N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

lundi 8 décembre 2008

Rien n'était inévitable

Je ne sais pas ce qu'il en est pour vous, mais je trouve toujours plus difficile de parler d'un livre qui nous a plu, qu'un autre qui collectionne les défauts.
Ce qui explique à quel point l'écriture de ce qui suit a été laborieuse.

Le château de sable
d'Iris Murdoch (The Sandcastle, 1957)
traduction de Georges Magnane, Gallimard, 1984

http://ecx.images-amazon.com/images/I/415HP1GXG8L._SL500_AA240_.jpg

« Les premières années de leur mariage avaient été assez heureuses. En ce temps-là, lui et Nan ne parlaient de rien, sauf d'eux-mêmes. Mais quand le sujet s'était épuisé, ils avaient été incapables d'en trouver un autre. »

Mor et Nan forment un couple normal - voyez comme j'écris normal comme si c'était un défaut. Je ne pourrais pas écrire qu'ils sont heureux, parce qu'ils ne savent pas eux-mêmes s'ils le sont. Ils se lèvent, ils déjeunent avec leurs deux grands enfants (Felicity, Donald), puis Mor part enseigner le français et le latin dans son collège. Nan, elle, s'occupe de la maison . Apparences tranquilles. La vie sait être paisible, parfois. Un peu trop ?
A l'approche de l'été, une jeune fille, Rain, rejoint le collège pour y peindre le portrait de l'ancien directeur, Demoyte. Ce dernier ayant gardé de très bons rapports avec Mor présente rapidement la jeune femme au professeur maladroit et résigné.
Petit à petit, ils apprennent à se connaître - Rain est orpheline depuis peu, son père (un grand artiste) étant mort au début de l'année (sa mère, elle, est décédée il y a bien longtemps). Mor aimerait se lancer dans une carrière politique, mais n'en parle à personne (il sait que sa femme n'acceptera jamais). Petit à petit, ils apprécient la présence de l'autre; jusqu'à la chercher, même ?
Et puis, un jour :

« Mor revint lentement vers la sortie, donna son ticket de quai, déboucha dans le grand soleil et demeura immobile dans la cour déserte et poussiéreuse de la gare où régnait un silence total maintenant que le grondement du train s'était évanoui dans les lointains. Il resta là un moment, saisi d'une obscure sensation de bien-être et, dans le calme du matin, eut en quelque sorte l'impression que beaucoup, beaucoup de choses agréables l'attendaient. Et puis, des profondeurs de son être, jaillit soudain avec une certitude dévastatrice l'explication de cette allégresse: il était amoureux de Miss Carter. Il était là à contempler la poussière de la cour quand cette pensée prit forme; cela lui donna une telle secousse qu'il faillit tomber. Il fit un pas en avant. Il était amoureux. Et pas simplement un petit peu amoureux: terriblement, désespérément, impérieusement amoureux. Alors il fut envahi d'une joie indicible. »

Tout bascule.
Un homme n'a pas le droit de tomber amoureux d'une femme plus jeune de vingt ans. Un homme n'a pas le droit de tomber amoureux d'une autre personne que sa femme. Un homme n'a pas le droit de briser son mariage, de déchirer ses enfants.
Une jeune femme n'a pas le droit d'accepter les avances d'un homme plus âgé, marié, et père.
Mais pourtant, quand l'amour est là, on oublie facilement ces petites règles de base. C'est ainsi que les personnages vont entretenir une relation troublante, à la fois magnifique (n'oublions pas qu'ils s'aiment ! Que peut-il arriver de mieux ?) et terriblement douloureuse (leur amour est absolument impossible).
L'entourage de Mor commence à nourrir des soupçons - ses enfants aussi, d'ailleurs... Les rumeurs prolifèrent, dans les petites villes tranquilles. Mais il fait beau, si beau, et les enfants commencent à être grands, non ? Rien ne peut séparer Mor et Rain; ils l'ont décidé.

Effroyable d'être étreint par la passion quand on était persuadé d'en être à l'abri; Mor n'en revient pas - « Puis il vint s'agenouiller sur le plancher près du canapé. « Ma bien-aimée », dit-il. Il leva sur elle un regard ébloui, incrédule. « Comment est-il possible que vous ayez eu envie de venir ? C'est une chose qui me renverse. Comment pouvez-vous avoir envie de me voir, *moi ? » Il effleura les cheveux de la jeune fille. »
Rain ne répondra pas car il est des choses indicibles.

Ce roman est une superbe peinture sentimentale; Iris Murdoch trouve les mots justes, décrit merveilleusement les interrogations qui assaillent les personnages au fur et à mesure (bien qu'on sache peu ce que pense Rain; mais ce flou est très intéressant aussi, comme si la jeune femme se contentait de vivre, d'éprouver, au lieu de se questionner). Ça peut paraître tout simple de décrire la tourmente amoureuse mais ça ne l'est aucunement. Il faut garder l'équilibre, car on peut facilement tomber dans la caricature, le pathos, le mielleux. Rien de tel ici; Le château de sable est un roman puissant et extrêmement habile, qui ne se permet jamais de juger - même si certains personnages le font, bien sûr. Les ressentis de Nan, ou encore d'un collègue de Mor, et même de l'ancien directeur, apportent une lumière différente sur ce qui se passe, et on voit comme chacun souffre ou comme chacun est finalement concerné par ce drame intime, familial.

« Rentrer, oui, songea Nan. La vraie souffrance, après tout, n'était pas que le monde eût volé en morceaux; cette explosion était même plutôt un soulagement. La vraie souffrance était que le monde continuât d'exister, entier, ordinaire, et qu'il fallût s'acharner à y vivre. »

Les enfants de Mor, aussi, sont perçus presque dans une seconde intrigue, et leurs portraits sont très touchants; Felicity paraît être une jeune adolescente fragile et rêveuse. Elle guette le fantôme de leur chienne (qui est morte il y a quelques années) et se sent plus forte quand elle la croise dans la peau d'un autre animal. Donald, lui, se complaît dans la rébellion pour montrer (maladroitement) que l'avenir qu'on est en train de construire pour lui ne lui convient pas. Quand ils comprennent que quelque chose lie leur père à Rain, ils restent finalement très calmes, et discrets, comme s'ils n'avaient pas à intervenir dans cette relation qui évolue doucement...

Le sujet n'est pas facile, et même encore aujourd'hui, je suis certaine que ce genre d'adultère est condamné par la société; Iris Murdoch présente cette histoire de manière tellement naturelle et pudique qu'on en vient à comprendre tout ce que le couple éprouve (j'écris couple en italique car, pour m'exprimer de manière totalement terre-à-terre, Mor ne trompe pas physiquement sa femme).
Je suis en train de gâcher le roman, à en parler ainsi. Il y a une telle sensibilité, une telle profondeur dans Le château de sable qu'il est difficile de le présenter comme il le mériterait.

La fin m'a rappelée celle de La cloche de détresse, de Sylvia Plath (et le fameux "Je vis, je vis, je vis") : autrement dit, les dernières lignes sont un mensonge pour réconforter ceux qui veulent garder la conscience tranquille. C'est Felicity qui conclut :

« Elle étouffa un petit sanglot dans son mouchoir. Tout allait bien maintenant. Tout allait bien. Tout allait bien. »

Qui peut le croire ?

Posté par erzebeth à 09:00 - lecture - Commentaires [19] - Permalien [#]

Commentaires

    Je le note et tout en haut de la liste ! Tu m'as complètement convaincue et je suis exaltée rien qu'à la lecture de ton billet : rassure-toi, tu parviens à très bien en parler. Mieux, tu me donnes furieusement envie de me jeter dans la première librairie pour me le procurer !

    Posté par Alwenn, lundi 8 décembre 2008 à 10:20
  • Oh la la ! Cela ressemble fort à un coup de foudre !! Passée ce matin à la librairie près de chez moi, et pensant encore à ton précédent billet, qui avait réveillé des souvenirs, j'ai longuement hésité devant les nombreux titres de I. Murdoch. J'ai finalement préféré attendre ton billet et j'ai bien fait, car entre "Le Prince Noir" (qui me tentait assez) et "Le Château de sable" (idem), je ne savais lequel choisir. Tes mots ne pouvaient que me convaincre !

    Posté par virginie, lundi 8 décembre 2008 à 11:09
  • Ca a l'air triste... Surtout si la raison, la morale l'emportent à la fin ! Je ne crois donc pas que ce soit pour moi, mais tu en parles très bien.

    Posté par levraoueg, lundi 8 décembre 2008 à 11:35
  • Oh que ça a l'air triste ! Triste et beau. J'aime bien les histoires d'amour tristes, alors je note.

    Posté par Ys, lundi 8 décembre 2008 à 14:17
  • Magnifique billet, très délicat, qui donne furieusement envie de se jeter sur ce roman !

    Posté par Cuné, lundi 8 décembre 2008 à 17:01
  • * Alwenn, ton enthousiasme me fait très plaisir, je ne savais pas que j'avais un tel pouvoir de persuasion ! J'espère que ça te plaira autant qu'à moi

    * Virginie, je comprends entièrement ton hésitation à la librairie, j'ai vécu la même à la bibliothèque, *tous* les livres de Murdoch me donnaient envie, et notamment ce "Prince noir" qui a l'air fameux... Quel que soit ton futur choix, je te souhaite une belle lecture !

    * Levraoueg, les histoires d'amour sont rarement gaies, pas vrai ? Étrangement, ce roman-là m'a vraiment mis du baume au cœur...
    Je comprends ta réticence, j'ai ressenti la même.

    * Ys, c'est triste mais... disons qu'elle paraît très réelle, cette histoire. Ça ressemble plutôt à un "tragique quotidien", en somme. Ce n'est pas romanesque, mais très vraisemblable.

    * Cuné, tu es un amour, merci !

    Posté par erzébeth, lundi 8 décembre 2008 à 19:23
  • Encore un billet tout en finesse qui ne donne qu'une envie, courir dans la librairie la plus proche pour trouver ce roman. Franchement, est-ce raisonnable mamzelle de tenter des jeunes filles à qui il reste encore TOUTES les courses de Noël à faire ?!

    Posté par praline, lundi 8 décembre 2008 à 22:46
  • J'adore tout simplement ton billet! Magnifique! Bien entendu, il est ajouté à ma Wish List immédiatement!!! )

    Posté par Karine :), mardi 9 décembre 2008 à 00:46
  • J'ai des lecteurs merveilleux, franchement

    * Praline, tu crois que j'ai commencé les achats de Noël ? (le pire, c'est que je ne me sens pas-du-tout concernée pour l'instant. Quand je vais me réveiller, il y aura une foule effrayante partout). Puis bon, à Noël, il faut se faire des auto-cadeaux : comme ça, on est au moins sûr qu'on recevra quelque chose qui nous plaira

    * Karine, quel bonheur de voir un tel entrain ! Ton réflexe est parfait; et même si ce n'est pas avec ce roman, je suis cer-tai-ne que cette romancière mérite d'être lue !

    Posté par erzébeth, mardi 9 décembre 2008 à 09:05
  • Visiblement, Canalblog mange les commentaires, ces temps-ci! Donc, je disais que c'était très bien de se faire des cadeaux à soi-même. Là, mon paquet bien enrubanné est vaguement caché et il attend que le sapin soit fait pour aller à ses pieds... Si, si, je suis grande...

    Posté par Mo, mardi 9 décembre 2008 à 20:03
  • Il me le faut ! Je suis une lectrice convaincue d'Iris Murdoch et après "Le chevalier vert" et "La mer, la mer", que je te conseille vivement, je n'avais plus rien lu ! Je ne connaissais pas ce titre mais je le veux !!! Tu en parles magnifiquement bien !

    Posté par Manu, mardi 9 décembre 2008 à 21:38
  • Je trouve ton billet très convaincant, mais je l'histoire ne me plaît pas du tout. Je retourne à mes vampires moi ! ;oP

    Posté par Lilly, mardi 9 décembre 2008 à 21:57
  • * Mo, c'est trop chou ! Qu'est-ce que tu t'es offert ? Tu crois vraiment pouvoir tenir jusqu'à Noël ?

    * Manu, merci beaucoup ! Tu m'incites vraiment à continuer la lecture de cette romancière, je crois que je vais prendre beaucoup de plaisir à la lire, au cours des prochains mois...

    * Lilly, tu n'as pas de cœur. C'est tout ce que j'ai à dire )

    Posté par erzébeth, mercredi 10 décembre 2008 à 10:48
  • ah ben je ne sais pas encore ce que c'est, c'est emballé!! Et non, je ne tiendrai sûrement pas jusqu'à Noël!!

    Posté par Mo, mercredi 10 décembre 2008 à 14:40
  • Quelle coquine tu fais ! Bon, quand tu l'auras déballé, tu me diras ce que c'était ? Je suis curieuse !

    Posté par erzébeth, jeudi 11 décembre 2008 à 13:56
  • Depuis que j'ai vu le film Iris qui raconte en partie la vie de la romancière (tiens si tu veux le voir, tu me le dis ), j'ai envie de lire quelquechose d'elle... je sais c'est bizarre comme raison mais vrai quand même... je la connais de nom bien sûr, les romancières anglaises trouvent toujours une raison de la citer mais je ne savais aps quoi prendre, je suis restée plusieurs fois planté devant le rayon à la bibliothèque à soupeser/reposer ses romans (et il y en a un paquet) bon maintenant je sais par où commencer

    Posté par yueyin, vendredi 12 décembre 2008 à 22:06
  • Yue, tu es adorable ! Tu es aussi prise en flagrant délit de non-lecture du billet précédent, alors que j'y parlais du film "Iris", qui a eu sur moi exactement le même effet que sur toi - je voulais découvrir la romancière ! Et c'est vrai qu'il y a un grand choix à la médiathèque, et tous font envie... je comprends que tu aies hésité !

    Posté par erzébeth, samedi 13 décembre 2008 à 20:09
  • Salut, je viens de lire ce livre en anglais (comme oeuvre d'examen) et j'ai adorer. Je suis parfaitement d'accord avec toi que la sensibilité et l'amour qui régne entre Bill et Rain est prenant. Pour ma part, j'ai détesté Nan au départ, puis j'ai eu pitié d'elle. J'ai aussi été en colère contre Bill de ne penser qu'à vivre avec Rain sans tenir compte de ses enfants. C'est pour dire à quel point Iris Murdoch nous fait vivre la vie de chacun des personnages. On ressent tout dans ce roman, sauf peut-être la vie de Rain. Elle se traduit seulement dans l'amour qu'elle a pour Bill et un peu de à propos de son enfance. Ce livre est magnifique. Je ne sais pas si la version française me donnerai autant de sentation que la version originale, mais je vous conseille vivement ce roman en français ou en anglais si vous pouvez de préférence.

    Posté par Midori, mardi 9 juin 2009 à 16:28
  • * Midori bienvenue par ici, et merci pour ce joli commentaire... Ca me fait très plaisir que vous ayez ce livre autant que moi ! (et tomber sur un aussi bon livre pour des examens, c'est plutôt chouette !)
    Il est vrai qu'Iris Murdoch dépeint avec tellement de conviction et d'empathie ses personnages que le lecteur parvient à comprendre l'attitude de chacun...
    Je serais hélas incapable de lire en anglais, même si je me doute bien qu'il y a une grâce, une force supplémentaire. Ceci dit, la traduction était excellente !

    Posté par erzébeth, mercredi 10 juin 2009 à 20:44

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