N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

lundi 15 décembre 2008

Exclusif : Virginia Woolf se droguait !

... C'est la seule excuse valable que j'ai trouvé pour expliquer la rédaction d'Orlando, publié pour la première fois en 1928.
J'en vois qui comprennent déjà où je veux en venir.

http://images.barnesandnoble.com/images/13920000/13921140.JPG

On m'avait présenté Orlando comme un roman sur l'androgynie (puisque le personnage principal est d'abord un homme, puis une femme) et sur l'homosexualité (en changeant de sexe, il n'en aime pas moins les femmes, du moins au début). Si ce n'avait été que ça !
D'un point de vue totalement pratique, je n'ai pas compris grand-chose à l'intrigue générale. Orlando est d'abord un jeune noble anglais, vivant sous le règne élisabéthain. Puis (je présente grossièrement), après une expérience soporifique (dans le premier sens du terme : il dort pendant une semaine), il se réveille femme. Magnifique. Comme si ça ne suffisait pas, Orlando est un petit peu immortel puisqu'elle a environ trente-cinq ans à la fin du roman, or depuis l'incipit, quatre siècles ont passé. D'après ma lecture (qui a été brumeuse), il n'y a pas d'explication rationnelle à cet étirement du temps (et moi qui attendais bêtement qu'on découvre la face vampirique d'Orlando, j'ai été déçue).
Bien entendu, pendant ces quatre siècles, il se passe énormément de choses. Par exemple, quand il est encore homme, Orlando tombe amoureux de Sasha, une noble russe. Quand il devient femme, il lui arrive d'autres histoires rocambolesques qui mériteraient certainement d'être rapportées, seulement je ne me souviens de rien. En réalité, on n'est pas dans un livre d'action (et heureusement, car j'ai déjà eu du mal à suivre quand il ne se passait rien, alors vous imaginez, s'il y avait eu des rebondissements incessants !).
Au vu de ce début de billet, vous allez croire que c'est moi qui me drogue, tant mon propos est incompréhensible; j'en suis navrée, mais je ne peux rien faire de mieux concernant ce livre.
Orlando est un roman assurément déboussolant; je suis terriblement soulagée de ne pas avoir découvert Virginia Woolf par ce titre-ci, ou j'aurais été fort perplexe. Entendons-nous bien : c'est extrêmement bien écrit. Mais c'est aux antipodes de Mrs Dalloway, par exemple, tant par la forme (beaucoup moins lancinante ici) que par le fond - car attention, messieurs-dames, j'ai un second scoop concernant la romancière : elle a un humour ravageur.

"On était alors en novembre. Après novembre vient décembre. Puis janvier, février, mars et avril. Après avril vient mai, juin, juillet, août le suivent. Septembre arrive. Puis octobre, et voyez, nous sommes encore à novembre, ayant accompli le circuit d'une année entière."

D'accord, j'aurais pu trouver un exemple plus parlant. L'histoire est abordée avec un ton très léger, presque badin; le narrateur intervient souvent, en qualité de biographe (car, j'ai oublié de vous le préciser : il dresse la biographie d'Orlando, avec les aléas que ça comporte : manque de précisions sur certaines périodes de sa vie, rumeurs, ou au contraire moults détails sur certaines scènes, etc...). L'humour en devient décalé, surprenant - qui s'attendrait à rire en lisant Virginia Woolf ? Je ne l'aurais pas cru, personnellement.
Certaines des meilleures pages sont celles qui suivent la transformation physique d'Orlando; car le jeune homme la jeune femme s'interroge sur les différences entre les deux sexes, et en passant à travers le miroir, comprend et découvre certains secrets féminins (les beautés ne le sont pas naturellement au réveil, il faut compter une grande heure pour l'habillement, les gestes coquets et charmeurs s'apprennent, et j'en passe). Cette fusion des regards homme-femme est excellente, loufoque, charmante. Orlando réfléchit à la meilleure condition - vaut-il mieux être un homme et séduire toute femme à proximité, ou vaut-il mieux être femme, et susciter le désir de l'autre ?
La fin du roman emprunte une autre tournure, un peu plus solennelle, comme si Orlando avait grandi, et posait un regard un peu plus désillusionné sur le monde.
D'après ce que j'ai pu lire ici et là sur Internet, il est impensable d'aborder ce roman sans raconter qu'il était initialement dédié à Vita Sackville-West, une poétesse dont Virginia Woolf s'était éprise. Et les plus fins d'en déduire qu'Orlando est ainsi une autobiographie romancée, une rêverie intime et amoureuse.

Je me rends compte en me relisant que c'est totalement irrévérencieux de présenter un roman de cette manière (et si quelqu'un a compris quelque chose à ce que je racontais, qu'il me fasse signe), mais je suis totalement démunie devant Orlando, qui me paraît follement hybride, fantasque, brumeux et délicieux. Une lecture très intriguante, que je ne regrette pas une seconde, mais qui m'a été totalement inaccessible malgré la belle écriture de Woolf et son humour.

"Elle se souvint que, jeune homme, elle avait exigé des femmes qu'elles fussent obéissantes, chastes, parfumées, et revêtues d'atours délicieux. "Pour ces désirs d'antan, réfléchit-elle, je devrai désormai payer de ma propre personne, car les femmes (si j'en crois mon expérience naissante) ne sont naturellement ni obéissantes, ni chastes, ni parfumées, ni revêtues d'atours délicieux."

Posté par erzebeth à 18:00 - lecture - Commentaires [16] - Permalien [#]

Commentaires

    Eh bien oui, je peux te dire que je fus fort déçue ce matin en découvrant qu'il n'y avait pas de nouveau billet, dépitée encore ce midi, et voilà que ça va mieux. Admirable billet (sans ironie aucune, au contraire). J'aurai été tout à fait incapable d'écrire la moindre ligne sur ce livre, d'autant que je n'ai jamais réussi à le terminer, même au temps de ma période "Woolf". Je me rends compte d'ailleurs que je l'ai complètement occulté. Il faudra que je retente .... un jour ....

    Posté par virginie, lundi 15 décembre 2008 à 20:42
  • Je compatis absolument. Moi qui suis restée des semaines sous le charme de "La promenade au phare" ou de "Mrs DALOWAY" ou des "vagues" etc, "Orlando" m'a totalement désappointée. Tiens, il faudrait que je retrouve dans son journal à quelle époque elle l'a écrit, nous trouverions peut être des explications à tout ceci...

    Posté par Fantômette, lundi 15 décembre 2008 à 21:07
  • Je ne sais plus ce que j'avais lu sur Orlando, mais je sais que cherchant un titre de Virginia Woolf pour la découvrir, j'avais éliminé celui-ci d'office. Mais ça a l'air tellement bizarre que ça en devient tentant. Alors maintenant je me dis que, quand j'aurais lu tout le reste...
    Mais dis donc où est passée Anna Karénine ??? Je suis très mal placée pour faire ce genre de remarque, vu que ma liste ABC change constamment, mais je guettais un billet sur Tolstoï et aujourd'hui je clique sur "challenges" et... plus de Tolstoï ! Ca m'intrigue donc...

    Posté par levraoueg, lundi 15 décembre 2008 à 22:01
  • J'hésite toujours au seuil d'Orlando, que j'ai pourtant envie de lire parce qu'il a l'air si étrange... tu avoues une stupéfaction amusée, cela pourrait me convaincre !

    Posté par rose, mardi 16 décembre 2008 à 00:42
  • Je n'avais aucune envie de lire ça... mais ton billet de style "complètement dépassée par les événements" m'en donne presque le goût! Ca a l'air complètement cinglé, ce truc!!!

    Posté par Karine :), mardi 16 décembre 2008 à 03:50
  • Et il est long ce roman qui m'a l'air, euh, spécial ?

    Posté par fashion, mardi 16 décembre 2008 à 06:59
  • * Virginie, tu es adorable !
    Et je comprends entièrement que tu n'as pas pu terminer ce livre, j'ai parfois pataugé aussi, et j'ai finalement abandonné l'idée de comprendre quoi que ce soit - se laisser bercer par les phrases, finalement, c'était suffisant

    * Fantômette, voilà un avis qui me réconforte ! C'est donc normal de ressentir une rupture avec "Orlando", ouf... Son journal ? Très bonne idée. Ca me donne envie de le lire, aussi...

    * Levraoueg, oui, commence par lire le reste...
    (Tolstoï a effectivement disparu, parce que je me suis tout simplement dégonflée. Lire "Anne Karenine" sur commande, c'était au-dessus de mes forces. Mais le roman continue à me tenter, alors qui sait, en 2009...?)

    * Rose, cette réaction m'amuse, je ne croyais vraiment pas tenter quiconque ! Mais c'est très bien, ça me fait plaisir car évidemment, des gens ont adoré ce roman (et l'ont même compris), alors pourquoi n'en ferais-tu pas partie ?

    * Karine , oui, ça me paraît clairement déjanté... si tu le tentes, je guetterai ton avis !

    * Fashion, tout roman de ce style est trop long ) Mon édition compte 288 pages. C'est encore raisonnable, même si on a le temps de les voir passer, ces foutues pages...

    Posté par erzébeth, mardi 16 décembre 2008 à 09:17
  • Toute ma compassion!! En ce qui me concerne, Virginia Woolf fait partie de ces écrivains que je n'arrive tout simplement pas à lire!! Tu sais, cet effet étrage qui fait qu'à la quatrième page, soit tu refermes le livre, soit tu le jettes par une fen^^etre? Et ben voilà...

    Posté par chiffonnette, mardi 16 décembre 2008 à 09:34
  • Déconcertant, je crois que c'est le mot pour qualifier ce livre.
    Sinon, je trouve Virginia très drôle quand elle le veut, même dans des romans plus sérieux.

    Posté par Lilly, mardi 16 décembre 2008 à 13:17
  • Ah ! Ah ! Titre accrocheur et très humoristique. Tu fais bien de prévenir qu'il vaut mieux ne pas commencer avec celui-là parce que je me disais justement dernièrement qu'il faudrait que je lise quelque chose de cet auteur... Eh bien celui-là attendra donc ! ^^

    Posté par Alwenn, mardi 16 décembre 2008 à 14:19
  • Chiffonnette, oui, on a tous des livres répulsifs comme ça, c'est étonnant ! Peut-être qu'avec les années, on revient vers ceux qui nous déplaisaient...? Je ne sais pas.

    Lilly, je connais malheureusement trop mal V. Woolf pour avoir rencontré son humour dans ses autres romans... en tout cas, le prochain sera "La traversée des apparences", c'est certain !

    Alwenn, j'avais envie de voir si ça amènerait de drôles de visites depuis google, un tel titre... A mon sens, il vaut mieux découvrir Woolf avec un de ses romans plus "classiques", parce que là, ça pourrait en dégoûter...

    Posté par erzébeth, mardi 16 décembre 2008 à 19:25
  • Elle use très bien de l'ironie dans "La traversée des apparences", même si le livre n'est pas super joyeux non plus. Sinon, je pensais surtout à "De la maladie", un petit essai extrêmement drôle publié il y a deux ans par Rivages je crois.

    Posté par Lilly, mercredi 17 décembre 2008 à 11:27
  • ben en fait très honnêtement je ne uis pas tentée du tout ! strange non ? surtout que en vrai (mais ne le répète pas) je n'ai aps encore lu Virginia W; (chutttt ! ) je sais c'est mal et même peut être grave mais bon c'est prévu ... un jour... mais je en commencerai pas par celui-là je pense ))

    Posté par yueyin, samedi 20 décembre 2008 à 14:47
  • Lilly, toutes mes confuses, j'ai totalement zappé ton commentaire (c'est très agréable à lire, je sais ! mon dieu, je m'enfonce... ). "De la maladie", curieusement, ne paraît pas très amusant au vu de son titre, mais je vais me renseigner, de toute façon, petit à petit, je vais découvrir tout ce qu'elle a écrit, elle m'intéresse beaucoup...

    Yue, comment, mon billet incompréhensible qui parle d'un roman incompréhensible ne te tente pas ? Je suis vexée )
    Et Tolkien sait qu'on ne peut pas assouvir toutes nos envies de lecture, il te pardonne forcément pour Woolf, va...

    Posté par erzébeth, samedi 20 décembre 2008 à 15:10
  • J'ai enfin trouvé le temps de lire ton billet!
    Je n'ai lu que deux livres de Virginia Woolf, "Mrs Dalloway" et "Orlando" (ben oui!). C'est un auteur qui m'a fait peur pendant très longtemps, mais depuis que j'ai tenté (c'est très récent), elle m'éclatte! J'ai beaucoup aimé "Mrs Dalloway", mais je crois que j'ai préféré Orlando, justement pour le côté complètement délirant, moi j'adore ça, et je ne m'y sens pas du tout perdue. Peut-être parce que je suis un peu space moi-même alors je m'y retrouve! ))))

    Posté par Cryssilda, vendredi 26 décembre 2008 à 21:58
  • Cryssilda, je suis étonnée dans le bon sens du terme par ton commentaire... enfin quelqu'un qui a aimé "Orlando" ! Je comprends entièrement que ce délire puisse amuser, mais tu y étais préparée, non ? Je m'attendais à quelque chose de tellement plus classique que j'ai été encore plus déconcertée. Enfin, c'est bon à savoir, Cryssilda a des goûts bizarres
    (je plaisante, bien sûr, c'est tout à fait normal d'aimer ce roman ! )

    Posté par erzébeth, samedi 27 décembre 2008 à 10:00

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