N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

mercredi 6 mai 2009

Le flux secret de la sèvre brute...

« Il y a un proverbe Pelé qui dit : Ce que l'on sème dans une plaie avant qu'elle ne se ferme donne une fleur captive qui ne meurt jamais. »

Il va mettre difficile de vous parler correctement de Tobie Lolness mais j'en prends malgré tout le risque car ce serait dommage de passer cette œuvre sous silence.
product_1096687Son auteur, Timothée de Fombelle (mon ordinateur précédent s'appelait Timothée, c'est vous dire comme l'auteur m'était sympathique d'emblée), signe là son premier roman. Il avait écrit une pièce de théâtre avant de se plonger dans la littérature jeunesse. Car oui, Tobie Lolness est un roman jeunesse, mais il y aurait déjà beaucoup à dire là-dessus. Le propos de l'histoire me paraît convenir aux enfants de tout âge. Onze ou trente-sept ans, peu importe; je ne vois pas pourquoi le charme n'opèrerait pas non plus sur des adultes. En écrivant cela, j'enfonce des portes ouvertes, puisque ce roman a été encensé à maintes reprises chez les blogo-lectrices...
Tobie est un petit bonhomme de huit ans qui mesure un millimètre et demi; il est un peu petit pour son âge, mais cela ne l'empêche pas d'être heureux avec ses parents, Maïa Lolness dont la famille « possédait presque un tiers des Cimes, et qui avait des plantations de lichen sur le tronc principal. » et le professeur Lolness, Sim, un scientifique qui s'interroge sur la sève, la vie de l'arbre, et l'éventuelle existence d'un monde qui jouxterait le leur... Car oui, les Lolness vivent dans un grand chêne, entourés de leurs semblables. Jusqu'à ce que le professeur Lolness franchisse les limites de la science, et de la convenance.
Ce jour-là, on les bannit. Tous les trois. On les envoie sur des terres humides, glacées, où l'hiver et le froid ne disparaissent jamais totalement : dans les Basses Branches.
Ils y vivront cinq ans, y feront des rencontres bonnes et mauvaises, comme en chaque endroit... Puis tout s'accélère à nouveau. Tobie Lolness est séparé de ses parents, et doit, à treize ans, survivre comment il peut à la traque dont il est la victime. N'ayant plus d'alliés dans l'arbre, il ne peut compter que sur lui-même pour survivre, et pour tenter de sauver ses parents.
Évidemment, la taille des personnages et leur lieu de vie est une source intarissable d'imaginaire pour l'auteur, qui a su créer un monde à la fois terrible et merveilleux, un univers cohérent où la vie semble si agréable jusqu'à ce que tout dégénère... un monde microscopique qui ressemble étrangement au nôtre. Les recherches savantes du professeur Lolness sont loin d'être anodines, et en cela Timothée de Fombelle réussit un tour de main impressionnant : le livre enchantera les enfants, emportés qu'ils seront par ces aventures qui peuvent paraître totalement exotiques (pour Tobie, une punaise a la taille d'un éléphant), mais les grands y trouveront aussi une profondeur incroyable, et ne pourront qu'admirer la délicatesse avec laquelle l'auteur aborde des sujets préoccupants (l'auto-destruction de l'humanité qui n'écoute plus la nature, le racisme, le totalitarisme sont évoqués). Cela ne vire jamais à la leçon de morale, car l'intrigue reste fondamentale, mais le lecteur (même jeune) se pose forcément des questions... et cela ne peut qu'enrichir la lecture.
L'une des grandes réussites de ce roman tient aussi dans son style. On peut facilement craindre qu'il soit bâclé dans une œuvre destinée à la jeunesse, mais ici, on sent clairement un travail d'écriture, une recherche presque litanique, l'auteur aimant délicatement répéter certaines idées qu'il veut mettre en lumière. Ainsi cet extrait où Tobie est captif d'une grotte (l'issue est bouchée pour l'hiver) :

« Mais quand il fêta le troisième jour, avec un petit pain dur, et une assiette de moisi et qu'il compta qu'il lui en restait cent dix-sept à venir, il comprit qu'on ne vit pas seulement d'air, d'eau, de chaleur, de lumière, de nourriture et de conscience du temps.
Alors, de quoi se plaignait-il encore ? De quoi vit-on en plus de tout cela ?
On vit des autres.
C'était sa conclusion.
On vit des autres. »

Cet exemple n'est pas totalement représentatif du style général, mais comprenez que dans l'ensemble, c'est un roman extrêmement poétique, doux, qui chatouille le cœur avec intelligence et délicatesse.
C'est aussi parce que Tobie a reçu une excellente éducation de sa mère; celle-ci lui a expliqué que les mots étaient des « combattants de l'ombre » qui peuvent nous aider toute notre vie dès lors qu'ils deviennent nos amis. Les mots, alors, ne trahiront jamais Tobie pendant ses discussions avec Elisha; première fois que j'évoque cette petite fille, et pourtant son importance dans le roman est indéniable (elle donnera même son nom à la suite de ce roman, mais j'en reparlerai). Elle vit dans les Basses Branches, et a cette étrange lumière bleue, sous les pieds, lorsqu'elle marche dans la nuit... Elisha devient l'amie de Tobie, celle qui l'aide à supporter (et à aimer) les années d'exil. Elle sera là, d'ailleurs, quand Tobie aura besoin de secours... mais je ne peux pas tout vous raconter.
Timothée de Fombelle a l'art de présenter ses personnages; en quelques phrases, en quelques gestes, un portrait se dessine et insuffle une véritable énergie à ces êtres de fiction qui paraissent si réels, coincés sur une branche d'arbre... A ce sujet, le choix de l'arbre est en lui seul judicieux et terriblement poétique. Ça n'a l'air de rien, un arbre, et pourtant, c'est si vivant, c'est un monde en soi... L'auteur nous invite gentiment à prendre conscience de la nature qui nous entoure, l'homme ayant trop tendance à se croire seul maître sur Terre, alors que la seule chose dont il semble capable, c'est détruire pour mieux régner. Mais combien de temps cela fonctionnera-t-il ?
Je ne peux évoquer toute la richesse de ce roman et toutes ses qualités; j'ai même oublié de préciser qu'il était illustré par François Place, et que ces illustrations, sans freiner l'imaginaire du lecteur, apportent une nouvelle touche de poésie à l'ensemble de l'œuvre.

Cette première histoire s'appelle en réalité La vie suspendue; Tobie Lolness étant le nom de la dilogie. Je n'ai pas encore lu le second tome, Les yeux d'Elisha. Ces deux romans ne sont toujours pas publiés en poche, mais ils ont été réunis dans un seul volume, certes volumineux mais plus économique que l'achat séparé des deux tomes. Et à mes yeux, c'est un achat qui vaut le coup. Je suis sûre que Yue Yin, Clarabel, Florinette, SBM et Bellesahi seront de mon avis !

En bonus, un extrait de la première rencontre entre Maïa et Sim (les parents Lolness, donc) :

« Elle finit par demander :
- Je ne vous dérange pas ?
- Si... Vous... Vous mettez... toute ma vie en l'air, si je peux me permettre, avec respect, mademoiselle.
- Oh ! Pardon...
Elle se dirigeait vers la porte. Sim se précipita pour lui barrer le passage. »

Irrésistible.

Et en super bonus, pour Lilly :

« Un enfant... C'était sale et plein de maladies. »

Si avec ça, vous ne succombez pas, je rends mon tablier.

Posté par erzebeth à 09:15 - lecture - Commentaires [12] - Permalien [#]

Commentaires

    moi aussi je suis de ton avis

    Posté par SBM, mercredi 6 mai 2009 à 09:24
  • J'ai lu les deux tomes d'un seul trait. Du bonheur en barres.

    Posté par Stephie, mercredi 6 mai 2009 à 09:45
  • Si les deux tomes sont en un, ça pourrait m'intéresser... le prix me faisait un peu peur! Mais la série est bien notée!!

    Posté par Karine :), mercredi 6 mai 2009 à 12:17
  • Rôôô ! Comme ton billet (et les extraits que tu nous proposes) me donne envie de le lire... Je crois que je vais faire une entorse aux résolutions palesques !!

    Posté par bladelor, mercredi 6 mai 2009 à 13:37
  • J'ignore volontairement ta dédicace destinée à me faire passer pour un monstre ;o) j'ai à peine dit une ou deux fois que les enfants n'étaient pas trop mon trip, et ça y est, je suis cataloguée (ô ! quel joli mot ! ) ;o)) Toutefois, je ne suis pas sûre que le côté buccolique et compagnie me convienne (malgré tes arguments très convaincants). Mais je garde ton avis en tête. C'était çà le bouquin que beaucoup avaient abandonné ?

    Sinon, qui est Adèle ?

    Posté par Lilly, mercredi 6 mai 2009 à 17:54
  • Ben non, je n'ai toujours pas envie de le lire malgré tous les billets élogieux. Trop d'arbres, sans doute. )
    (C'était ça le roman du week-end ?) (et félicitations à la maman de la petite Adèle (très bon choix) et à sa tante!))

    Posté par fashion, mercredi 6 mai 2009 à 18:55
  • On me l'a déjà conseillé, je l'ai noté sur ma PAL ... vu ton billet, il va falloir que je le lise très vite.

    Posté par Leiloona, mercredi 6 mai 2009 à 22:34
  • Ah Yessss ! Qu'est-ce que j'ai adoré ce roman, bêtement je n'ai pas lu la suite encore (mais à quoi passe-je mon temps je vous le demande ?) mais on m'assure dans les jeunes génération que c'est toujours aussi bien ))

    Posté par yueyin, jeudi 7 mai 2009 à 09:10
  • Rien à dire sur le livre, mais Adèle, c'est très beau, félicitations au bébé, à la maman, au papa, et à la tantine!

    Posté par Mo, jeudi 7 mai 2009 à 10:28
  • * SBM, diantre, sacrebleu, fichtre, merci pour ce petit commentaire qui me précise que j'ai oublié de mettre un lien vers ton billet (il faut dire que je ne le connaissais pas). Je vais me rattraper. Je ne peux pas snober une copine de Tobie !!

    * Stephie, c'est exactement ça. Un enchantement qu'il serait dommage de bouder.

    * Karine, le prix du "recueil" est quand même plus élevé que si chaque livre était édité en poche, mais... les mystères de l'édition...!!

    * Bladelor, règle numéro 1 : les résolutions palesques sont faites pour être outrepassées. Que ce soit clair ! (tu ne devrais pas le regretter, normalement...)

    * Lilly, roh, je me sers de toi pour faire un transfert, tu n'as pas encore compris ? (je ne fais pas partie de ces gens qui admirent le moindre bébé à la ronde, alors quand j'ai vu que tu étais dans le même cas, j'étais ravie !)
    Le bouquin magique, ce n'est pas celui-là, non. Le billet se fera attendre, désolée...*
    Et Adèle, eh bien... Adèle, c'est la plus jolie petite fille du monde. Rien que ça. Et ne me dis pas que je me contredis en trois phrases, hein !!
    (c'est ma nièce )

    * Fashion, tu es de mauvaise foi : il n'y a qu'un seul arbre, dans le roman. Je-le-jure.
    (et ce n'est pas le roman mystère, non ! Dis donc, ça vous travaille, cette affaire !)
    (et merci pour le reste, j'aime beaucoup leur choix aussi !!)

    * Leiloona, c'est une histoire merveilleuse, tu verras; je pense que cette petite poésie pourrait te plaire, oui.

    * Yue, heureusement que les jeunes sont là ! (peut-être étais-tu occupée à relire pour la 27e fois "Orgueil et préjugés", hum ? )

    * Mo, merci mille fois ! Et j'adore les gens qui aiment son si joli prénom...

    Posté par erzébeth, jeudi 7 mai 2009 à 22:22
  • C'est pas bien grave, j'ai l'habitude...

    Posté par SBM, samedi 9 mai 2009 à 21:35
  • SBM, à moi aussi, tu sai, ça arrive tout le temps... Mais je ne trouve pas de "site" qui recense vraiment toutes les personnes que j'aimerais voir recenser, et je ne sais pas trop comment chercher (un par un, sur chaque blog, dès que je veux parler d'un livre ? Brrr, non merci). C'est pour ça que je suis fort ravie que tu te sois manifestée, et j'ai ENFIN corrigé mon oubli !

    Posté par erzébeth, mardi 12 mai 2009 à 21:47

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