N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

lundi 24 novembre 2008

There is life out there

http://ecx.images-amazon.com/images/I/41AK3Z58GQL._SL210_.jpg

Suite à un billet où il était question de métro et d'observation, Levraoueg et un ami m'ont tous les deux renvoyé à la même référence : Journal du dehors, d'Annie Ernaux. Étant curieuse, j'ai donc emprunté ce petit livre, et l'ai lu pendant mes trajets de métro (quelle idée subversive, n'est-ce pas).
Journal du dehors est mince (107 pages); il retrace le parcours d'Annie Ernaux, de 1985 à 1992, alors qu'elle est dans les transports en commun, dans la rue, dans des centres commerciaux. La romancière regarde, observe, est parfois témoin ou actrice de certaines scènes, a priori anodines, mais qui peuvent en dire beaucoup sur la société, sur le comportement de l'homme, sur l'endroit où l'on vit.
Le recueil est très disparate; certains passages sont douloureux (Annie Ernaux n'hésite pas à nous parler des SDF, de certaines failles de la société, en nous obligeant à prendre conscience de cette merde, ne serait-ce quelques instants), d'autres sont simplement drôles; il y en a aussi qui sont complètement inutiles, soyons honnêtes (« A la caisse de Franprix, dans la queue, une femme asiatique portait le cartable de son petit garçon sorti juste de l'école et qui s'amusait à côté d'elle. » Passionnant). Mais, d'une manière générale, les petites scènes sont intéressantes ou touchantes; Annie Ernaux, l'air de rien, s'interroge sur la société de consommation, sur les souvenirs, sur son métier.

« Je m'aperçois qu'il y a deux démarches possibles face aux faits réels. Ou bien les relater avec précision, dans leur brutalité, leur caractère instantané, hors de tout récit, ou les mettre de côté pour les faire (éventuellement) « servir », entrer dans un ensemble (roman par exemple). Les fragments, comme ceux que j'écris ici, me laissent insatisfaite, j'ai besoin d'être engagée dans un travail long et construit (non soumis au hasard des jours et des rencontres). Cependant, j'ai aussi besoin de transcrire les scènes du R.E.R., les gestes et les paroles des gens pour eux-mêmes, sans qu'ils servent à quoi que ce soit. »

Il faut malgré tout être lucide; aucun éditeur n'aurait accepté de publier un tel recueil si son auteur n'avait pas déjà la notoriété d'Ernaux. Ramenez-vous, novice, chez Gallimard, avec les instantanés, pourtant fort bons, de  Mo ou de Laëtitia, on vous rira au nez. C'est ce qui me gêne un peu - comme si là, c'était meilleur, parce que c'est Annie Ernaux. Alors qu'une certaine reconnaissance médiatique n'est absolument pas synonyme de qualité... Mais je juge un peu hâtivement, puisque c'était la première fois que je lisais cette femme. Je l'ai rencontrée il y a quelques mois, alors qu'elle était venue présenter Les Années à la médiathèque. Elle ne m'avait pas séduite (notamment à cause d'une remarque fâcheuse sur les jeunes, ces derniers ne se sentant pas concernés, selon elle, par leur avenir...). Son Journal du dehors n'était sans doute pas le meilleur moyen de découvrir son travail, tant pis.
Il y a aussi ce petit paragraphe :

« « Il y a au musée de Bâle un tableau de... » (A la place de Bâle, ce peut être Amsterdam, Florence, etc). Début de phrase impersonnel, anodin, souvent entendu, lu, qui pourtant signifie instantanément l'appartenance à un certain monde. Celui où l'on est familier de la peinture, certes, mais aussi celui où l'existence est ouverte, voyageuse avec discernement, assez légère pour qu'un tableau soit une chose d'importance dans la vie et la mémoire. Une existence aux antipodes des courses du samedi en famille et du camping de Palavas en août. »

Ca me gêne un peu; je ne vois pas pourquoi on ne peut pas concilier les courses du samedi et une curiosité culturelle. Je ne vois pas pourquoi les campeurs ne pourraient pas aussi visiter des musées. Il y a un raccourci classe moyenne = dénigrement culturel qui me chagrine. Toujours mettre les gens dans des cases, comme s'il était impossible d'être d'un milieu aisé tout en étant con comme ses pieds... C'est du mépris un peu facile - mais ce n'est qu'un détail dans ce recueil.
Globalement, la lecture est très agréable, et Annie Ernaux fait preuve d'une sensibilité qui m'a malgré tout donné envie de la découvrir un peu plus.

« Je demande à la jeune coiffeuse qui s'occupe de moi : « Est-ce que vous aimez lire ? » Elle répond: « Oh ça ne me dérange pas de lire, mais je n'ai pas le temps. » (« Ça ne me dérange pas », de faire la vaisselle, la cuisine, travailler debout, l'expression pour dire qu'on est capable de faire tranquillement des choses pénibles. Lire peut donc en faire partie.) »

(Quant à moi, je crois que je vous referai des billets d'instantanés, comme ça, rien que pour le plaisir)
(et la phrase du titre, qu'on peut entendre un peu partout, est plus précisément un clin d'oeil à Yann Tiersen, et à sa joviale chanson
Monochrome)

Posté par erzebeth à 09:00 - lecture - Commentaires [21] - Permalien [#]

Commentaires

    C'est marrant ce que tu dis - et ce qu'A. Ernaux laisse entendre - sur la classe moyenne, les cases, la culture et les courses.
    Je n'ai pas encore lu ses livres, mais j'avais l'impression (avec "La Place", surtout) qu'elle aurait eu une attitude contraire, à cause de son histoire à elle.
    C'est pas clair ce que je dis... enfin pour moi, si, mais pour celui qui n'est pas dans ma tête et me lis? Mais je n'arrive pas à mieux le formuler!

    Posté par Mo, lundi 24 novembre 2008 à 09:13
  • Je comprends tes réserves parce que je ressens souvent la même gêne en lisant Annie Ernaux. Je pense que c'est avant tout une différence générationnelle. Du temps de sa jeunesse, les classes voulaient encore dire quelque chose, et elle a construit toute sa légende dessus. Aujourd'hui, beaucoup plus de gens ont accès à l'instruction et en même temps bien des gens capables d'apprécier la peinture vivent dans une grande précarité. Les catégories ne sont donc plus aussi étanches. Mais personnellement je conserve beaucoup de sympathie pour elle, pour sa démarche. Elle n'est pas sur une position trop rigide, elle reste en quête perpétuelle et c'est ce qui la rend intéressante. Et si je devais te glisser un autre titre, pour vraiment entrer en relation avec elle, je te recommanderais "Passion simple" (ou comment l'amour fait d'une intello une midinette)

    Posté par levraoueg, lundi 24 novembre 2008 à 10:24
  • Je me souviens de ton beau billet sur les "transports", surtout le petit chat tigré roux, et aussi la dame sous la menace d'une expulsion prochaine !
    Je viens de lire les instantanés de Mo et de Laëtatia, qui, il est vrai, méritent une diffusion et une reconnaissance plus importante. Leurs observations sont fines et justes et c'est rassurant de voir que d'autres se font les mêmes réflexions que moi, quand quelquefois j'observe ou tente d'écouter mes voisins de métro.
    Et je ne connais Annie Ernaux que de réputation, et n'ai encore rien lu d'elle

    Posté par virginie, lundi 24 novembre 2008 à 12:35
  • Ce que tu dis sur sa perception des classes sociales est ce qui m'a profondément dérangée dans "La place", d'autant plus qu'elle y campe son père, à mi-chemin entre l'ouvrier et le commerçant et elle en face, qui ne le comprend pas. C'est peut-être effectivement une question de perspective socio-historique (elle a une cinquantaine d'années je crois) mais c'est particulièrement pénible. Si on ajoute à cela que son style me hérisse, je le trouve plus suffisant que blanc (c'est ainsi que la critique le qualifie) : une auteure que je ne suis pas prête de relire...

    Posté par fashion, lundi 24 novembre 2008 à 16:39
  • C'est dommage que tu aies lu ce livre d'Annie Ernaux, car il y en a d'autres qui sont absolument merveilleux de simplicité, de tendresse et d'émotion. "La Place" où elle parle de ses relations avec son père, "La femme gelée" et de son expérience de femme. C'est une romancière du quotidien à l'écriture minimaliste que j'aime beaucoup et que je lis avec plaisir.

    Posté par Nanne, lundi 24 novembre 2008 à 17:09
  • Son dernier me tentait, mais j'ai retrouvé "La place" dans ma bibli, et je crois que je l'ai lu il y a une bonne dizaine d'années et qu'une relecture serait catastrophique. Cette conscience des classes me dit vraiment quelque chose, et ne me tente pas. Quant au style d'Ernaux, pour ce que j'en sais, je ne suis pas capable de l'apprécier aujourd'hui.
    Je vais suivre Fashion et toi donc. Désolée pour ce commentaire aussi inutile qu'incompréhensible...

    Posté par Lilly, lundi 24 novembre 2008 à 17:38
  • * Mo, ton commentaire est totalement clair, je te rassure. D'après ce que j'ai pu comprendre, Ernaux a justement un peu rejeté ses propres origines (elle est trop bien pour le milieu où elle a grandi - je caricature, mais c'est ce que je pense avoir lu ici et là). Une femme un peu contradictoire, mais en même temps, je ne m'avance pas trop - je ne la connais strictement pas.

    * Levraoueg, ce que tu dis est très intéressant... cette histoire de classes est probablement fort juste - puis après, c'est peut-être aussi une question de "fréquentation" : elle ne doit pas connaître beaucoup de gens de milieux défavorisés, alors comment peut-elle savoir comment ils appréhendent la culture ?
    Merci pour ta suggestion de lecture, je te fais confiance même si je continuerai sans doute en lisant "La place"...

    * Virginie, pourquoi ne mets-tu pas ton blog en signature ?
    Je crois qu'on est quand même un certain nombre à observer ce qui se passe autour de nous, c'est un spectacle perpétuel, pas vrai ? Pas toujours beau, ni divertissant, mais enfin... Oui, Mo et Laëtitia écrivent de jolies choses !

    * Fashion, son style est blanc ? Mon dieu, je n'avais jamais entendu une telle expression... Bon, je testerai "La place", pour me faire ma propre idée, pour lire autre chose que des bribes, comme dans ce Journal. Mais je comprends entièrement ta gêne, je risque même de la partager avec toi...

    * Nanne, je ne regrette pas ma lecture ! Il y a de beaux passages, d'autres un peu "coup de poing"... ça m'a donné envie de continuer ma découverte, ne t'inquiète pas ! Et ces avis contradictoires m'intriguent

    * Lilly, bordel, pourquoi tout le monde croit laisser des commentaires inutiles, sur ce blog ?! Je vais finir par me fâcher !
    Tu as bien raison de ne pas te relancer dans l'aventure si ça ne te dit rien, tu verras plus tard, j'imagine que tu n'es pas à court d'idées de lecture...

    Posté par erzébeth, lundi 24 novembre 2008 à 19:39
  • La réserve de caroline vis à vis de La place, celle de Fashion et la tienne, ça fait vraiment trop pour que j'aie encore envie de la découvrir. Si toutefois j'en avais eu envie.

    Posté par praline, lundi 24 novembre 2008 à 22:54
  • J'ai l'impression que La place est le plus lu et je ne comprends pas pourquoi (peut-être qu'il est étudié quelque part...), mais tant qu'à lire les anciens de la première période, alors autant commencer par "Les armoires vides"... (mais de quoi j'me mêle ! chacun fait ce qu'il veut d'abord...)Et je crois que Fashion se trompe au moins sur un point, mais ça ne se fait pas de dire l'âge des dames, alors...

    Posté par levraoueg, lundi 24 novembre 2008 à 23:57
  • Et puis aussi, merci pour les compliments!

    Posté par Mo, mardi 25 novembre 2008 à 08:58
  • * Praline, hum hum, pourquoi me parles-tu de Caroline ? (parce que je viens de voir sur son blog qu'elle avait aimé "La place", justement). Ou tu dévoiles le prénom d'une des commentatrices ?
    Tu as raison de ne pas insister, on sait que ça ne donne jamais rien de bon...

    * Levraoueg, je crois qu'elle a eu un joli prix pour "La place", et oui, on en parle toujours comme si c'était son grand roman... Je me renseignerai, pour "Les armoires vides", ça m'a l'air joyeux comme tout
    Et tu as raison, je n'avais pas relevé, mais Annie Ernaux a presque 70 ans, en fait. On a le droit de le dire : je me souviens qu'elle l'a dit, lors de la "rencontre" à la médiathèque.

    * Mo, c'était avec grand plaisir !

    Posté par erzébeth, mardi 25 novembre 2008 à 09:25
  • Croyez-moi, je suis une rebelle*

    *http://www.cuneipage.com/archive/2008/02/05/j-adore-illuminer-les-journ%C3%A9es-des-gens.html

    (Rapport au titre, ton blog-it, tout ça.... N'importe quoi la fille !!!! )

    Posté par Cuné, mardi 25 novembre 2008 à 11:11
  • Pareil que Praline, je n'avais pas trop envie de la découvrir et ce que tu en dévoiles me dissuades carrément !

    Posté par Manu, mardi 25 novembre 2008 à 19:32
  • Cuné, c'est totalement fou, ce titre prémonitoire ! J'adore !
    (et pense bien à titrer un billet avec quelque chose comme "J'adore gagner au loto", on ne sait jamais...)

    Manu, effectivement, mon billet n'est pas très séduisant... passe outre, va, je te comprends !

    Posté par erzébeth, mardi 25 novembre 2008 à 19:37
  • Il est possible que j'aie confondu avec un a priori de lecture ou avec l'avis d'une autre théière.. Mais c'était dans l'appart' de Caro[line], je suis formelle

    Posté par praline, jeudi 27 novembre 2008 à 00:07
  • je suis passée complètement à côté de la place, donc pas prête de renouveler l'expérience. Je n'arrive pas à saisir ce qui transcende autant de gens chez cet auteur, et surtout ce livre. L'histoire est bof, et comme Fashion le style me hérisse.

    Posté par Stéphanie, jeudi 27 novembre 2008 à 07:23
  • Praline, je te pardonne ce petit flou, va !

    Stéphanie, quand je lis ton avis, ça me donne encore plus envie de découvrir "La place", pour savoir réellement ce qui se passe dans ce texte ! Je crois de toute façon, qu'Ernaux partage - soit on trouve ça merveilleux, soit c'est barbant...

    Posté par erzébeth, jeudi 27 novembre 2008 à 11:00
  • Alors, Annie Ernaux. C'est un auteur que j'affectionne beaucoup. Je suis entièrement d'accord avec le deuxième commentaire de levraoueg sur la perspective socio-historique : ce livre, écrit au début des années 90 (et encore plus la place, début 80) se passe dans un univers qui a disparu. Sur le passage des musées qui t'a horripilé, il faut se souvenir que l'affluence autour des musées et des expositions est très récente, et que longtemps ils ont été réservés à une "élite culturelle", pas forcément les classes les plus riches d'ailleurs. Aujourd'hui, les relations sont plus fluides.

    Annie Ernaux est paradoxale. Oui, car elle vient d'un milieu ouvrier et qu'elle l'a quitté pour devenir professeur et accéder à un niveau social supérieur, loin de celui de ses parents. Ce qui a créé chez elle une rupture qu'elle a des difficultés à appréhender (c'est le grand sujet de La place). Ensuite, je pense qu'il faut se méfier des commentaires du genre "elle ne connaît aux pratiques culturelles des personnes modestes". Professeur dans les villes nouvelles des banlieues parisiennes, je pense qu'elle a cotoyé ces personnes assez longtemps pour en avoir une idée à peu près correcte.

    Je fais un peu long, mais c'est une forme de réponse globale. Son style en rebute certain(e)s (comme Fashion), le sujet est autobiographique donc parfois impudique. C'est une femme qui ne fait pas de concessions dans son travail d'écrivain, et qui s'offre totalement (L'événement est un livre troublant sur ce point). Et son denier livre, Les années, est une forme d'aboutissement de l'ensemble de son oeuvre littéraire. elle a une démarche, qu'elle mène à son terme, et cette intégrité littéraire me plaît beaucoup.

    Comme tu l'auras compris, j'aime beaucoup l'oeuvre d'Annie Ernaux ! (Désolé pour ce long commentaire

    Posté par Yohan, vendredi 5 décembre 2008 à 16:17
  • Yohan, tu as bien fait d'écrire un tel commentaire, c'est très intéressant, merci !
    Je n'ai malheureusement pas grand-chose à répondre parce que je connais trop mal A. Ernaux pour débattre, mais tu entretiens mon envie de mieux la découvrir, sans doute avec "La Place"... en tout cas, c'est bien de défendre les auteurs qu'on apprécie !

    Posté par erzébeth, vendredi 5 décembre 2008 à 17:47
  • Si ce comentaire confirme ton envie d'aller plus loin dans l'oeuvre d'Aniie Ernaux, alors il aura été utile
    J'ai déjà subi deux échecs avec la Place (Fashion et Emeraude), mais je ne désespère pas de le faire découvrir de manière positive !!!

    Posté par Yohan, samedi 6 décembre 2008 à 11:18
  • Règle numéro 1 : tous les commentaires déposés sur ce blog sont utiles, d'une manière ou d'une autre
    Après, que veux-tu, les auteurs qu'on aime particulièrement ne plaisent pas forcément aux autres, on se sent un peu déçu, mais après tout, soyons égoïstes, et continuons à aimer dans notre coin !

    Posté par erzébeth, samedi 6 décembre 2008 à 19:33

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