N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

vendredi 17 octobre 2008

I'm a snowball

Je ne sais pas si vous avez l'habitude de fréquenter les bibliothèques avec certaines de vos connaissances, mais je trouve ça assez agaçant. J'aime arpenter les rayonnages sans qu'on me parle, j'aime sortir un roman de l'étagère sans entendre un "Quoi, tu vas lire ça ?"... Puis parfois, bizarrement, c'est bien d'être accompagné.
Dans la chère BU où je travaille, on a depuis peu un fonds (restreint, certes) de BD. Je ne vous raconte pas l'hystérie quand on a vu toutes ces BD, sentant bon le neuf, à notre disposition... Mais nous restons en milieu universitaire, alors chez nous, il n'y a que du bon, du vrai, de l'approuvé. Idéal quand on veut découvrir cet univers - c'est ainsi qu'un jour, alors que mes  jolies petites mains frémissantes (quoi ?) saisissaient déjà Quartier lointain de Taniguchi, la charmante demoiselle qui m'accompagnait m'a dit : "Ah non ! C'est très bien, mais s'il te plaît, commence par Blankets, c'est sublime !". Son air menaçant ne m'a pas permis de discuter sa décision.

Blankets. Manteau de neige
de Craig Thompson (2003)
Casterman, 2004

http://images.ciao.com/ifr/images/products/normal/314/product-751314.jpg

Le problème est que je ne sais pas trop comment parler d'une BD - pardon : d'un roman graphique. Ne me demandez pas la nuance entre ces deux termes, je trouve que le second a un côté intellectuel rassurant (du style : "Moi, Madâme, je ne lis pas de BD, uniquement des romans graphiques") mais je suis sûre qu'il y a une subtile différence entre ces deux appellations. Ici, parce que nous sommes sur un blog chic, j'emploierai l'expression de roman graphique.
Mais puisque vous aimeriez bien savoir maintenant de quoi il s'agit, je vais vous le dire : Blankets est l'autobiographie dessinée de Craig Thompson. Bien que le point d'orgue de ce livre imposant (582 pages, quand même) soit sa première histoire d'amour avec Raina, il est aussi question de son enfance, et de ses interrogations face à l'adolescence, la foi, le dessin...
Car Craig a grandi dans une famille très pieuse - pour ne pas dire extrémiste. Il est affolant de se dire que de petits enfants ont réellement entendu de tels propos en cours de catéchisme. On culpabilise les enfants en leur disant que s'ils ne suivent pas la voie de Dieu, ils passeront l'éternité en Enfer. Mais le Paradis, ça se mérite - et peut-on y accéder quand on est un adolescent complexé, malheureux, et qui aime par dessus tout dessiner ? Dieu ne tolérerait pas une telle décadence ! Craig est très touchant, parce qu'il tente de réfléchir sur ces discours moralisateurs, et voudrait s'en extraire tout en conservant sa foi...
Le récit alterne principalement entre l'enfance, où Craig doit avoir 8-9 ans, et son adolescence. Petit, il dormait dans le même lit que son frère Phil, ce qui les réchauffait pendant les épouvantables nuits d'hiver... leur père était rude, mais ce n'est sans doute pas ce qu'ils ont enduré de pire... Craig, adolescent, ne ressemble pas aux autres. Trop sensible, trop grand, trop maigre, trop rêveur. Puis dessiner, c'est vraiment pour les nazes. Jusqu'à ce qu'il rencontre Raina...
Raina, elle redonnerait la foi à un athée. Sa beauté foudroie Craig et se noue entre eux une relation forte, d'abord amicale, mais qui s'approfondira lorsque le jeune homme ira passer quelques jours chez la belle demoiselle. Chez elle, ce n'est pas la joie non plus; sa famille se repose beaucoup sur elle, elle prend à sa charge ses deux frère et sœur handicapés (et adoptés), et doit subir aussi les railleries de ses parents qui divorcent. Petite maman avant l'heure, cette Raina. Pour ça, la présence de Craig illumine son quotidien; il est comme un rêve, comme un possible - comme un mieux. Le bonheur est à portée de mains.
Blankets_62 Le graphisme est à tomber par terre; certaines pages sont des joyaux de sensibilité, de profondeur, de délicatesse. Il est fascinant de voir à quel point les dessins sont soignés, et à quel point ils sont vivants. Il y a évidemment le scénario, les réflexions de Craig, mais les dessins emploient un nouveau langage qui se passe de mot (et je dis des lieux communs si je veux; je vous rappelle que je suis chez moi ici !). Il m'arrivait de rester face à une page, de longs instants, rien que pour en savourer la qualité du dessin. L'histoire prend vie, et on en vient à s'attacher terriblement aux personnages. Blankets est une autobiographie passionnante, où l'on peut sans doute retrouver ses propres émois adolescents... soit parce qu'on a soi-même connu un tel premier amour, soit parce qu'on en a rêvé, tellement de fois, que c'est comme si on l'avait vécu...
Mon seul regret est que ce roman graphique a une fin - j'aurais aimé que ça continue, qu'on me raconte encore la vie de Raina, de Craig, j'avais envie de marcher encore avec eux dans la neige du Wisconsin... Craig Thompson est excessivement talentueux, et sa remarquable sensibilité rend son œuvre totalement unique. Permettez-moi de vous mettre en garde : si, comme moi, vous décidiez de l'emprunter en bibliothèque, vous risqueriez de ne jamais le ramener...

L'avis de Nicolas; et parce que je vous aime bien, j'ajoute aussi un lien qui réunit sept pages de ce superbe roman graphique. Ne me remerciez pas. 

Posté par erzebeth à 09:00 - lecture - Commentaires [12] - Permalien [#]

Commentaires

    Je n'ai jamais bien comprisla nuance entre BD et roman graphique. Peut-être le nombre de pages?
    Maintenant que tu as commencé - et par du bon! - j'espère que tu vas succomber au reste! (et Taniguchi, c'est vachement bien aussi!)

    Posté par Mo, vendredi 17 octobre 2008 à 16:37
  • Ce livre est gé-nial! La qualité du dessin, la construction narrative, la subtilité de la construction des personnages, voilà ce qui fait un roman graphique pour moi mais si on appelle "Blankets" une BD peut me chaud (hi! hi!)

    Posté par C. Sauvage, vendredi 17 octobre 2008 à 19:59
  • Si si, on te remercie. Une libraire m'a beaucoup parlé, en bien, de cette BD, sans réussir à me convaincre, parce que ce graphisme est vraiment particulier et ne correspond pas à mes gouts. Mais ton billet permet de mieux appréhender les thématiques abordées qui par contre, sont vraiment dans mes cordes (y aurait un cinglé pour faire bonne mesure ?!). Je dois boucler mon budget BD à la bib et je crois que cette fois, ça va le faire !

    Posté par Ys, vendredi 17 octobre 2008 à 23:04
  • Je ne sais pas ce qu'est un roman graphique, mais je sais que celui-ci, thanx to you, me fait envie. Tentateuse, va! )

    Posté par fashion, vendredi 17 octobre 2008 à 23:35
  • Comme les autres... BD et roman graphique pour moi, c'est du pareil au même!!! Mais comment ne pas noter avec enthousiasme après un tel billet! Si je n'étais pas déjà en pyjama, je courrais l'acheter tout de suite!!

    Posté par Karine :), samedi 18 octobre 2008 à 00:00
  • * Mo, si l'on en croit wikipédia, un roman graphique est une BD "généralement dite pour adulte racontant une histoire détaillée et complexe se situant entre le roman et la bande dessinée industrielle."
    C'est aussi "une publication en un tome d'une histoire complète où le texte n'est plus nécessairement encastré dans des phylactères. Le graphisme y est plus radical, les histoires sont plus complexes et les personnages souvent ambigus."
    Si on n'est pas drôlement aidés avec cette définition !
    Je succomberai au reste, avec grand plaisir, et j'espère le plus vite possible !

    * M. Sauvage, si vous approuvez vous aussi, les lecteurs n'ont plus aucune raison de résister !

    * Ys, ah oui, si tu achètes cette BD pour ta bibliothèque, c'est génial ! Le côté religieux en rebutera certains, mais j'ai trouvé ça particulièrement bien traité...
    (un cinglé ? oui, mais un cinglé malheureusement réaliste, une pourriture qu'on ne voit que deux-trois pages, et qui m'a marquée pour le reste de la lecture...)

    * Fashion, tu ne pouvais pas me faire plus plaisir !

    * Karine, tout d'un coup, j'angoisse, si tu l'achètes et que tu n'aimes pas... ah !!! Heureusement que tu étais en pyjama, oui, ça freine les pulsions inconsidérées

    Posté par erzébeth, samedi 18 octobre 2008 à 09:52
  • Je ne l'ai jamais emprunté (dans ma bibliothèque qui elle aussi n'a que peu de BD - heu romans graphiques, et que des titres incontournables)... à cause de son titre : qu'est-ce que ça veut dire Blankets ?

    Posté par rose, samedi 18 octobre 2008 à 14:02
  • Je te comprends, c'est peu engageant... "Blankets", ça veut dire "couvertures". Il y en a une très belle, dans ce roman...
    Il ne faut pas se fier aux apparences, je trouve le titre et la couverture peu attirants, mais vraiment, l'auteur a une belle sensibilité !

    Posté par erzébeth, samedi 18 octobre 2008 à 19:01
  • Il est superbe ce roman graphique: belle couverture (enfin je trouve), beau graphisme, belle histoire pleine de sensibilité... Un de mes coups de coeurs del'année dernière!
    @ Fashion: disponible au prêt si tu veux!!

    Posté par chiffonnette, dimanche 19 octobre 2008 à 19:17
  • Chiffonnette, je n'en ai pas trouvé trace sur ton blog, tu n'en as pas parlé, alors ?
    Mais nous sommes d'accord, c'est superbe et envoûtant, je comprends que ça a été un coup de cœur pour toi !

    Posté par erzébeth, lundi 20 octobre 2008 à 08:23
  • Hum... je ne te remercie pas pour les extraits et je note ce roman graphique, donc. J'aime beaucoup le dessin. Et il fait vraiment 582 pages ? Wouah ! C'est ééééééééénorme, non ?

    Bon, je vais aller l'emprunter à Chiff' !!!

    Posté par Caro[line], mardi 11 novembre 2008 à 16:01
  • J'espère bien, que tu vas lui emprunter ! C'est vraiment superbe, tant du point de vue de l'histoire que du graphisme - du coup, je t'assure, les 582 pages filent à toute allure, j'en étais même surprise...

    Posté par erzébeth, samedi 22 novembre 2008 à 18:41

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