N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

lundi 22 décembre 2008

De la triche, en veux-tu, en voilà !

Mais tout le monde ferme les yeux sur cette facilité, alors pourquoi aurais-je été honnête, seule dans mon coin ? Dans le challenge ABC, on trouve le fatidique X, qui en décourage plus d'un. Vous connaissez beaucoup de romanciers dont le nom commence par X, et qui en plus sont susceptibles de vous intéresser ?
Moi, pas tellement; c'est pourquoi j'ai décidé de tricher, comme tous les autres, en choisissant Gao Xingjian. Le bonhomme, accessoirement Prix Nobel de Littérature en 2000, est chinois, donc son nom s'écrit avant son prénom. Donc en réalité, si l'on suit la logique occidentale, il s'appelle plutôt Xingjian Gao. D'ailleurs, les charmants bibliothécaires ne se sont pas trompés :

DSCN2552

Oh, une adorable cote Dewey !
(ne cherchez pas à comprendre)
(vous avez vu, ils ont sorti un livre sur le chat Dewey, d'ailleurs... mais je m'égare)
(la
couverture est trop chou)

Hum, excusez-moi. Revenons à Monsieur Gao, si vous le voulez bien (en fait, vous n'attendez que ça, parce que mes digressions ne vous intéressent pas, je le sais bien, va)

Une canne à pêche pour mon grand-père
de Gao Xingjian
nouvelles tirées de deux recueils, parus en 1989 et en 1996
ici : Éditions de l'Aube, 1997
traduction de Noël Dutrait
(ah non, pas de digression sur Noël, on est sur un blog sérieux !)

Prudente jusqu'au bout des cheveux (...), j'avais mis le nom de cet auteur dans mon challenge, sans préciser quel titre j'allais lire. Dans l'idéal, je projetais de lire La montagne de l'âme. Mais à aucun moment de l'année, je n'ai eu envie de m'embarquer dans un voyage initiatique et introspectif, donc je me suis abstenue, en me rabattant sur quelque ouvrage bien plus abordable : des nouvelles. Mais étant peu familière du genre, ce n'était peut-être pas une bonne idée de découvrir Xingjian par là. Oui, je vais l'appeler par son prénom tout le long du billet, je préfère.
Ce recueil contient six nouvelles, et j'aurais bien aimé savoir pourquoi celles-ci ont été précisément traduites, et réunies ensemble, alors qu'elles étaient initialement conçues pour deux recueils différents. Les affres de la traduction, décidément, sont impénétrables.
Toutes ces petites histoires s'attachent à des moments de vie, qu'on pourrait croire anodins mais qui ont tous marqués ceux qui en ont été les protagonistes (cette phrase est effroyablement construite). La lecture du Temple, par exemple, m'a décontenancée dans un premier temps; c'est la première nouvelle du recueil, et j'imagine que la disposition n'est jamais anodine. Ici, il est question d'un jeune couple, assez modeste je crois, qui part en voyage de noces. Leur train s'arrêtant dans une gare, ils décident d'abandonner leur projet initial et de descendre dans cette ville inconnue, de voir ce qu'elle peut leur offrir. C'est ainsi qu'ils passent une simple après-midi dans un vieux temple.
Plus qu'une histoire (qui aurait un début, une fin, etc), cette nouvelle me paraît être un cliché photographique, un arrêt sur image - j'ai presque envie de dire un instantané (ce mot, au pluriel, étant d'ailleurs le titre de la dernière nouvelle du recueil). Les gens étaient inévitablement en mouvement avant d'être immortalisés photographiquement, et ils se remettent à bouger une fois qu'ils ont posé. Ainsi, cette nouvelle, comme toutes les autres d'ailleurs, me paraît être une bulle isolée du reste, une attention focalisée sur un détail, mais tout semble continuer indépendamment, une fois la lecture terminée. Ce que j'essaie maladroitement de dire, c'est que Xingjian ne représente pas ici "l'art de la chute", où il faut retourner le lecteur en trois lignes, afin qu'il relise la nouvelle en essayant de chercher quand ça bascule réellement. Non, c'est simplement la vie qu'on retrouve dans ce recueil, la vie dans ce qu'elle a d'amer...
L'accident me paraît une excellente synthèse sociologique, sur ces fameuses personnes qui se délectent des faits divers. Un accident (entre un bus et un cycliste) a lieu en pleine journée, et ses conséquences sont sanglantes : le cycliste est tué sur le coup, son fils est projeté à quelques mètres, ce qui le sauve sans doute de la mort. Fatalement, la foule accourt, et il y a des extraits de conversation absolument fascinants, qui en disent long sur le comportement des gens, sur leur curiosité parfois malsaine, sur leur manière de déformer les faits parce qu'ils n'ont pas toutes les données en main. Au fil des heures, le lieu de l'accident évolue (les corps sont emmenés - le vélo retiré - la chaussée nettoyée, etc...) et les commentaires de même.
Permettez-moi de présenter plus brièvement d'autres textes, comme La crampe, où un nageur un peu trop aventureux s'éloigne du bord, en pleine nuit, et est soudainement en proie à une horrible crampe, à tel point qu'il se demande s'il retouchera la terre un jour. La nouvelle qui donne son titre au recueil concerne un homme plongé dans ses souvenirs, alors qu'il achète une canne à pêche pour son grand-père, histoire de se faire pardonner d'avoir cassé la première, quand il était enfant... un mélange de nostalgie, de remontée dans le temps, et de regard triste sur la vie, je dois dire que cette nouvelle-ci ne m'a pas tellement passionnée... mais ce n'est à côté de celle qui clôture l'ouvrage, Instantanés. J'en ai d'ailleurs arrêté la lecture en cours de route... c'est un ensemble de petits paragraphes, apparemment distincts les uns des autres bien que certaines données se recoupent rapidement, tout cela immortalisant de brefs instants de vie auxquels je n'ai rien retenu.
Ceux qui ont compté (les pauvres) remarquent qu'il manque une nouvelle, la voici, la voilà, ma préférée : Dans un parc tourne autour des retrouvailles d'un homme et d'une femme, qui ont grandi ensemble, et dont les chemins se sont séparés. Ils discutent alors de leurs choix, de leurs regrets et de leurs espérances, tout en étant témoins du chagrin d'une jeune fille qui attend non loin d'eux, sur un banc, la venue d'une personne qui ne viendra pas. Leurs échanges sont fins, habilement écrits, et leur position de spectateur devant une histoire qu'ils inventent (car comment être sûr qu'elle attend un amoureux ?) montre que différents événements peuvent avoir lieu en même temps, au même endroit... sans qu'ils aient le moindre rapport entre eux.
La lecture de ce recueil est délicate et touchante, même si la trace qu'elle laissera en moi ne sera probablement pas très profonde. Il fallait ce chemin de traverse pour oser aborder Gao Xingjian (un jour, je vous raconterai que je l'ai rencontré), et j'espère le retrouver, plus tard, avec La Montagne de l'âme...

Il y a quelque temps, Lilly et Karine ont triché exactement comme moi...

(et histoire d'être une tricheuse jusqu'au bout, cette lecture apparaîtra, dans mon index, sous les G et les X. Comme ça, le billet aura deux fois plus de chances d'être lu ?)

Zut, j'en ai oublié de copier un petit extrait du livre. Tant pis, hein ?

Posté par erzebeth à 09:00 - lecture - Commentaires [19] - Permalien [#]

Commentaires

    Je ne savais même pas qu'il y avait un chat Dewey... Pauvre bête, être appelé comme une cote!!
    Sinon, pour "l'art de la chute", je crois que c'est un truc assez français. Dans toutes les nouvelles que j'ai lu (et j'aime ça), c'était beaucoup plus ce principe de l'instantané, de l'étude d'un sentiment, d'un moment, d'un caractère.

    Posté par Mo, lundi 22 décembre 2008 à 09:24
  • J'avais rencontré X. en 2001 et il m'avait dédicacé La Montagne de l'Ame... que je n'ai toujours pas lu. Ton billet ne m'encourage guère à le dépoussiérer, et confirme au contraire ce que je craignais : lecture ardue à prévoir !! o-Ô

    Posté par Tamara, lundi 22 décembre 2008 à 10:05
  • Aaaaaargh ! Je m'étrangle, je m'indigne, je meurs d'effroi ! Comment tu poses les livres de la bibliothèque ! Un livre sur la tranche comme ça est mort au bout de trois lecteurs ! Ah non, là, pas possible... pour la peine, je ne lis pas ton billet, voilà, j'en frémis d'indignation. Et puis en plus, c'est quoi ces cotes ? Les romans ne sont pas classés tous ensemble avec une simple cote R dans ta bib ? Quel boulot pour le lecteur qui cherche un livre...
    Bon allez, je me calme et je reviens lire ton billet

    Posté par Ys, lundi 22 décembre 2008 à 10:06
  • ah, je crois me souvenir qu'il représentait, aussi, la lettre x ds mon challenge. Challenge que j'ai un peu laissé tomber, à vrai dire....

    Posté par amanda, lundi 22 décembre 2008 à 10:31
  • Je ne vous félicite pas mademoiselle !
    (Comité autoproclamé du challenge ABC)

    Posté par Comité autoprocl, lundi 22 décembre 2008 à 10:33
  • * Mo, je m'y connais trop mal en nouvelles pour juger, mais c'est intéressant ce que tu dis, il faudrait se renseigner sur les codes des nouvelles dans les autres pays, mais maintenant que tu le dis, quand je lisais celles de Capote, Katherine Mansfield, etc, c'était plus des instants de vie... et c'est très beau comme ça aussi.

    * Tamara, non, pourquoi ardue ?! Ce que j'ai dit sur "La montagne de l'âme" est un pur a priori, il ne faut pas m'écouter ! J'en connais qui ont adoré, vraiment. Je crois juste qu'il faut être un peu disponible pour se lancer dedans...

    * Ys, respire
    Je suis une maniaque des livres, encore plus quand ils ne m'appartiennent pas. J'ai fait très attention en prenant la photo, la tranche n'était absolument pas cassée, honnêtement, l'écart d'ouverture était même plus petit que celui qu'on "prend" (je ne trouve pas le bon mot) quand on ouvre le livre pour le lire. Aucun livre n'a été maltraité pour ce billet.
    Ensuite, ma bib est en l'occurrence une BU, alors dans une telle structure, Dewey simplifie vraiment la vie pour trouver un bouquin. Mais la bm classe par cote R ou P (policiers) ou F (Fantastique), etc.
    Donc, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possible

    Posté par erzébeth, lundi 22 décembre 2008 à 10:34
  • Je n'en garde pas un bon souvenir finalement... Mais dénoncer les copines, je suis très déçue par ton attitude...

    Sinon, pauvre chat, c'est vrai ;o)))

    Posté par Lilly, lundi 22 décembre 2008 à 10:35
  • * Amanda, tu es toute pardonnée, ces challenges sont assez curieux finalement, se programmer des lectures comme ça sur des détails arbitraires... de toute façon, tu finiras par lire Xingjian si tu en as vraiment envie !

    * Comité autoproclamé du challenge ABC : tu me fais rire ! Mais je plaide coupable, évidemment. J'espère que la sentence ne sera pas trop lourde...

    Posté par erzébeth, lundi 22 décembre 2008 à 10:36
  • Rahhhh, ces lecteurs qui écrivent des commentaires en même temps que moi !!!

    Lilly, hé, tu te dénonçais toi-même dans ton billet, hein !
    Pour le chat, je trouvais ça assez mignon, moi... il y en a qui ont des noms bien pires, non ?

    Posté par erzébeth, lundi 22 décembre 2008 à 10:38
  • J'avais été déroutée par l'histoire de la crampe, mais je compte revenir un jour au recueil ; Gao Xingjiang fait partie des auteurs "capricorne" que j'avais sélectionnés, mais comme c'est un non-challenge même pas annuel, je n'ai pas besoin de tricher

    Posté par rose, lundi 22 décembre 2008 à 11:05
  • Naaaaaaaa... j'ai pas triché... c'était de l'i-gno-ran-ce!!!! Bon-e!!! Ceci dit, j'ai un souvenir assez vague mais il me reste une sensation d'instantané, de moment saisi sur le vif...

    Posté par Karine :), lundi 22 décembre 2008 à 12:43
  • @Ys: dans ma BM, les romans sont classés par R, RP,... mais les bouquins de non-ficiton sont classés en Dewey qui est l'invention du siècle, vraiment! je ne suis pas bibliothécaire, mais parfois je pense en cote dewey et non en sujet (pas souvent, et pas longtemps, certes!)

    Posté par Mo, lundi 22 décembre 2008 à 13:00
  • Rose, ton challenge est effectivement rêvé
    Je te comprends pour "La crampe", ça m'a surprise aussi, mais agréablement...

    Karine, c'est beau de plaider l'ignorance, mais ça ne marche pas ! Je crois que ce n'est pas l'œuvre la plus marquante de Xingjian...

    Mo, en fait, ton commentaire m'a rappelé que ma BM fonctionne comme la tienne, on y trouve du Dewey aussi... par contre, penser en cote dewey, ça, c'est très très fort !

    Posté par erzébeth, lundi 22 décembre 2008 à 15:49
  • de l'inconvénient des études longues...!

    Posté par Mo, lundi 22 décembre 2008 à 16:10
  • Cette histoire de lettre et de noms asiatiques soulève un problème crucial dans mon classement sur mon blog !!! Je crois que je classe mal tous les auteurs asiatiques !!! D'ailleurs Haruki Murakami, quel est son prénom? Oh et puis, je m'en fiche

    Posté par Manu, lundi 22 décembre 2008 à 18:23
  • Je ne dirai rien sur la triche, je suis mal placée pour parler. )) Je n'ai pas vraiment envie de découvrir cet auteur malgré ton joli billet. Et je confirme que les chutes sont une spécialité française (les étrangers la réservent aux nouvelles fantastiques/SF/terreur). Sinon, tu en es où de ce challenge ? Je te sens bien partie, non ? ))

    Posté par fashion, lundi 22 décembre 2008 à 18:37
  • xxxxxxxxx

    J'ai choisi Xu Xing pour mon challenge comme cela je ne risque pas de me tromper!

    Posté par dominique, mardi 23 décembre 2008 à 18:13
  • Pour en revenir à ton premier choix, La montagne de l'âme me laisse un souvenir émerveillé. C'est le genre de pavé que j'ai dévoré en une journée (alors que je viens de peiner une semaine sur un polar de 200 pages, c'est à n'y rien comprendre). Quand tu te sentiras d'humeur, n'hésite pas un instant.

    Posté par praline, mercredi 24 décembre 2008 à 00:39
  • Mo, "inconvénient", vraiment ? Au moins, tu sais désormais te repérer dans la majorité des BU françaises (qui sont généralement en Dewey) et tu peux être fière de ton long et beau cursus...

    * Manu, j'ai moi aussi longuement cogité sur ces détails, je compatis à 100% ! Pour Murakami, il est japonais, et je ne sais pas si l'inversion nom/prénom existe pour eux aussi... mais je suis sûre à 98% que Murakami est bien son nom !

    * Fashion, merci de m'éclairer sur l'art de la chute, il faudra que j'essaie des nouvelles SF ou fantastiques, ça peut être intéressant, tiens !
    Officiellement, j'ai terminé mon challenge, j'ai tout lu ! I'm the best ! Mais je dois encore écrire deux billets...

    * Dominique, bienvenue par ici ! Ce choix du double X est extrêmement judicieux, si je retente un challenge un jour, j'y songerai, merci !

    * Praline, voilà un commentaire réconfortant ! Je me doutais bien que "La montagne de l'âme" valait le coup... allez, je la gravirai en 2009 !

    Posté par erzébeth, mercredi 24 décembre 2008 à 10:10

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