N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

samedi 6 juin 2009

« La résolution désespérée d'être père »

J'ai déjà dû vous le raconter une douzaine de fois, mais j'étais une lectrice dévouée à Maupassant dans ma jeunesse (le goût des histoires tordues m'est venu très tôt). Pourquoi l'avoir délaissé en grandissant ? Ce n'était pas aimable de ma part; quoi de mieux, pour me faire pardonner, que de retourner vers lui en lisant une de ses courtes (mais fantastiques !) nouvelles ?

L'héritage
de Guy de Maupassant
(nouvelle publiée pour la première fois en 1884)
André Versaille éditeur, 2009

http://image.evene.fr/img/livres/g/9782874950360.jpg

Tout démarre dans un ministère; les fonctionnaires qui y travaillent plaisantent entre eux, aspirent à gagner plus d'argent (ils savent que quelques-uns parmi eux vont avoir droit à un avancement), rêvent de voir leur quotidien légèrement amélioré. Dans le petit groupe, nous croisons Cachelin, un veuf qui vit avec sa fille unique et sa vieille sœur. Cette dernière est d'une richesse inouïe mais elle ne cèderait pas une pièce même au plus malheureux; elle préfère économiser à outrance, et offrir tout son héritage à Coralie (la fille de Cachelin).
Coralie épouse un des collègues de son père, le jeune et arriviste Lesable - et, la tante décède... laissant plus d'un million de francs.
Ah, on pourrait croire que la belle vie va commencer dès le lendemain de sa mise en terre... hélas ! Coralie n'obtiendra l'argent que si elle devient mère d'ici trois ans. Rien d'impossible, n'est-ce pas ? Sauf que le jeune couple n'arrive pas à enfanter... Les mois, les années passent... Peut-on laisser filer un million de francs ?

Cette nouvelle de 110 petites pages est un régal perpétuel; et quel plaisir de retrouver la plume de Maupassant - qui peut paraître si simple, si légère, alors qu'elle égratigne absolument tout le monde sur son passage. Maupassant dresse un portrait assez caustique de la vie des petits fonctionnaires, dont la vision est étriquée par leur travail répétitif et peu épanouissant; ils en viennent à rire des lacunes des autres, parce qu'il n'y a plus que cela à faire pour combler les journées. Bien qu'on ne sache pas directement où nous mènent les premières pages de cette nouvelle, elles rapportent des conversations délectables et des faits qui ne le sont pas moins sur un univers professionnel qu'on préfère connaître via la fiction que par la réalité.
Ceci n'est qu'une gentille mise en bouche, car la suite sera bien pire. Une fois que les deux jeunes sont mariés et qu'on remarque vite que leurs ébats sont stériles, les deux Cachelin (le père et la fille, donc) crachent du venin dans chacun de leurs mots - car évidemment, s'il n'y a pas d'enfant, c'est la faute du mari. Coralie, elle, ne peut être qu'en dehors du terrible problème. La méchanceté de ces gens avides d'argent dépasse l'entendement; et je vous laisse imaginer la pression qui repose ensuite sur les braves épaules de Lesable...
Les personnages sont en permanence sous tension, tout cela parce qu'on ne peut pas perdre une somme qui bouleverserait (positivement) la vie des heureux gagnants. L'amour est totalement absent de cette nouvelle; seul l'appât du gain compte. L'ensemble donne presque le tournis, tant Maupassant fait preuve (une nouvelle fois) d'une efficacité redoutable. Non seulement on boit du petit-lait tout au long de la lecture grâce au style maîtrisé, aux propos qui vont à l'essentiel, mais en plus ce style est au service d'une histoire captivante. Certains rétorqueront que l'on peut rapidement deviner où l'auteur nous emmène, mais le suspense ne me semble pas indispensable pour apprécier l'ensemble du texte.
Tenez, pour le plaisir, une petite pique :

« Elle n'avait plus pour lui le charme sensuel des premiers temps, et bien qu'il eût toujours un désir éveillé, car elle était fraîche et jolie, il éprouvait par moments cette désillusion si proche de l'écœurement que donne bientôt la vie en commun de deux êtres. »

Que ceux qui ont encore envie de se marier se dénoncent.

Cette petite édition (car oui, le format est minuscule, quel bonheur : cela rentre dans n'importe quel sac à main) est accompagnée d'une préface de Pierre Assouline (qui ne dit que du bien, soit) et aussi (surtout) d'une postface de Bernadette Dubois qui présente (très globalement) la vie de Maupassant, mais c'est un petit plus qui m'a séduite et qui me donne envie de retrouver Guy pour de plus longues lectures encore...

Et parce que j'aime vous gâter, voici la présentation de l'éditeur.

Posté par erzebeth à 09:15 - lecture - Commentaires [19] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Accueil  1