N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

lundi 23 mars 2009

« Venez vite, c'est en train de mal tourner »

Le film va faire un malheur
de Georges Flipo
Le Castor astral, 2009

http://image.evene.fr/img/livres/g/9782859207830.jpg

Il était une fois Alexis, un jeune réalisateur un peu trop sûr de lui, persuadé que son premier film va faire trembler le monde du cinéma. Malheureusement pour lui, tout ce qu'il récolte est une séance un peu particulière dans un pénitencier... On est loin des paillettes et de la reconnaissance nationale, mais Alexis s'y rend, sûr que cela peut prouver aux médias à quel point c'est un homme altruiste.
Mais, tout ce qu'il y gagne, c'est une rencontre avec Sammy, un malfrat que personne n'ose contredire, et pour cause : il est corse; c'est un roi du cambriolage; son regard suffit à faire plier n'importe qui. Manque de pot pour Alexis, Sammy veut qu'un film soit réalisé sur sa vie; et le prisonnier a tellement aimé le film projeté dans sa prison, qu'il a aussi décidé qu'Alexis serait le réalisateur.
Puis il y a toujours un moment où on finit de purger sa peine.
Sammy sort. Et Alexis, devenu publicitaire (son film a fait un tel bide...) est très embêté : le caïd confond film et réalité, il empiète sans arrêt sur sa vie privée (au point de s'incruster dans la vie de Clara, la petite amie d'Alexis), bref, il ne se rend pas compte que certaines limites ne doivent vraiment, vraiment pas être franchies...

Bien difficile d'exposer (sans trop en dire) le sujet de ce roman, sans doute parce qu'il regorge de tiroirs inattendus, et de personnages qui renforcent l'intrigue principale... Georges Flipo nous fait découvrir les mondes du cinéma et de la publicité, ce qui donne lieu à des conversations ou des situations totalement décalées :
« Restait à décider du lieu de tournage : tous les repérages de criques étaient refusés par Johnny et Zoé. C'étaient de belles criques, expliquait Johnny, mais elles ne ressemblaient pas à des vraies. De guerre lasse, Thierry Sénéchaud finit par proposer un tournage en studio, avec création d'un décor. »
C'est vrai qu'une création de A à Z paraîtra bien vraie qu'un décor naturel... C'est drôle, absurde, parfois énervant (quand on voit par exemple les pubs de yaourts, on n'imagine pas que des gens ont sérieusement réfléchi à leur conception en amont; et pourtant, ils sont (grassement) payés pour atteindre un tel résultat). J'y ai retrouvé de nombreux points communs avec 99 francs de F. Beigbeder - pas sûre que ça fasse tellement plaisir à M. Flipo, ce rapprochement, et pourtant, dans les deux cas, on  a :
- un héros arriviste (professionnellement) et furieusement lâche
- une description du milieu publicitaire avec ses travers, son absurdité, sa superficialité, parfois même sa vulgarité...
- un humour gentiment dénonciateur, sans pour autant tomber dans la critique la plus basse (c'est qu'il ne faut pas trop cracher dans la soupe qu'on est censé boire, quand même).
Je crois que les ressemblances s'arrêtent là; G. Flipo n'a pas le côté trash d'un Beigbeder, ce qui est plutôt bien pour lui (ressembler aux autres, pouah, et il développe un humour personnel fort sympathique), mais d'un autre côté, je me suis dit que G. Flipo aurait pu parfois aller encore plus loin. Il paraît qu'il est ici plus cynique que dans ses précédents livres, ce qui me donne envie de faire cette terrible révélation : je crois que Georges Flipo est un gentil (mais que ça reste entre nous, merci).
Bien entendu, il n'est pas uniquement question de publicité dans ce roman, loin de là, puisqu'on y rencontre aussi des braquages, des quiproquos hallucinants, des amateurs de littérature (et de jus de tomate), des gens prêts à tout pour que ça marche...
Les deux personnages les plus présents restent Alexis et Sammy, et je suis assez amusée parce que je ne les ai visiblement pas approchés de la même manière que les autres bloggueuses. Alors qu'Alexis en a énervé plus d'une, j'ai plutôt bloqué au niveau de Sammy, que j'ai trouvé difficilement crédible, ou plus justement : incompréhensible. Ce personnage m'a quasiment échappé en intégralité, je ne comprends pas ses motivations, ses ressentis, ses envies de reconversion, j'avais l'impression que c'était un homme qui ne ressentait rien, et personnellement, ça m'a perturbée (gentiment, hein. J'ai continué à dormir comme une marmotte, merci de vous en inquiéter).
Alexis a eu droit à un merveilleux déballage de défauts dans les différents billets que j'ai pu lire, et je dois avouer que c'est assez justifié; mais ce sont justement ses défauts qui m'ont plu (allez comprendre les femmes, après ça). A un moment donné, une femme lui dresse son horoscope :
« Vous vous réfugiez dans une recherche d'infini, tâtonnante voire aveugle. Fuite devant tout ce qui délimite ou précise, difficulté à affronter la vérité, incapacité à dire non : vous êtes souvent dérouté par l'irrationalité de votre propre comportement. »
Et je trouve que cette définition, glissée presque négligemment entre deux rebondissements, cerne admirablement le personnage (à croire que l'auteur sait ce qu'il fait, mais c'est fou d'imaginer ça, je le reconnais). Il est lâche, roublard, incapable de tenir ses promesses, il fuit dès qu'il y a un problème, une vraie anguille, cet homme, et j'ai trouvé ça attachant, amusant. Et assez courageux de la part de l'auteur de nous présenter un personnage a priori antipathique, parce que ça peut ennuyer le lecteur. Pas moi. Ah, les dégonflés, les vantards, les hypocrites et les poseurs, que voulez-vous, ça me plaît (dans les romans, entendons-nous bien).
Le film va faire un malheur se lit avec plaisir, le roman étant rythmé par un style qui mélange humour et sérieux, loufoquerie et sentiments... Il y a quelque chose d'attachant dans l'écriture de Georges Flipo, un je-ne-sais-quoi qui donne envie de continuer, même si, je l'avoue - la dernière partie m'a moins convaincue que le reste... peut-être parce que Sammy et ses actes de folie prennent plus de place, et comme j'aime moins ce personnage... L'ensemble n'en est pas moins plaisant, et je suis sûre que Georges Flipo peut même encore aller plus loin dans la méchanceté et le cynisme. Oh, si.

Un dernier mot, sur la quatrième de couverture, où le roman est qualifié de "thriller kafkaïen". Je comprends bien pourquoi ce rapprochement, mais il est injustifié; et si cela continue, je demanderai à chaque personne qui utilise à mauvais escient le terme de kafkaïen de me verser un euro.
Dans un an, j'aurai suffisamment pour partir manger des yaourts dans une crique exotique.

Vous avez été très nombreuses à lire ce roman, et deux "clans" semblent se dessiner.
Celui des mitigées-déçues :
Florinette, Papillon, Sybilline, Laurence...
Celui des positivement surprises :
Lily, Cathulu, Fashion, Liliba, Calou, Keisha, Martine Galati, Schlabaya ...

...

« - Vous pourriez nous résumer ce film en quelques secondes ?
- En quelques secondes ? Je peux juste donner le titre,
Les Misérables du XXIe, d'après l'œuvre de Victor Hugo. Ce sera un film très audacieux, sans Gérard Depardieu. »
 

Posté par erzebeth à 09:15 - lecture - Commentaires [11] - Permalien [#]

Commentaires

    Je veux bien venir avec toi dans ta crique exotique
    Sinon, je persiste à ne pas être tentée par ce livre...

    Posté par Lilly, lundi 23 mars 2009 à 09:23
  • Comme Lilly, pas tentée du tout ! Et les criques exotiques ce n'est pas trop mon genre non plus... mais je suis quand même contente que tu sois de nouveau connectée !!!

    Posté par levraoueg, lundi 23 mars 2009 à 19:46
  • Je passe itou.

    Posté par Fantômettette, lundi 23 mars 2009 à 20:39
  • Dites donc, ça ne frôle pas la mauvaise volonté, à ce stade ? Si je n'arrive à convaincre personne, je vais pleurer, et je suis moche quand j'ai les yeux rouges.
    En plus, ce sera votre faute.

    * Lilly, une crique exotique, ça se mérite ! (non mais !)

    * Levraoueg, je suis moi-même contente d'être reconnectée ! Peut-être que les oeuvres précédentes de G. Flipo te conviendraient mieux...

    * Fantômette, je boude.
    Ni plus, ni moins.

    Posté par erzébeth, lundi 23 mars 2009 à 21:59
  • Moi j'avais beaucoup apprécié Qui comme Ulysse...

    Posté par choupynette, mardi 24 mars 2009 à 10:38
  • A lire tous ces billets, je vais finir par lire ce Monsieur Flipo... Mais je commencerai sans doute apr "Qui comme Ulysse", j'aime les nouvelles, et je suis moins attirée par la pub. Non, ne boude pas ne pleure pas!!!

    Posté par Mo, mardi 24 mars 2009 à 12:51
  • Dis donc,

    tu m'as fait lire "Le père Goriot", ne l'oublie pas.

    Posté par Fantômette, mardi 24 mars 2009 à 20:25
  • J'ai Qui comme Ulysse dans ma pal !!! mais que voulez-vous je crois que je ne consacre pas assez de temps à la lecture, impossible autrement ma pal ne descend jamais, elle reste là à me narguer... pourtant à te lire, je me dis que je vais aimer le style (même si ce sont des nouvelles !) allez au boulot, va lire yueyin au lieu de polluer les blogs des copines

    Posté par yueyin, mardi 24 mars 2009 à 22:39
  • * Choupynette, oui, "Qui comme Ulysse" est un recueil qui m'intéresse, il a l'air assez riche pour plaire à beaucoup de monde !

    * Mo, je ne peux pas t'en vouloir, si on ne m'avait pas prêté ce roman, j'aurais découvert l'auteur par ses nouvelles, donc je trouve au contraire que tu as bon goût

    * Fantômette, heureusement que tu remets les pendules à l'heure. Je me souviens en plus que tu étais mitigée. De fait, je ne te menacerai plus jamais de lire un roman dont je parle ici. Promis !

    * Yue, si ta pal ne descend pas, c'est peut-être que pour un livre lu, deux autres y font leur entrée...? non...? (je ne dis pas forcément des achats, mais des prêts, des emprunts...). Parce que j'ai l'impression que tu lis beaucoup, justement !

    Posté par erzébeth, mercredi 25 mars 2009 à 10:43
  • Ne te méprends pas, j'ai aimé "Le père Goriot" (sans exultation, je le concède) mais je ne partage pas la sympathie générale pour le personnage de Goriot.
    En revanche, je suis fin prête pour un autre classique. Si tu as des suggestions...? Je viens d'acheter "Bouvard et Pécuchet". T'en penses ?

    Posté par Fantômette, mercredi 25 mars 2009 à 11:42
  • Fantômette, il faut bien le dire, de toute façon, Goriot est un peu con. Après, c'est vrai que tu avais vu encore plus loin...
    Par contre, je suis très nulle en conseil. Et je n'ai jamais lu "Bouvard et Pécuchet"... un Dickens, peut-être ? (enfin, surtout "De grandes espérances) Ou tu veux un classique français ? Je crois que Fashion saurait mieux te répondre que moi...

    Posté par erzébeth, mercredi 25 mars 2009 à 17:11

Poster un commentaire