty
     But never settled in
     I am a wonderlust king

Ils lui plairont tellement, ces vers, qu'il les mettra en musique.

Il est étonnant de voir Madonna réaliser un tel film, choisir de tels acteurs (le trio est inconnu, même si Eugène Hütz l'est un peu moins, probablement, grâce à son groupe, Gogol Bordello), proposer une telle histoire. Ça fait du bien de voir qu'elle peut encore surprendre. Obscénité et vertu n'est probablement pas un chef-d'œuvre cinématographique, mais il est néanmoins très intéressant, drôle, attachant. Personnellement, j'en redemande.

(le chausson de danse en photo appartient à la sage Holly qui, dès le début du film, s'acharne sur un cafard qui se promène dans les vestiaires de la salle de danse; une manière comme une autre de symboliser la dualité de l'être humain)

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mercredi 17 septembre 2008

Malgré tout

La légende veut que pour un blog perdure dans le temps, il faut consacrer (au minimum) un billet par mois à Henry Bauchau.
Comme je suis très superstitieuse...

Oedipe sur la route
d'Henry Bauchau
première édition : Actes Sud, 1990

On peut penser que, parce que tout le monde connaît Œdipe, ses pieds enflés, ses crimes, son complexe, il n'y a aucun besoin de présenter ce roman - et pourtant, si...
La première originalité de l'œuvre est justement dans sa forme : Œdipe avait inspiré des tragédies et des opéras, mais pas de roman. Ici, on le côtoie sur la durée - pendant tout son exil. D'ailleurs, là encore, Henry Bauchau innove : on connaît Œdipe quand il vit encore à Thèbes, on le connaît quand il arrive à Colonne. Mais sur la route, que fait-il ? Que vit-il ?
C'est ce qu'Henry Bauchau tente d'imaginer.

Au début du roman, Œdipe est un homme brisé, qui n'a plus d'autre choix que de quitter Thèbes. Sa présence pèse comme une menace permanente : il n'est plus le bienvenu et même ses fils ne tentent pas de le retenir.
Antigone, elle, ne se sent pas d'autre choix que d'abandonner sa cité, sa famille, pour l'accompagner. Elle a 14 ans, c'est une enfant. Œdipe, lui, doit avoir la démarche d'un vieillard. Il ne croit plus en rien, il ne se supporte plus. La culpabilité le ronge de l'intérieur, et le désespoir ne le quitte pas.
Pendant une dizaine d'années (si je ne m'abuse), Œdipe et Antigone vont se créer une nouvelle vie, sur cette route parfois hostile (il y a des brigands, des gens méfiants qui savent que parler à Œdipe porte malheur; il y a des obstacles physiques, des chemins sauvages où le roi aveugle refuse qu'on le guide), mais la route est essentiellement porteuse d'espoir et de bonté. Les villageois leur apportent un peu de nourriture; et certaines communautés du pays vont jusqu'à se liguer pour les accueillir, où qu'ils aillent.
C'est ainsi qu'ils rencontrent Clios, un voleur blessé par la vie qui va se laisser apprivoiser par les deux errants, et qui va devenir leur compagnon, pendant une longue période. Ils rencontreront aussi Diotime, la femme-guérisseuse, une sibylle qui va aider Œdipe et Antigone à devenir ce qu'ils sont, au plus profond d'eux-mêmes.
Car voilà, je tergiverse inutilement alors que l'essentiel est là : Œdipe sur la route est le récit d'une psychanalyse. Alors évidemment, le héros tragique le plus connu de l'Histoire ne s'allonge pas sur un divan, mais le résultat est le même. Initialement, Œdipe est détruit par la vie, par ses erreurs qu'il ne se pardonne pas (ce qui reste compréhensible). Il se voue une telle haine qu'il se croit incapable d'apporter quoi que ce soit de bon à ceux qui l'entourent. Ainsi, la présence d'Antigone lui est à la fois essentielle (c'est elle qui mendie pour lui, car les gens, je l'ai dit, craignent le roi maudit) et insupportable (comment peut-elle aimer  et soutenir un monstre pareil ?).   
La présence de Clios (un personnage inventé par Henry Bauchau) est un soutien inestimable pour Œdipe; il compte sur les yeux du brigand pour surveiller et protéger Antigone. Le fait qu'un homme, aussi, accepte de lui parler et de le considérer humainement est une des étapes essentielles pour la reconstruction d'Œdipe.
Son chemin est à la fois initiatique et cathartique. Il exprime sa violence en marchant; il apprend à se reconnaître, à accepter qu'il a des qualités, lui aussi. Petit à petit, il découvre quels sont ses blocages, et comment les détruire. Ça ne se fait pas en une journée, évidemment. L'aide de Diotime lui sera extrêmement précieuse. C'est elle qui lui fera remarquer qu'il sait chanter, qu'il sait sculpter. Œdipe est un Clairchantant qui se lance dans une entreprise folle - sculpter une falaise, lui donner la forme d'une vague - sa vague, celle qui le submerge et le noie depuis tant d'années. Celle, aussi, d'Hokusai (cf la couverture du roman, choisie par l'auteur) et celle d'Henry Bauchau. Parce que si Œdipe sur la route est à ce point tourné vers la psychanalyse, l'art et finalement, l'espérance, c'est bien grâce au romancier qui exprime, à travers un mythe fondateur, son propre chemin, sa propre route. Lui aussi a été perdu, désespéré, noyé. C'est une psychanalyse qui l'a sauvé. Œdipe, lui, qu'a-t-il ? Une sœur dont il est aussi le père; un ami (Clios); une figure d'espérance inaltérable (Diotime). Il a sa voix, brisé au début, mais qui retrouve ensuite une profondeur bouleversante à travers ses chants. Il a ses outils, et ses mains; il taille le bois, la pierre. Il ne voit plus, mais qu'importe ? Il ressent. Après cela, il faut accepter ce qui est ressenti, ne pas le rejeter d'un revers de la main. Œdipe est aidé, est aimé, mais la clé est en lui, et tant qu'il résiste, rien ne sera possible.

« Antigone dit qu'elle ignore ce que son père veut faire, elle pense qu'il voudra repartir dès qu'elle se sera reposée. « Où veut-il aller ? – Il ne sait pas, il dit parfois n'importe où, parfois nulle part, mais il marche, il marche tout le jour. Toujours tout droit. – S'il ne veut aller nulle part et que pourtant il marche, c'est bien. »

Oui, l'essentiel est peut-être de marcher, de ne pas abandonner. Œdipe marche et part à la recherche de lui-même, celui qu'il était avant le désastre.
On retrouve Henry Bauchau dans ce roman, et cette présence fantomatique fait du bien. Inlassablement, il s'exprime au présent, comme si lui seul comptait. Bien que le cheminement soit difficile et demande des concessions, Œdipe sur la route est un roman qui raconte l'espérance. Il est la preuve qu'on peut s'en sortir. Henry Bauchau nous raconte cela avec sa poésie habituelle, sa simplicité apparente (mais qui, à mes yeux, n'est vraiment qu'apparence; même si ce roman-ci n'est pas mon préféré, il reste puissant et riche, excessivement riche. Les phrases courtes, la conjugaison au présent, le vocabulaire accessible ne sont que des leurres. Il est très difficile de s'exprimer simplement, surtout quand on énonce de vérités aussi belles que celles de Bauchau).
Je ne convaincrai pas ceux qui n'ont pas d'affinités avec cet auteur, ceux qui n'ont pas envie de le lire; de toute façon, ce n'est pas mon but. J'ai l'impression que ça tient à une petite musique intérieure; il n'est pas évident d'être sensible à la même tonalité qu'Henry Bauchau. Il est, pour moi, bien plus qu'un auteur qui m'aurait plu, et que je lis toujours avec plaisir et émotion. Je veux dire : il n'est pas seulement important dans ma vie de lectrice, mais dans ma vie entière. C'est peut-être bête de dire ça, tant pis. Quand on n'est pas doué pour l'espérance, il est bon de connaître quelqu'un qui y croit pour les autres.
Je crois que, décidément, parler des romans de Bauchau par ici me sera toujours un exercice difficile. L'important est de le lire, de l'écouter, de l'aimer. Œdipe sur la route est un roman inattendu (personne n'avait osé jusque là écrire de la sorte sur ce mythe) mais puissant, maîtrisé, enrichissant. Voilà, c'est la seule à retenir : lire Bauchau (m')enrichit.

« Œdipe est en mer, en pleine tempête, le vent hurle au-dessus de lui, les vagues frappent à coups sourds les flancs du navire et parfois le submergent. Le plus terrible ce sont les cris, les cris de ceux qui ont peur, qui sont renversés ou emportés par les lames. Ces cris pourtant vous soutiennent car ils signifient que vous êtes là, que vous luttez encore. Le naufrage est sûr, vous êtes déjà tout engourdi par les vagues glacées qui vous assaillent, mais en somme tant qu'on crie, on est vivant. »

Dda l'a lu cet été et elle a su en parler avec brio.

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lundi 15 septembre 2008

Promenades - épisode 4

Je dirais même plus : ultime épisode !
15 septembre, il était plus que temps de clore mes billets estivaux.

La dernière balade nous emmène au cimetière de Montmartre. J'avais deux-trois personnes à y visiter.
Tout d'abord, parce que je suis gentille, une petite vue d'ensemble des lieux :

Vue_d_ensemble

La photo est un peu caduque, car elle laisse croire que le cimetière est plat - alors qu'à Montmartre, forcément, cela grimpe par endroits... D'un point de vue général, il n'y a pas la même atmosphère qu'à Montparnasse (je ne peux pas comparer avec le Père-Lachaise, j'y ai passé une demi-heure... ça m'avait beaucoup plu, mais ça me paraît bien court de juger sur une visite aussi fugace). A Montmartre, certaines tombes sont coincées sous le pont (une route passe juste au-dessus) et les recoins n'invitent pas à la réflexion, à la méditation, à la promenade tout simplement. Au contraire, il y a des endroits épouvantables où les tombes sont laissées à l'abandon. Voir des stèles cassées, des ouvertures béantes, des plaques douteuses qui recouvraient certains trous, me terrifiait presque. Visiter un cimetière, d'accord, mais qu'on cache les morts !

La palme du mauvais goût revient à :

Dalida__4_

Vous la reconnaissez, n'est-ce pas ? Sa tombe est effarante, grotesque, clinquante. Au moins, on est sûr de ne pas la rater; mais pour la punir de cet excès de mauvais goût, je ne vous montrerai pas l'étendue des dégâts - les plus courageux peuvent cliquer ici. Sensationnel, non ?

Après, qu'y-a-t-il eu d'autre ?
La jolie tombe d'un connu qui m'était inconnu (Nijinski, danseur et chorégraphe russe) :

Nijinski

Ou encore des familles dont le nom nous amusait (aucun respect, c'est d'un choquant !).
Nous avons eu la preuve que Dieu existe :

Famille_DIEU__3_

mais, et surtout : que Dieu est mort.

« Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu'à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. — Qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d'inventer ? La grandeur de cet acte n'est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d'eux ? »
(Nietzsche, Le Gai Savoir; c'était l'instant culturel du billet, j'espère que vous en avez bien profité)

Il y a aussi cette famille-là :

Famille_DANGER

qui nous a arraché quelques mauvaises blagues (on est très bon public, dans la famille).

Maintenant qu'on a pris le temps de se moquer un peu, passons aux choses sérieuses.
Bien qu'il repose désormais au Panthéon, la première sépulture de Zola existe toujours :

Zola

C'est l'une des premières tombes célèbres qui s'offre à l'œil du visiteur; je ne sais pas si le cimetière a toujours eu cette forme-là, mais je le trouvais particulièrement mal placé, le grand Émile. Confiné entre d'autres tombeaux, il me paraissait peu mis en valeur - mais soit. J'étais enchantée que la visite commence aussi bien.

A Montmartre, on croise aussi mon cher Truffaut :

Truffaut

La simplicité de sa tombe m'a plu; je l'ai débarrassée d'un bonbon qui dégoulinait de sucre. Je veux bien croire qu'il y ait une symbolique particulière à laisser un ticket de métro (encore que...) mais un bonbon ? Enfin, ne nous plaignons pas trop. Les célébrités à recevoir des fleurs, dans ce cimetière, sont finalement assez rares. Il avait finalement de la chance, Truffaut, puisqu'il était joliment entouré.

Stendhal aussi, d'ailleurs :

Stendhal

Quand je suis arrivée, une gothique y était photographiée par son petit ami; elle enlaçait la colonne et jetait un regard langoureux au portrait de Stendhal. J'ai été sage; je n'ai pas ri. J'avais envie de nettoyer ce vert qui a dégouliné sur le prénom d'Henry. Le pauvre, méritait-il ça ?

 

En continuant, on rencontre Théophile Gautier :

Th_ophile_Gautier_1

Admirez-moi cette prise de vue ! C'est magnifique ! Une œuvre d'art ! (et je pèse mes mots !)
Je me suis mise par terre pour prendre une telle photographie; j'en suis excessivement fière. D'ailleurs, c'est mon fond d'écran actuel, et c'est très beau. Je reste humble, comme vous voyez. Si vous avez envie de voir sa tombe en entier, d'accord, la voici :

Th_ophile_Gautier_2

Ça reste imposant.
Peut-être pas autant, toutefois, que celle d'Alexandre Dumas (fils), qui a vu les choses en grand :

Alexandre_Dumas_1     Alexandre_Dumas_2

C'est imposant, donc, et plus qu'on ne pourrait le croire; la statue devait être grandeur nature; cet étalage en devient presque douteux. Les quatre colonnes soutiennent une voûte où est gravé un petit message : « Je me constituai dans ma vie et dans ma mort qui m'intéresse bien plus que ma vie car celle-ci ne fait partie que du temps et celle-là de l'éternité. »
Pourquoi pas, hein.
Que cela ne nous empêche pas de continuer la visite, avec les illustres frères...

Goncourt

... et de l'achever avec un message trouvé sur une tombe d'un anonyme :

Fin

Il fait si bon vivre !
Jette au feu les livres,
Cherche la raison
loin de ta maison

...

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samedi 13 septembre 2008

Ses chagrins deviendront les vôtres

Très honnêtement, je ne me sens pas d'attaque, à l'heure actuelle, d'écrire un billet sur Les aventures d'Oliver Twist, l'un des célèbres romans de Charles Dickens (publié pour la première fois sous forme de feuilletons, de 1837 à 1839).
Oliver_Twist Alors il n'y aura pas de vrai billet - à croire que ça va devenir une habitude avec Dickens, puisque j'avais déjà été dans l'incapacité totale, en décembre dernier, d'évoquer De grandes espérances. Il est parfois délicat de trouver les mots justes pour parler d'un roman qui nous a transporté, chaviré, ému. C'était le cas quand j'ai découvert Dickens; De grandes espérances est un merveilleux roman, dont les personnages continuent tranquillement de vivre en moi - et si je puis me permettre, Esis a consacré récemment
un excellent billet à cette œuvre; ce serait dommage de passer à côté; il y a aussi l'indétrônable Holly, qui a évoqué plus d'une fois l'œuvre dickensienne, et particulièrement Miss Havisham.
On pourrait croire que ma difficulté à parler d'Oliver Twist relève du même souci - comment parler de ce qu'on aime ? Ce n'est pas tout à fait juste. Ce n'est pas un mauvais roman, loin de là. C'est même délicieux, cruel, triste, entraînant. Le sort s'acharne contre Oliver, enfant abandonné à sa naissance. Une mauvaise étoile semble le suivre, inlassablement, de l'orphelinat aux rues de Londres où il est ramassé par une bande de voleurs cupides.
Oliver est petit, maigre, on dirait un oisillon mal en point, dont les jours seraient comptés. Pourtant, ses grands yeux restent vivants, quoi qu'il se passe. Sa gentillesse sera mise à rude épreuve, pendant 500 pages; mais rien, rien n'altèrera sa bonté et sa droiture. En soit, c'est un défaut : qui peut prétendre à une telle constance ? Pourtant, tous les personnages le sont. Les méchants sont méchants du premier au dernier mot; leur âme est crasse et rien ne pourra les rendre meilleurs. Les gentils le restent éperdument, aveuglément, comme s'ils ne pouvaient pas admettre que le mal rôde, au coin de la rue. Cette attitude est lassante - comment peut-on dresser une peinture palpitante du XIXe siècle avec des portraits aussi manichéens ? On a envie de secouer les gentils, d'enlever le masque des méchants.
On croise malgré tout des personnages amusants (ah, le bedeau cruel, arriviste, vénal !), intéressants, émouvants. Ce serait une injustice absolue de ne pas évoquer Nancy, une sorte de putain au grand cœur qui n'a pas eu d'autre choix que rejoindre la fange londonienne pour survivre. Quand je la traite de putain, j'exagère (et j'espère m'attirer des visites perverses, j'avoue tout); elle est seulement la maîtresse d'un des pires voleurs de la bande, Bill Sikes. Nancy pourrait avoir la même âme pourrie que les gens qu'elle fréquente, et pourtant, elle est d'emblée attendrie par le sort d'Oliver Twist. Elle fera son possible pour le sortir des bas-fonds de la ville. Je ne vous raconte pas tout - mais les plus belles pages du roman (et les plus dures) lui sont consacrées. Lors de ces instants, le texte revêt une force et une noirceur incroyables.
L'autre personnage fort émouvant est le petit Dick, qu'Oliver a côtoyé pendant ses premières années. Son copain n'a pas voulu fuir avec lui, mais attend le retour d'Oliver - car il ne doute pas un instant qu'on viendra le sortir de cet orphelinat moribond (où la nourrice, infecte, sous-alimente ses pensionnaires, qui en décèdent rapidement). Il représente le sort qu'aurait attendu Oliver s'il n'avait pas osé s'échapper. Le petit Dick nous offre l'un des paragraphes les plus pathétiques du roman :

« J'aimerais, dit l'enfant, laisser un message d'affection au pauvre Oliver Twist et lui faire savoir combien de fois je suis resté assis tout seul à pleurer en pensant à lui qui était en train d'errer dans la nuit sombre, sans personne pour l'aider. Et je voudrais lui dire, poursuivit l'enfant en serrant ses petites mains tandis qu'il parlait avec une intense ferveur, que j'ai été content de mourir étant encore très jeune, parce que peut-être que si j'avais vécu assez pour devenir homme et vieux, ma petite sœur qui est au Ciel aurait pu m'oublier ou ne plus me ressembler, et nous serions tellement plus heureux, si nous étions heureux tous deux là-haut, ensemble. »

Celui qui a lu ses lignes sans même esquisser un sourire attendri ne mérite pas sa place au paradis.
(mon don pour les menaces s'améliore de jour en jour, comme vous pouvez le remarquer)

En dehors de cela, Les aventures d'Oliver Twist regorgent aussi d'humour. Incroyable, n'est-ce pas ? Mais je ne mens pas. Dickens dresse des portraits ironiques des paroissiens, de ceux qui auraient les moyens d'aider les plus démunis, mais qui font tout leur possible pour les mépriser, et ce jusque dans la mort. Mon discours manquant d'exemple, en voilà un. C'est une conversation entre le bedeau et la femme d'un croque-mort (chez qui Oliver est logé un moment) :

« Vous l'avez suralimenté, Madame. Vous avez suscité en lui un esprit et une âme artificiels, qui ne conviennent pas à une personne de sa condition, Madame; comme vous le dira le Conseil, madame Sowerberry, qui est composé de philosophes pratiques: qu'est-ce que les indigents ont à faire d'une âme et d'un esprit ? Ça suffit bien qu'on leur permette d'avoir un corps vivant. »

L'auteur égratigne les hautes instances de la société, et il y a de quoi. On rit, bien qu'on sache qu'il y a du vrai dans ces accusations détournées. Dois-je préciser que, lorsque le bedeau formule ses reproches, Oliver est tout aussi famélique qu'avant ? Madame Sowerberry le nourrit de ce que les chiens ne veulent pas manger.
L'humour de Dickens soulage certains passages qui tirent en longueur; et son style, délectable, sublime son histoire et emporte le lecteur qui accepte de se perdre dans les rues boueuses de Londres, dans la campagne anglaise, dans les âmes torturées des personnages.

Qu'ajouter ? Ma lecture commence à remonter, et je manque d'inspiration. J'envie ceux qui, parce que Fashion leur a proposé de lire certains de ses classiques préférés, découvriront De grandes espérances cette année; je ne peux pas imaginer que quelqu'un en sera déçu (ou alors, c'est un menteur). Avec Oliver Twist, les données sont différentes; c'est un bon et beau roman, mais il n'a pas l'envergure du texte sus-cité et son empreinte sera moins tenace dans ma vie de lectrice.
Toutefois, les amateurs de Dickens, de littérature victorienne et de grands sentiments ne peuvent pas faire l'impasse sur cette lecture. Oliver Twist est un petit enfant qui ne demande que de l'affection.

« - Votre histoire est bien longue, fit remarquer Monks en s'agitant dans son fauteuil.
- C'est une histoire vraie, l'histoire de chagrins, d'épreuves et de douleurs, jeune homme, et de telles histoires sont généralement assez longues, en effet; si c'en était une de bonheur et de joie sans mélange, elle serait fort brève. »

Posté par erzebeth à 09:10 - lecture - Commentaires [19] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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