jeudi 30 octobre 2008
See you later !
Ce samedi-là, il faisait curieusement beau - curieusement car les derniers jours avaient été assez gris et froids. Le ciel bleu mettait de bonne humeur.
Alors que je marchais attentivement dans les rues résidentielles du quartier, j'ai croisé un chat roux (mes préférés, pour ceux qui ne suivent pas). J'ai de suite décidé que c'était un signe - de bonne augure ? Je ne savais pas l'interpréter.
Arrivée devant l'immeuble, je regardais les différents noms des locataires; j'y trouvais le nom d'épouse de ma sœur, et j'ai décidé que c'était un nouveau signe. Mais un signe de quoi ? Je ne savais toujours pas.
Il faisait beau, ce matin-là, j'étais tremblante mais le soleil me soutenait gentiment.
Dans mon génialissime carnet de bonnes idées à ne pas oublier (offert par Fashion)

on trouve depuis quelques temps cette bonne idée-là :

Et j'ai donc, dans un élan d'inconscience fou, décidé de passer à l'acte. Depuis, je dors mal la nuit, je me réveille aux aurores en listant mentalement tout ce que je dois faire, je trie mes affaires et ne comprends pas comment j'ai pu garder aussi longtemps un programme télé qui date de février, je retrouve des affaires que j'avais légèrement égarées, et parce que j'ai déjà les clés de mon nouveau studio, je lui rends visite de temps en temps, histoire de l'apprivoiser. Pourvu que j'y sois bien, répète inlassablement une petite voix intérieure.
Mais il n'y a pas de raison, dis-je tout haut.
Je quitte enfin ma boîte à chaussures, dont seul l'emplacement dans la ville me manquera. D'accord, l'escalier aussi (l'environnement proche, c'est-à-dire les parties communes et le bâtiment en soi, est assez superbe). Puis je me souviens de cette soirée où je regardais un film depuis mon lit, alors qu'une voix montait dans l'escalier. Deux hommes arrivaient, l'un d'eux s'arrêta devant ma porte (mon cœur battait fort) et dit : "Tu vois, c'était là mon premier appartement. C'était génial [ce fameux goût de la liberté !] mais c'est si petit, regarde, on dirait une cage". J'invente ses propos, car je m'en souviens mal. Mais ce mot, cage, je ne l'ai pas oublié.
Là où je vais, c'est à peine plus grand, mais tellement mieux. Oui, ce sera bien.
En attendant, il reste le souci internet. A priori, je me suis renseignée - le téléphone a déjà été installé là-bas, je ne devrais normalement pas attendre cinq mois avant d'avoir une connexion, comme ce fut le cas dans mon studio actuel. Mais il y aura normalement un petit délai, un laps de temps où je ne pourrai pas me connecter, voilà donc pourquoi je préviens de ma future absence (pourvu que leur délai de trois semaines était un leurre, ou je risque de tomber dans une mauvaise humeur excessive).
Je déménage ce week-end.
Pour le sexy swap, aucun souci. Je peux me connecter librement à fac, je reste au courant... juste, je ne prévois aucun billet pour le blog, vous pensez bien que je n'avais pas totalement la tête à rédiger des billets en avance...
Sur ce, je croise les doigts, et vous dis à très, très bientôt !
ps du 31.10 : je ne parle que du sexy swap, mais depuis, la magie a fait que je suis aussi inscrite au Victorian Christmas swap, impossible de résister... pas grave, je serai de retour à ce moment-là ! Mais si, allez...
mardi 28 octobre 2008
Ces mots qui deviennent des hommes
J'ai malheureusement peu de temps à vous consacrer cette semaine, alors je préfère vous laisser entre de bonnes mains - celles de Juliette (Juliette qui, me demandez-vous parce que vous êtes pressés et curieux, eh bien, Juliette, la chanteuse française. Pas une autre). Chacune de ses chansons raconte une véritable histoire, et celle que je vous propose me plaît beaucoup. Je vous laisse la découvrir, en étant sûre que cette histoire de lecture et d'imaginaire parlera à certain(e)s...
Comme je suis fort aimable, voici les belles paroles :
J'ai un bien étrange pouvoir
Mais n'est-ce pas une malédiction ?
Cela a commencé un soir
J'avais à peine l'âge de raison
J'étais plongée dans un roman
De la Bibliothèque Rose
Quand j'ai vu qu'il y avait des gens
Avec moi dans la chambre close
Qui donc pouvaient être ces gosses,
Cette invasion de petites filles ?
Que me voulaient ces Carabosse
Qui leur tenaient lieu de famille ?
J'ai vite compris à leurs manières
A leurs habits d'un autre temps
Que ces visiteurs de mystère
Étaient sortis de mon roman
{Refrain:}
Ils jacassent
A voix basse
Dès que j'ouvre mon bouquin
Je délivre
De leurs livres
Des héros ou des vauriens
Qui surgissent
M'envahissent
Se vautrent sur mes coussins
Qui s'étalent
Et déballent
Linges sales et chagrins
Ils me choquent
M'interloquent
Et me prennent à témoin
De leurs vices
Leurs malices
De leurs drôles de destins
Mauvais rêve
Qui s'achève
Dès que je lis le mot "fin"
A voix basse
Ils s'effacent
Quand je ferme le bouquin
A voix basse
Ils s'effacent
Quand je ferme le bouquin
Depuis dès que mes yeux se posent
Entre les lignes, entre les pages
Mêmes effets et mêmes causes
Je fais surgir les personnages
Pour mon malheur, je lis beaucoup
Et c'est risqué, je le sais bien,
Mes hôtes peuvent aussi être fous
Ou dangereux, ou assassins
J'ai fui devant des créatures
Repoussé quelques décadents
Échappé de peu aux morsures
D'un vieux roumain extravagant
J'évite de lire tant qu'à faire
Les dépravés et les malades
Les histoires de serial-killers
Les œuvres du Marquis de Sade
{Refrain}
N'importe quoi qui est imprimé
Me saute aux yeux littéralement
Et l'histoire devient insensée
Car je n'lis pas que des romans !
Ainsi, j'ai subi les caprices
D'un Apollon de prospectus
J'ai même rencontré les Trois Suisses
Et le caissier des Emprunts Russes
Un article du Code Pénal
Poilu comme une moisissure
S'est comporté comme un vandale
Se soulageant dans mes chaussures,
Ce démon qui vient de filer
Ça n'serait pas, -je me l'demande-
Un genre de verbe irrégulier
Sorti d'une grammaire allemande ?
Je pourrais bien cesser de lire
Pour qu'ils cessent de me hanter
Brûler mes livres pour finir
Dans un glorieux autodafé
Mais j'aime trop comme un opium
Ce rendez-vous de chaque nuit
Ces mots qui deviennent des hommes
Loin de ce monde qui m'ennuie.
Malgré les monstres et les bizarres
Je me suis fait quelques amis
Alors, j'ouvre une page au hasard
D'un livre usé que je relis
Et puis -j'attends je dois l'avouer-
Au coin d'un chapitre émouvant
Que vienne, d'un prince ou d'une fée,
Un amour comme dans les romans
Comme dans les romans
A voix basse
Qu'il me fasse
Oublier tous mes chagrins
Qu'il susurre
Doux murmures
Des "toujours" et des "demain"
Qu'il m'embrasse
Qu'il m'enlace
Et quand viendra le mot "fin"
Je promets
De n'jamais
Plus refermer le bouquin
- A voix basse, de Juliette (sur l'album Bijoux et Babioles, 2008)
dimanche 26 octobre 2008
Il est temps d'appliquer ses résolutions
Jeune fille en bleu jacinthe
de Susan Vreeland (1999)
traduction d'Hélène Fournier, Belfond, 2001

Ceux qui ont lu/vu (et aimé) La jeune fille à la perle comprendront sans doute pourquoi j'ai décidé de lire ce roman-ci.
Il y est question de Vermeer, et plus précisément d'un tableau qui a probablement été créé par le peintre, sans pour autant être authentifié : son propriétaire actuel, un professeur de mathématique, le cache et le couve du regard. S'il ne veut pas faire expertiser la sublime toile (représentant une jeune fille en train de coudre), c'est parce qu'il en a hérité de manière troublante... C'est ainsi que l'histoire nous emmène à différentes époques, permettant de découvrir ses différents propriétaires...
C'est le seul livre que j'ai lu cette semaine, et encore - je l'ai abandonné à la page 64. Pourquoi en parler, alors ? Pour plusieurs raisons; notamment parce que j'avais glissé ce livre dans mon challenge 2008 (à la fois pour le V, puis pour la couleur et pour la plante du défi Nom de la Rose) et que je voulais donc en dire deux mots; aussi parce que, bien que je n'ai pas du tout été réceptive à l'histoire, elle peut probablement en intéresser d'autres.
L'idée initiale me charmait; Vermeer est très intéressant, et lire une fiction construite autour de lui (après recherche, le tableau dont il est question dans le roman n'existe tout simplement pas) ne me déplaisait pas. Seulement, ça a coincé.
J'ai eu l'impression que le roman était bâclé, et qu'il tombait trop dans la facilité; le genre de roman qui a du succès, que tout le monde lit, que tout le monde aime, et qui ne laisse aucun souvenir fort en mémoire (la différence étant que je n'avais jamais entendu parler de ce livre, je ne sais donc pas s'il a eu du succès). Je n'avais pas envie d'un roman mielleux (le premier chapitre s'intitule "Aimer assez", ah, j'aurais dû me méfier !), ni d'une intrigue qui nous emmène partout, et même : n'importe où.
Car voilà, si l'actuel détenteur du tableau est gêné par sa présence, c'est parce que son père l'a volé à une famille juive, pendant la Seconde Guerre Mondiale, alors qu'il venait d'envoyer toute la petite famille en camp de concentration (je ne dévoile rien de grave en vous disant ça, on l'apprend dans les 30 premières pages). Mais alors, cette réappropriation de l'Histoire m'a énervée; tout à fait le genre de contexte qu'on utilise pour apitoyer, pour attacher le lecteur, pour lui montrer comme c'était triste, et comme il faut compatir, et blablabla... N'allez pas croire que je n'ai pas de cœur, ou que je me fiche de ce qui s'est réellement passé. Seulement, le sujet est épineux; on ne peut pas s'en servir comme on veut, ni n'importe comment. Il m'a semblé que le style de l'auteur et son intrigue décrédibilisaient cette horrible période historique. Ses bons sentiments ne m'ont pas touchée.
Et comme j'ai très peu de temps en ce moment, comme je ne veux plus me laisser crouler sous l'inutile, je n'ai eu aucun remord à fermer le livre, et à en attraper un autre. Je ne veux plus me laisser avoir, j'ai trop d'envies pour perdre mon temps avec des choses qui ne me plaisent pas.
Ceci dit, je juge sur très peu de pages; peut-être que la suite m'aurait séduite - en cela, si l'intrigue initiale vous plaît, tentez. On ne sait jamais. D'ailleurs, pour vous le prouver, je vous invite à aller lire le billet de Frisette qui, elle, a aimé.
Quant à moi, je me contente de Vermeer et des autres oeuvres qu'il a inspirées...
vendredi 24 octobre 2008
Adorable Miss Marple !
Oops, je viens de vous dévoiler la dernière phrase du livre.
L'affaire Protheroe
d'Agatha Christie (1930)
ici : éditions du Masque, 2008
traduction de Raymonde Coudert
Ce n'est pas du tout ce roman-là que je voulais lire quand j'ai emprunté l'intégrale de Miss Marple à la bibliothèque, mais comme j'ai appris que L'affaire Protheroe correspondait à la première apparition de la célèbre vieille femme, j'ai voulu faire les choses dans l'ordre. J'ai parfois de drôles de manies.
Ici, la narration est soutenue par le pasteur Clément. Il vit dans un petit presbytère de village, avec sa jeune épouse (elle a 20 ans de moins que lui), entouré de ses paroissiens tous plus bavards les uns que les autres (je devrais dire "bavardes", d'ailleurs, la population était majoritairement féminine. Et vieille. Mais c'est un autre débat).
Puis : « Je venais de découper une pièce de bœuf bouilli – des plus coriaces, soit dit en passant – quand, tout en me rasseyant, je fis remarquer, dans un esprit convenant bien peu à mon habit, que quiconque tuerait le colonel Protheroe rendrait au monde un fier service. »
Seulement voilà, quelques jours plus tard, le colonel Protheroe est retrouvé assassiné... dans le bureau du pasteur. Avouez que c'est fâcheux - mais le pasteur n'y est pour rien, puisqu'il avait même reçu un coup de fil mystérieux qui l'avait poussé à quitter son domicile... histoire que le meurtre ait lieu en toute quiétude.
Mais qui a fait tout haut ce que tout le monde souhaitait faire tout bas ? La propre fille du colonel, Lettice, qui voulait fuir avec Lawrence Redding, un peintre dont elle était éprise ? Le peintre lui-même ? Ou Anne Protheroe, la seconde épouse du défunt ? Sa pâleur ne laisse rien présager de bon. Sans oublier l'inconnue qui vient de s'installer au village, le curieux archéologue, son exubérante secrétaire, l'assistant du pasteur qui tombe mystérieusement malade...
Heureusement que Miss Marple est là ! La vieille dame vit à côté du presbytère; rien n'échappe à son regard acéré, et à sa logique imparable. Elle voit tout, devine tout. Comme elle le confesse elle-même : « Moi, j'ai toujours été passionnée par la nature humaine, si riche, si fascinante... » Comme elle a raison... c'est fou ce qu'on a à apprendre des gens, quand on les observe au quotidien...
Très vite, elle se fait une petite réputation dans le village :
« - S'il est amoureux de Lettice Protheroe...
- Ce n'est pas là ce que semble penser miss Marple.
- Miss Marple peut se tromper.
- Miss Marple ne se trompe jamais. Les vieilles chipies de son espèce ont toujours raison. »
Et, comme on s'en doute, la vieille chipie sera plus qu'utile pour la résolution de l'enquête...
Même si j'avais déjà lu quelques romans d'Agatha Christie auparavant, je crois que je ne m'étais jamais autant régalée qu'avec cette enquête. Ça tient à deux choses - ou plutôt, devrais-je dire, à deux personnages. Miss Marple, évidemment - que je découvrais; c'est une adorable enquiquineuse, qui s'avère rapidement être indispensable. Elle ne passe pas son temps à médire sur les autres villageois, mais elle écoute tous les ragots, et sous ses apparences bien soignées, on sait qu'elle dresse mentalement des portraits acérés des personnes qu'elle côtoie. Sa malice et son mystère sont enchanteurs.
Le second personnage absolument délicieux, c'est le pasteur lui-même. Pouvait-on rêver meilleur narrateur ? Son humour est irrésistible. Je ne peux m'empêcher de citer à nouveau un petit extrait :
« J'ai entendu quelqu'un éternuer, monsieur, me répéta-t-elle, et ce n'était pas un éternuement ordinaire, je vous jure.
Rien de ce qui touche un crime ne saurait être ordinaire. La détonation n'était pas une détonation ordinaire, l'éternuement n'était pas un éternuement ordinaire... L'inconnu avait sans doute éternué comme seuls les assassins savent le faire. »
Je trouve ça simplement parfait; c'est un pince-sans-rire incompris par les villageois (certains n'ont aucun sens de l'humour, et prennent tout au premier degré, ce qui renforce le comique), qui est à l'écoute, notamment de sa femme (il craint en permanence d'être trop vieux pour elle...). Il garde ses distances avec l'affaire, tout en s'y impliquant beaucoup (c'est que le meurtre a été commis chez lui !) - je veux dire qu'il parvient toujours à raisonner, même quand l'enquête devient incroyable, et son recul laisse souvent place à des raisonnements charmants.
Le roman est essentiellement constitué de dialogues, ce qui le rend extrêmement vivant - et, comme toujours, on soupçonne chaque personnage sans avoir de réels motifs de les soupçonner, on pouffe devant l'incompétence de l'inspecteur, on jubile quand Miss Marple ou le pasteur interviennent, et on avance,de surprises en surprises... L'intrigue est bien menée, ce n'est sans doute pas un chef-d'oeuvre de suspense, mais je ne crois pas de toute façon que c'était le but d'Agatha Christie. Rencontrer Miss Marple fut un plaisir que je n'aurais échangé contre aucun autre.
mercredi 22 octobre 2008
Toutes les femmes sont belles
En hommage à François Truffaut, ce billet fut écrit alors que je portais une jupe; c'est tellement rare que je tenais à le signaler.

Ne vous attendez pas à ce que je vous parle de L'homme qui aimait les femmes, un film de Truffaut sorti en 1977; non, si vous voulez lire à ce sujet deux billets absolument remarquables, je vous invite plutôt à aller par ici.
Je les ai lus après avoir visionné le film; ça m'a découragée d'écrire dessus. Mais ça ne m'empêche pas d'écrire autour, de penser à voix haute.
J'aime beaucoup Truffaut; je ne sais pas pourquoi. Ou plus exactement : je ne sais pas comment, ni quand ça a démarré. Sans doute avec Les 400 coups, son premier long-métrage. En même temps a débuté une grande admiration pour Jean-Pierre Léaud; ils se ressemblent, tous les deux. Ils se rejoignent aussi certainement dans leur amour pour les femmes.
Truffaut était un séducteur; c'était une autre époque, où les femmes portaient du rouge à lèvres, des jupes et des cheveux bien soignés. Que reste-t-il de ces apparences soignées ? Pas grand-chose, j'imagine.
Bertrand Morane (interprété par Charles Denner) serait probablement déçu s'il vivait à notre époque. Mais, quelle chance, dans les années 70, l'élégance était là, au coin de la rue. Dans le dessin d'une cheville ou dans une démarche particulière, dans un regard rêveur ou dans un rire étincelant. Morane n'est pas un dragueur au sens où on l'entendrait aujourd'hui - maintenant, il faut être belle, mince, et porter de la lingerie tout droit sortie de Victoria's secret.
Si l'on ne rentre pas dans le moule, on a moins de chances de plaire. Ce n'était visiblement pas le cas à l'époque où vivait le personnage de Truffaut; en cela, L'homme qui aimait les femmes est une douce apologie de la femme, quelle qu'elle soit. Bertrand Morane trouvait une douceur dans chacune des figures féminines qu'il croisait (en cela, la scène finale au cimetière est particulièrement réussie). Bertrand Morane a aimé des femmes excessivement différentes, parce qu'elles pouvaient toutes lui apporter quelque chose de particulier.
Il était sans doute un peu fou aussi; capable d'enquêter pendant une semaine pour retrouver l'identité de jambes croisées dans la rue. Il pouvait faire peur; mais les femmes succombaient toutes devant lui. Lisaient-elles du respect et du désir dans son regard ? Pourtant, cotoyer un tel homme peut faire souffrir... car si Bertrand Morane aime, il refuse de s'attacher. On comprend pourquoi en regardant le film... C'est un homme blessé qui ne peut s'empêcher d'apprécier l'objet de ses tourments.
On peut aussi sans doute être gêné par le propos; c'est certes une ode à la femme, mais celle-ci doit être à la hauteur du fantasme. Même s'il sait être sensible à divers charmes, le personnage central reste un homme de goût, ses conquêtes sont ravissantes. C'est un monde de fantasmes; c'est à la femme d'être à la hauteur de ce qu'on attend d'elle. Une telle féminité est difficile à entretenir; et les hommes qui se croient seuls juges au final... Quelque chose, dans le propos du film, m'a gênée; ça veut dire que je l'ai mal regardé. Ou que ce n'est que de la pure jalousie car je ne sais pas marcher avec des talons.
« Celles qui sont belles de dos et moches de face me donnent une sensation de soulagement, puisque malheureusement il n'est pas question de les avoir toutes » - je vous rassure, dans le contexte du film, cette réplique est très drôle. Mais il n'empêche; comment être à la hauteur des fantasmes masculins ? en les ignorant ? en se sentant belle, soi-même ?
Ce ne sera pas mon film préféré de Truffaut, mais ce n'est pas grave; les acteurs y sont excellents, à commencer par Charles Denner, dont le phrasé particulier et poétique magnifie ses répliques - n'oublions pas non plus Brigitte Fossey, charmante, qui encadre le film et regarde, avec nous, toutes les femmes qui se souviennent de Bertrand Morane; il les a parfois rendu heureuses, il les a aimées, à sa manière. Lisez, vraiment, ce qu'en dit Holly, c'est passionnant. Et n'oubliez pas : « Les jambes des femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tout sens, lui donnant son équilibre et son harmonie ».
lundi 20 octobre 2008
Il avait décidé de ne plus souffrir
Finn Prescott
de Jérôme Lambert
Editions de l'Olivier, 2007

Il était une fois Finn Prescott. En réalité, l'histoire commence mal : il vient de mourir.
Mais qui était-il ? C'est bien la question à laquelle le roman tente de répondre, en empruntant parfois quelques détours...
J'ai rarement fait plus court en mise en place de l'intrigue; pourtant, je pourrais sacrément développer, même si au final, j'en viendrais fatalement à vous dire ceci : l'histoire de cette vie n'est qu'un prétexte pour nous raconter autre chose. En cela, la quatrième de couverture est assez juste - elle soulève quelques questions existentielles, voire presque philosophiques (l'exploration du monde rend-elle plus sage ?), qui sont détaillées ensuite dans le roman, mais avec une telle légèreté qu'on a l'impression de réfléchir involontairement tout en se divertissant. Curieux.
De toute manière, il n'y a pas de doute : c'est un roman curieux. Papillon n'a d'ailleurs pas apprécié ce portrait en creux. Car, c'est vrai, si l'on vient à écrire un roman sur un personnage, on se dit qu'il a certainement eu une vie trépidante, exceptionnelle, ou qu'il avait un caractère hors-norme. Ici, non. Finn Prescott (dont le nom a des intonations anglaises, comme tous les personnages du roman, alors qu'ils sont tous français) est un "petit homme". Seulement, j'ai trouvé son parcours passionnant, car c'est un homme qui a rêvé, qui a espéré, qui a voulu accomplir - en échouant la plupart du temps, certes, comme quand il a voulu faire le tour du monde pour voir ce que ce dernier avait à lui apprendre... il est tombé malade, et a dû rentrer chez ses parents. Voilà, ce qui me plaît, c'est que c'est un homme qui a essayé, et toujours avec une espérance débordante.
Le récit laisse aussi une grande part à Nina Carolyn Newland, et sa relation émouvante avec son frère (ce dernier ayant décidé que la seule chose qui valait la peine sur terre était d'aimer, mais que c'était aussi le sentiment le plus destructeur). Je n'ai pas trop envie de m'étendre sur Nina; je préfère laisser la découverte à ceux qui oseront un jour se plonger dans ce roman...
Jérôme Lambert a une écriture ma foi fort séduisante; avec un humour parfois décalé, il décrit des situations qui paraissent anodines, mais qui ne le sont pas. Car c'est à nous de décider si c'est réellement anodin, banal, ou si on ne peut pas y distiller une petite lumière qui changerait la perception des événements.
Il ne faut pas croire une seconde les interviews qui évoquent des points communs avec Edith Wharton, Henry James, Jane Austen. Ca n'y ressemble pas du tout, même si l'auteur prétend s'être inspiré d'eux. Peut-être, après tout - mais au final, Jérôme Lambert développe un style bien particulier, une vision des choses étonnante, et un humour qui, dieu soit loué, n'a rien à voir avec celui de Jane. Le romancier a l'art de la formule, cette petite tendance actuelle dans la littérature française, où il est bon de finir un paragraphe sur une petite pirouette, un trait d'esprit; mais il le fait bien. Ce n'est pas racoleur, fabriqué, malhonnête.
Finn Prescott est un roman qu'on pourrait croire tout simple, ou un peu vide (mais pourquoi raconter la vie d'un petit médecin qui n'a rien d'extraordinaire ?), tout cela est une question d'angle de vue; pour moi, ce fut une lecture charmante, intéressante, j'aime ces petits destins qui n'ont l'air de rien, et si on veut bien prendre la peine d'observer, le premier Finn Prescott venu peut avoir des choses à nous apprendre...
« - Tu penses vraiment que toutes les vies se valent ?
[...]
- Je n'ai pas dit cela, précisa Finn. Je n'ai pas parlé de valeur. J'ai parlé de singularité, d'originalité, de distinction. A mon avis, et c'est mon expérience, la plupart des gens vivent la même vie, oui, bien sûr. La médiocrité traverse les milieux avec une rapidité insoupçonnée. Nous sommes confrontés aux mêmes impasses: l'effort ou le confort. Tu es vivant plus que personne: tu te plains de l'inactivité de ta vie, de la monotonie et de la platitude ordinaire de ton existence. Sois heureux ! C'est la preuve que tu n'es pas mort et que tout dépend de toi. »
In Cold Blog a écrit un excellent billet sur ce roman
vendredi 17 octobre 2008
I'm a snowball
Je ne sais pas si vous avez l'habitude de fréquenter les bibliothèques avec certaines de vos connaissances, mais je trouve ça assez agaçant. J'aime arpenter les rayonnages sans qu'on me parle, j'aime sortir un roman de l'étagère sans entendre un "Quoi, tu vas lire ça ?"... Puis parfois, bizarrement, c'est bien d'être accompagné.
Dans la chère BU où je travaille, on a depuis peu un fonds (restreint, certes) de BD. Je ne vous raconte pas l'hystérie quand on a vu toutes ces BD, sentant bon le neuf, à notre disposition... Mais nous restons en milieu universitaire, alors chez nous, il n'y a que du bon, du vrai, de l'approuvé. Idéal quand on veut découvrir cet univers - c'est ainsi qu'un jour, alors que mes jolies petites mains frémissantes (quoi ?) saisissaient déjà Quartier lointain de Taniguchi, la charmante demoiselle qui m'accompagnait m'a dit : "Ah non ! C'est très bien, mais s'il te plaît, commence par Blankets, c'est sublime !". Son air menaçant ne m'a pas permis de discuter sa décision.
Blankets. Manteau de neige
de Craig Thompson (2003)
Casterman, 2004

Le problème est que je ne sais pas trop comment parler d'une BD - pardon : d'un roman graphique. Ne me demandez pas la nuance entre ces deux termes, je trouve que le second a un côté intellectuel rassurant (du style : "Moi, Madâme, je ne lis pas de BD, uniquement des romans graphiques") mais je suis sûre qu'il y a une subtile différence entre ces deux appellations. Ici, parce que nous sommes sur un blog chic, j'emploierai l'expression de roman graphique.
Mais puisque vous aimeriez bien savoir maintenant de quoi il s'agit, je vais vous le dire : Blankets est l'autobiographie dessinée de Craig Thompson. Bien que le point d'orgue de ce livre imposant (582 pages, quand même) soit sa première histoire d'amour avec Raina, il est aussi question de son enfance, et de ses interrogations face à l'adolescence, la foi, le dessin...
Car Craig a grandi dans une famille très pieuse - pour ne pas dire extrémiste. Il est affolant de se dire que de petits enfants ont réellement entendu de tels propos en cours de catéchisme. On culpabilise les enfants en leur disant que s'ils ne suivent pas la voie de Dieu, ils passeront l'éternité en Enfer. Mais le Paradis, ça se mérite - et peut-on y accéder quand on est un adolescent complexé, malheureux, et qui aime par dessus tout dessiner ? Dieu ne tolérerait pas une telle décadence ! Craig est très touchant, parce qu'il tente de réfléchir sur ces discours moralisateurs, et voudrait s'en extraire tout en conservant sa foi...
Le récit alterne principalement entre l'enfance, où Craig doit avoir 8-9 ans, et son adolescence. Petit, il dormait dans le même lit que son frère Phil, ce qui les réchauffait pendant les épouvantables nuits d'hiver... leur père était rude, mais ce n'est sans doute pas ce qu'ils ont enduré de pire... Craig, adolescent, ne ressemble pas aux autres. Trop sensible, trop grand, trop maigre, trop rêveur. Puis dessiner, c'est vraiment pour les nazes. Jusqu'à ce qu'il rencontre Raina...
Raina, elle redonnerait la foi à un athée. Sa beauté foudroie Craig et se noue entre eux une relation forte, d'abord amicale, mais qui s'approfondira lorsque le jeune homme ira passer quelques jours chez la belle demoiselle. Chez elle, ce n'est pas la joie non plus; sa famille se repose beaucoup sur elle, elle prend à sa charge ses deux frère et sœur handicapés (et adoptés), et doit subir aussi les railleries de ses parents qui divorcent. Petite maman avant l'heure, cette Raina. Pour ça, la présence de Craig illumine son quotidien; il est comme un rêve, comme un possible - comme un mieux. Le bonheur est à portée de mains.
Le graphisme est à tomber par terre; certaines pages sont des joyaux de sensibilité, de profondeur, de délicatesse. Il est fascinant de voir à quel point les dessins sont soignés, et à quel point ils sont vivants. Il y a évidemment le scénario, les réflexions de Craig, mais les dessins emploient un nouveau langage qui se passe de mot (et je dis des lieux communs si je veux; je vous rappelle que je suis chez moi ici !). Il m'arrivait de rester face à une page, de longs instants, rien que pour en savourer la qualité du dessin. L'histoire prend vie, et on en vient à s'attacher terriblement aux personnages. Blankets est une autobiographie passionnante, où l'on peut sans doute retrouver ses propres émois adolescents... soit parce qu'on a soi-même connu un tel premier amour, soit parce qu'on en a rêvé, tellement de fois, que c'est comme si on l'avait vécu...
Mon seul regret est que ce roman graphique a une fin - j'aurais aimé que ça continue, qu'on me raconte encore la vie de Raina, de Craig, j'avais envie de marcher encore avec eux dans la neige du Wisconsin... Craig Thompson est excessivement talentueux, et sa remarquable sensibilité rend son œuvre totalement unique. Permettez-moi de vous mettre en garde : si, comme moi, vous décidiez de l'emprunter en bibliothèque, vous risqueriez de ne jamais le ramener...
L'avis de Nicolas; et parce que je vous aime bien, j'ajoute aussi un lien qui réunit sept pages de ce superbe roman graphique. Ne me remerciez pas.
mercredi 15 octobre 2008
Ces transports-là n'ont rien d'amoureux

Dans le métro, un petit garçon d'environ deux ans est entouré de ses parents. Il pourrait être mignon s'il avait une coupe de cheveux moins stupide. Sa mère le prend dans ses bras, s'approche du père, parle à l'enfant : "Vas-y, tape-le".
J'espère naïvement avoir mal entendu, mais non, la jeune maman insiste. "Tape-le". Et le petit enfant de gifler son papa, plus ou moins maladroitement, jusqu'à ce qu'on entende un grand claquement sur la joue du père. "C'est très bien !". Ça les amuse; j'ai envie de leur retirer la garde du petit.
Dans le métro, un matin aux heures d'affluence, une jeune femme monte dans la rame tant bien que mal; elle tient une boîte contre elle, où l'on peut apercevoir, grâce à un couvercle transparent, deux chatons. Les passagers qui jusque-là avaient une expression d'abattement absolu se prennent à sourire bêtement devant les deux bestioles. J'y jette un œil, forcément. Mais qu'un seul - l'un des chatons est tigré roux, et je sais que si je le regarde encore une fois, je suis capable d'arracher la boîte de la femme et partir en courant avec le petit félin. Je n'ai jamais su résister à un chat tigré roux.
Dans le métro, assise dans la dernière rame, une jeune fille s'affaire, fouille dans son sac, et ses gestes peu délicats attirent mon attention. Elle sort un petit sachet de pharmacie, exhibe sa nouvelle boîte de pilules, range une plaquette dans un boîtier adéquat. Tout le monde est au courant de ses mœurs contraceptives, et je me demande si elle n'aurait pas pu attendre d'être chez elle pour effectuer ses petits rangements.
Dans le métro, j'ai les bras chargés de courses. Une femme s'assoit sur un strapontin, et ouvre une lettre qu'elle tenait à la main. En gros caractères noirs, on lui spécifie qu'elle n'est pas la bienvenue sur le territoire français. Impossible de discuter la décision; on l'expatrie. Je la regarde; elle n'a pas l'air effrayé, ni inquiet. Il y aurait de quoi pourtant. Je la regarde et je me demande pourquoi elle - pourquoi justement elle. Je m'interroge et j'ai mal au cœur, mais on ne peut rien faire.
Dans le métro, j'en connais une qui a réussi à se coincer les cheveux dans la porte. Ne le tentez jamais : on se sent affreusement stupide. Heureusement, la rame était pleine; les gens n'ont pas fait attention à cette fille qui a joué des coudes pour rentrer dans l'espace confiné. J'ai essayé de mesurer l'ampleur des dégâts, seule une petite poignée de cheveux était coincée. En tirant négligemment, faisant mine de ramener tous mes cheveux sur mon torse, peut-être que ça marchera ?
Ça a marché.
Depuis, quand les portes se ferment, je m'en éloigne toujours d'au moins dix centimètres, et fais attention à ne pas laisser traîner mes cheveux n'importe où.
lundi 13 octobre 2008
Une maison vide
J'avais bien dit que je reparlerais de Cléo de 5 à 7, et il faut savoir que je tiens parole. Parfois.
Il y a deux points sur lesquels je souhaitais revenir.
Cléo est une petite chanteuse parisienne, dont le succès risque d'être éphémère. Mais pour que ça ne soit pas le cas, elle travaille à un nouvel album avec ses musiciens - son pianiste (interprété par Michel Legrand) lui propose une chanson un peu plus grave que ce qu'elle interprète d'habitude. Cela s'appelle Sans toi, et c'est réellement un texte de Michel Legrand :
Je ne sais pas si un tel extrait passe bien quand on n'a pas vu le film; peut-être que ça paraît kitsch ? Mais quand on sait comme Cléo se sent seule (son amant n'est pas très attentif) et comme elle est rongée par l'inquiétude (n'oublions pas qu'elle attend un avis médical), le texte prend une nouvelle ampleur; personnellement, je la trouve touchante.
Elle l'est une nouvelle fois, plus tard, lorsqu'elle rencontre Antoine dans le parc Montsouris. Cette fois, pas d'image; juste leur conversation, que je vous retranscris. Il est vrai que c'est plutôt Antoine qui prend la parole, mais cet échange en dit beaucoup sur les deux personnages, à mon avis.
(la première réplique est d'Antoine)
- De quoi avez-vous peur ?
- J'ai peur de tout. Des oiseaux, de l'orage, des ascenseurs, des aiguilles et puis maintenant, cette énorme peur de mourir.
- Si vous étiez avec moi en Algérie, vous auriez tout le temps peur alors.
- Quelle horreur !
- Moi, c'est plutôt mourir pour rien qui me désole. Donner sa vie à la guerre, c'est un peu triste. J'aurais mieux aimer la donner à une femme. Mourir d'amour.
- Vous n'avez jamais été amoureux ?
- Oh si, des tas de fois, mais jamais autant que j'aurais voulu; à cause des filles, vous savez comme elles sont. Elles aiment et puis, total, elles aiment qu'on les aime; elles ont peur de tout, de se donner à fond, d'y laisser une plume ou deux, d'être marquées. Elles aiment à moitié, elles s'économisent. Leur corps, c'est comme un joujou; ce n'est pas leur vie. Alors moi aussi je m'arrête en route, je débraie. Excusez-moi de vous dire tout cela, je ne vous connais pas.
- Si, vous dites vrai.
- Vous avez déjà aimé ?
- Oui, comme ça, comme vous dites. Toujours eu peur de me faire avoir.
Aucune analyse de ma part.
Juste l'envie de prolonger le charme du film.
vendredi 10 octobre 2008
Surtout, ne deviens pas comme moi
Un jour, Cuné a conseillé un roman visiblement passionnant.
Un autre jour, alors que je déambulais dans les rayons de la médiathèque, je me suis autorisée une petite folie : emprunter un roman qui, ô mon dieu, allait me donner un bon prétexte pour ne pas travailler (je suis très forte à ce jeu-là). Je sais qu'il est très subversif de se rendre dans une bibliothèque pour emprunter un livre, mais je n'ai peur de rien.
J'étais toute contente, grâce au hasard, de tomber sur le livre que Cuné avait fortement encensé.
En rentrant chez moi, je me suis rendu compte qu'elle n'avait jamais lu ce bouquin.
Wisconsin
de Mary Relindes Ellis
(The Turtle Warrior, 2004)
traduction d'Isabelle Maillet, Buchet-Chastel, 2007

Les Lucas forment une famille blessée; il y a le père, John Lucas, un ivrogne invétéré qui n'est que violence pour son entourage. Il y a Claire Lucas, la mère, une femme considérée comme folle (elle n'a plus quitté ses bigoudis depuis des décennies), qui se protège en réalité du mieux qu'elle peut de cette vie qu'elle exècre et qui a éteint en elle tout désir de rire.
Ils ont eu deux fils - James, l'aîné, espère bien écraser un jour la figure paternelle, et c'est justement pour le défier (et quitter le domicile familial) qu'il s'engage et part faire la guerre du Vietnam. Bill, lui, est plus petit, plus timide. Il joue au héros avec son épée en carton et sa tortue-bouclier. Il a besoin qu'on le protège, mais James parti, il doit apprendre à dormir seul.
Il y a bien les voisins (Ernie et Rosemarie), un couple aimant qui supporte mal l'absence de descendance, mais même les voisins les plus gentils du monde ne peuvent remplacer un frère. Encore moins quand celui-ci meurt au combat.
Wisconsin est construit en plusieurs parties, qui se déploient dans le temps - on navigue de 1967 à 2000, les personnages prenant tour à tour la parole pour nous exprimer leur version des faits. On s'y repère facilement, d'autant plus que la narration n'est pas toujours basée sur la première personne du singulier.
Ce roman n'est pas là pour servir une intrigue rebondissante et captivante, c'est un condensé de vie américaine dans un État où les habitants cohabitent avec la nature, certains parvenant à s'en faire une alliée... au moins, dans les bois, on est tranquille. Tous les personnages se trimballent des blessures profondes, des non-dit qui les dévorent, des regrets qui les éteignent... cette souffrance quotidienne est excessivement touchante, dans le sens où ils tentent tous, malgré tout, de survivre. On pourrait qualifier Wisconsin de fresque américaine, mais ça ne suffirait pas pour dire à quel point ce roman est maîtrisé, profond, merveilleux. Le récit est totalement envoûtant; suivre ces personnages pendant des décennies permet de s'y attacher, de voir quelles armes (pacifiques) ils emploient pour s'en sortir. La guerre est une chienne qui détruit tout, mais il ne faut pas la laisser gagner. Cette lutte journalière contre les démons, et contre les plaies non cicatrisées finit par payer. Pour paraphraser un passage du roman, on peut se demander : les personnages guérissent-ils ? Non, ils apprennent juste à faire face.
Et c'est colossal.
« Il se cache le visage derrière ses mains et, penché en avant, il laisse échapper un long sanglot. Je sens mon cœur se déchirer.
Quand Ernie a-t-il pleuré pour la dernière fois ? Ça doit remonter à des années. Moi, j'ai beaucoup pleuré, comme bien des femmes ici. Mais même au plus fort de la douleur, nous gardons toujours espoir. Nous, les femmes, nous manifestons notre chagrin à la manière des loups et des coyotes, hurlant à l'adresse de nos partenaires et de toute la meute. Quand les hommes pleurent, ils expriment une telle vulnérabilité, une telle angoisse, qu'ils semblent presque à l'agonie. »
Ce billet a été écrit en quatrième vitesse, un soir de fatigue intense; merci d'être encore plus indulgent que d'habitude. Je ne me sentais pas de faire mieux.
Si la couverture du roman me rappelait vaguement quelque chose, c'est parce que j'en avais entendu parler chez Tamara, Fashion et Lily.
Le roman que j'avais en fait noté chez Cuné était celui-ci.





