N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

vendredi 19 décembre 2008

Une fille si riche et si mal foutue !

(mes chers lecteurs, Canalblog refuse catégoriquement d'afficher la couverture du roman et ma patience ayant des limites, l'illustration apparaîtra plus tard...)

La pitié dangereuse
de Stefan Zweig (1939)
ma traduction est d'Alzir Hella

"S'occuper du sort d'autrui vous enlève un peu de votre liberté."

A la veille de la Première Guerre Mondiale (je déteste ce genre d'expression d'habitude, mais aujourd'hui, je préférais écrire ça que "En 1913..."), Anton Hofmiller, un jeune officier de cavalerie aux origines modestes, a l'honneur incroyable d'être invité chez le riche Kekesfalva, un noble qui domine la ville depuis son château. Anton est heureux, Anton boit, Antoine discute, et Anton danse. Jusqu'à ce qu'il se souvienne : le comte a une fille, et il est très mal-élevé de sa part de ne pas l'avoir encore invité à danser. Il rejoint la jeune et frêle Édith, lui tend la main.
Elle fond en larmes.
Alors, bon, quoi ? Curieuse réaction, pense Anton. Il apprend rapidement par la cousine de la pleureuse qu'Édith souffre d'une maladie qui lui a paralysé les jambes. Dans de telles circonstances, l'invitation du jeune homme était donc inconvenante.
Pétrifié de honte et de culpabilité, Hofmiller tente de se faire pardonner; un bouquet de fleurs (un grand sacrifice financier de sa part), une visite puis... puis la pitié s'immisce insidieusement dans sa vie, à tel point qu'il se sent rapidement obligé de retrouver la jeune fille chaque jour, afin de la distraire un peu de son mal. Mais sa conduite ne sera pas sans heurts sur l'émotive Édith, et sur son père, broyé de chagrin devant la paralysie de son enfant.

Ainsi, toute l'histoire de La pitié dangereuse tourne autour des différentes relations nouées entre les personnages. Hofmiller devient vite indispensable pour la famille Keskefalva, représentant pour cette dernière un espoir de vie normale - quel bonheur, en effet, de croiser son sourire radieux chaque jour ! Édith et son père s'attachent rapidement à cet homme qui casse leur isolement, tandis que ce dernier se rend de plus en plus compte de la responsabilité qui lui incombe - il ne peut plus aller s'amuser au café avec ses camarades, accaparé qu'il est par la famille Keskefalva. Tout cela, vous vous en doutez bien, devient rapidement malsain : nouer toute une relation sur une simple pitié n'augure rien de bon... mais le cercle vicieux se ferme, et Hofmiller ne peut plus reculer. Comment pourrait-il décevoir le comte alors que celui-ci le regarde comme s'il était une réincarnation du messie ? La pitié dangereuse est un grand roman, entièrement basé sur la psychologie, la complexité des sentiments, la prison qu'ils peuvent devenir. Et croyez-moi, cela donne des développements extrêmement riches, passionnants; on se prend à étouffer avec Hofmiller, tout en compatissant au sort d'Édith, de son père (je ne parle pas de sa mère car la pauvre est morte - d'un autre côté, ça lui a permis de ne pas assister à la déchéance physique de sa fille). Un autre personnage indispensable est représenté par le médecin d'Édith; c'est un genre de savant passionnel, qui ne s'intéresse qu'à des cas insolubles, estimant que ces collègues sont capables de résoudre sans lui les cas les plus ordinaires. C'est un homme qui ne supporte pas l'échec, et qui s'est lui-même trouvé confronté à ce trouble sentiment de pitié. Il est totalement fascinant de voir la force du roman, alors qu'il ne semble se concentrer qu'autour de ce ressenti. Mais la langue de Zweig (passionnante - voilà, ça devait être dit : La pitié dangereuse m'a réconciliée, au-delà de l'imaginable, avec Zweig le romancier), son étude si fine de la psychologie humaine, transforment le postulat de départ en un roman pratiquement haletant (car il faudra bien trouver une issue à cette situation, et quelle qu'elle soit, elle engendrera sacrifices et souffrances), pas lassant un seul instant.
On ne peut refermer La pitié dangereuse sans s'interroger sur notre propre vision des handicapés (Zweig soulève beaucoup de questions à ce sujet), sur la compassion et la pitié, et qu'est-ce que ça fait du bien, un roman qui bouscule gentiment son lecteur...

PS : ce roman était le dernier de mon challenge Fashion's Klassik List. Vous pouvez m'admirer. Et quel plaisir de l'avoir terminé en beauté !

Posté par erzebeth à 09:00 - lecture - Commentaires [18] - Permalien [#]

Commentaires

    Depuis le temps que je me dis qu'il faudrait que je lise cet auteur (soupir !)
    Ps: j'attends avec impatience ton billet sur ton polar islandais (info puisée chez Cuné) car je fais en ce moment une fixette sur l'Islande

    Posté par cathuluc, vendredi 19 décembre 2008 à 09:44
  • Aaaah!

    Un roman que j'avais littéralement dévoré ... Beau, vrai; à la fois poétique et cruel!

    Bravo pour ta réussite au Challenge Klassik list!

    Posté par Romanza, vendredi 19 décembre 2008 à 09:53
  • Ah, chère Erzébeth, comme je suis contente de te voir si contente! ) "La pitié dangereuse" est number two dans mon Top Zweig (oui, je fais des top de tout, c'est vraiment n'importe quoi), je trouve que c'est un roman magnifique et bouleversant, d'une grande profondeur d'analyse et d'une grande puissance de style (oui, je m'exprime bizarrement ce matin, c'est l'approche des vacances). Et je te félicite cette fois-ci publiquement pour ta réussite au Challenge : bravo! Un petit bilan peut-être ? ))

    Posté par fashion, vendredi 19 décembre 2008 à 10:12
  • @Fashion: Mais qui est le Number one?
    @Erzébeth: tu me donnes atrocement envie. Mais ce n'est pas dans mon recueil de Zweig, ach, la vie est si mal faite... Devoir attendre la prochaine visite à la bibli!!

    Posté par Mo, vendredi 19 décembre 2008 à 13:47
  • Ce titre est en attente de lecture depuis... je préfère ne pas en parler en fait...
    Mais ton billet est incroyablement alléchant, même si je l'ai lu en me cachant les yeux derrière les mains (il me semblait que Stefan et toi n'étiez pas de grands potes)

    Sinon, c'est qui ta swappeuse ?!?

    Posté par Lilly, vendredi 19 décembre 2008 à 18:18
  • Pas lu çui-ci. Mais quelque chose me dit que ça ne saurait tarder...

    Toutes mes félicitations pour le challenge !! Moi qui suis incapable de tenir mes engagements quotidiens ("aujourd'hui, je vais chez Picard et je repasse le quintal de linge en attente", par exemple se termine souvent en "je ferai ça demain... peut être"), je suis admirative devant tant de ténacité.

    Posté par Fantômette, vendredi 19 décembre 2008 à 19:38
  • Mais pourquoi donc étais-tu fâchée avec Zweig ?
    Moi aussi j'aimerais bien savoir qui est le number one de Fashion. Je me demande si c'est la lettre d'une inconnue, parce que moi, découvrant Zweig à l'adolescence (comme tout le monde) j'avais adoré cette nouvelle que j'avais trouvée bouleversante. Et quand je l'ai relue, il y a environ 5 ans (je dis n'importe quoi, mais bon disons une fois devenue adulte), non seulement je n'ai plus été émue, non seulement j'ai été déçue, mais en plus je me suis détestée d'avoir adoré ça plus jeune. J'aime quand même beaucoup Zweig. Et ce qui m'avait réconciliée avec lui c'était un essai (ou plutôt un recueil d'essais) qui s'appelle "Le combat avec le démon" et dont je crois d'ailleurs que j'avais aimé surtout l'introduction, comme quoi une réconciliation tient à peu de choses !
    Et sinon, je trouve que Lilly est bien curieuse, mais ça ne me regarde pas !

    Posté par levraoueg, vendredi 19 décembre 2008 à 19:50
  • * Cathulu, il y a du bon à découvrir chez Zweig, j'espère que ça te plaira quand tu feras le premier pas !
    (et mon Islandais, c'est Indridason ! qui a déjà eu son petit succès dans la blogosphère...)

    * Romanza, merci pour tes félicitations, et je crois que je peux largement te les renvoyer, puisque tu as été la première à boucler ce challenge-ci !

    * Fashion, je trouve au contraire que tu t'exprimes avec entrain et classe, c'est du plus bel effet sur mon blog, merci ! )
    Le bilan viendra en même temps que celui du challenge ABC (puisque j'ai fondu les deux en un), c'est-à-dire pas tout de suite, car il y a encore trois billets de lecture à paraître, oh, et moi qui ne les ai pas encore écrits...

    * Mo, je présume que le number one est "Lettre d'une inconnue", puisque c'est le titre initialement prévu dans le challenge de Fashion !
    Et vivement que tu ailles à la bibli...!

    * Lilly, en fait, j'aime bien Stefan, mais son écriture me touche rarement - tu vois, je n'ai par exemple au-cun souvenir de sa "Lettre d'une inconnue", à part que c'est triste et voilà... Je reste généralement de marbre devant sa plume.
    Ma swappeuse, espèce de coquine, tu la connaîtras demain matin, comme tout le monde !

    * Fantômette, les résolutions sont faites pour ne pas être tenues, c'est indéniable. Puis porter des habits froissés, crois-moi, on s'y fait très vite !

    * Levraoueg, je n'étais pas "fâchée" avec Zweig mais c'est vrai qu'il ne fait pas partie de mon panthéon littéraire, il y a je-ne-sais-quoi qui coince... "Le combat avec le démon", c'est le recueil où il parle de Mesmer ? Si oui, j'ADORE ce livre (et j'en avais conclu que j'aimais Zweig le "biographe" et non pas Zweig le romancier). Ta réaction devant "Lettre d'une inconnue" est fort curieuse, comment peut-on s'en vouloir d'avoir aimé un livre ? Peut-être que c'est la vie, alors, qui nous change...
    (j'ai honte de ma dernière phrase)

    Posté par erzébeth, vendredi 19 décembre 2008 à 20:32
  • Non je crois qu'il parle de Mesmer dans La guérison par l'esprit (pas lu !). Le mien c'est Hölderlin, Nietzsche et Kleist.
    Et pour La lettre d'une inconnue, c'est difficile à exliquer, mais disons qu'à la relecture, l'héroïne m'a paru insupportable, tout sauf aimable, et j'ai eu honte rétrospectivement de m'être peut-être projetée dans ce personnage.
    Mais je ne t'ai même pas félicitée, moi qui rate tous mes challenges : bravo, donc !

    Posté par levraoueg, vendredi 19 décembre 2008 à 22:13
  • Ah oui, au temps pour moi, j'ai confondu les deux titres ! Mais celui dont tu parles me tente bien.
    Ton changement d'avis sur "Lettre d'une inconnue" montre peut-être un des côtés néfastes de la relecture... certaines œuvres n'y survivent pas !
    Tu ne vas pas finir un seul challenge, toi ? Ça m'étonne !

    Posté par erzébeth, vendredi 19 décembre 2008 à 22:39
  • Ben oui, c'est "Lettre d'une inconnue" puisque je l'ai mis dans le challenge. Je ne trouve pas du tout l'héroïne insupportable, mais terriblement émouvante... Parfois en relisant un bouquin on se dit qu'on a été un peu niaise d'aimer tel ou titre, mais de là à s'en vouloir, c'est violent je trouve (moi je ne m'en veux jamais, j'assume tout, même mes plus mauvais goûts, d'ailleurs à ce propos, je me demande bien ce que tu as pu prendre à la bibli...)) "Plaisirs coupables", c'est un Laurell K. Hamilton ? )

    Posté par fashion, vendredi 19 décembre 2008 à 23:48
  • Wow, quel enthousiasme! Et je suis ravie parce que je vais le recevoir pour Noël (dans quoi... 5 jours!) Et pourquoi je le sais? Parce que ma mère a abandonné l'idée de magasiner seule des livres pour moi et que je les choisis maintenant! Bref, j'aurai celui-là et j'ai très très hâte! (quoi, on s'en fiche??? I know!!! ) )

    Posté par Karine :), vendredi 19 décembre 2008 à 23:52
  • j'ai découvert Zweig il y a peu mais depuis j'adore donc je note

    Posté par Stéphanie, samedi 20 décembre 2008 à 07:45
  • * Fashion, je suis assez d'accord avec toi, même si je n'assume pas du tout certaines choses ) Les "Plaisirs coupables", c'est Hamilton, oui, pour le club de lecture ! Hautement recommandé par Yue Yin, donc...

    * Karine , mais non, on ne s'en fiche pas, j'adore ce genre d'histoire ! Tu as très bien choisi, pour ce titre-là en tout cas. Tu en as pris d'autres ?

    * Stéphanie, tu as bien raison, si tu aimes, ce livre-ci est à découvrir !

    Posté par erzébeth, samedi 20 décembre 2008 à 13:23
  • Beau billet, belle piqûre de rappel, c'est intéressant (oserais-je dire plus intéressant que les histoires de swap où l'on se sent un peu indiscret ?). Merci pour Zweig !

    Posté par Georges F., samedi 20 décembre 2008 à 23:43
  • M. F., merci beaucoup... j'aime côtoyer des classiques, mais si ça fait plaisir aux autres aussi, c'est parfait !
    (je vous comprends pour les swaps, qui peuvent paraître incompréhensibles quand on est simplement spectateur...)

    Posté par erzébeth, dimanche 21 décembre 2008 à 10:32
  • Comme Romanza, j'avais dévoré ce titre ! C'est une de mes premières et meilleures lectures de Zweig

    Posté par praline, lundi 22 décembre 2008 à 22:23
  • Ah Praline, quelle belle entrée dans le monde de Zweig, en effet ! Je ne sais pas si tu es comme moi, mais depuis que je l'ai lu, en fait, j'ai beaucoup de mal à éprouver de la pitié pour ceux qui pourraient en susciter... (mouais, c'est cruel d'avouer ça, je sais !)

    Posté par erzébeth, mercredi 24 décembre 2008 à 10:03

Poster un commentaire