N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

mercredi 24 juin 2009

« Chaque note est une étoile »

Prodige
de Nancy Huston
Actes sud, 1999

huston

« Le piano, se dit-elle, est à la fois ce qui me permet et ce qui m'empêche de m'exprimer. »

Le sous-titre de ce court roman, polyphonie, prépare le lecteur à ce qui suit. Chaque personnage prend tour à tour la parole, tel un monologue de théâtre, leur nom s'affichant avant chaque prise de parole.
Sofia, la grand-mère russe un peu excentrique qui ajoute de l'ail dans ses boissons alcoolisées; Lara, sa fille, déjà femme, professeur de piano à défaut d'être une grande pianiste elle-même.
Puis Maya, la petite Maya, arrivée trop tôt sur terre, pesant sept cent vingt grammes à la naissance, trop fragile pour vivre. Et pourtant, soulevée par l'amour de sa mère, de son père, elle vivra. Mais elle ne sera pas une petite fille comme les autres, l'amour de la musique coule dans ses veines, Lara lui en parle, inlassablement, et cela portera ses fruits; Maya, petite fée malicieuse, fera plus que jouer de la musique, elle l'incarnera.
D'autres voix se mêlent à celles de cette étrange famille, il y a Robert, le voisin endeuillé, et Benjamin, son neveu qui profite des vacances d'été pour quitter sa propre famille, respirer un peu.
Tour à tour, donc, chacun s'exprime sur ce qu'il vit et ce qu'il pense, formant alors une mosaïque d'émotions, un assortiment de pensées personnelles. Cette construction joue beaucoup dans la qualité globale  du roman; Nancy Huston y ajoute un léger désordre temporel, puisque même si l'histoire avance (avec une Maya saine et sauve), on continue à suivre Lara-jeune maman, qui se rend quotidiennement dans le service de soins intensifs pour prématurés, où elle parle inlassablement à sa « petite fée prise dans une énorme goutte de pluie. »
Savoir que l'enfant grandira n'enlève rien à l'émotion de ces passages, véritable mélange d'espoir et d'inquiétude, où l'on voit une mère lutter inlassablement pour que sa fille vive... et devienne celle qu'elle n'a pas réussi à être. Lara est incontestablement le personnage qui m'a le plus émue dans ce roman (avec Robert l'inconsolable, qui a des paroles très tristes sur le deuil et la vie qu'il faut retrouver malgré tout chaque jour); on sent dès le début une fragilité, une sensibilité extraordinaires chez Lara, comme si elle était plus acrobate que musicienne : sa vie se joue sur un fil, elle avance en permanence en équilibre. Cela me rappelle à l'instant une phrase des Mauvaises pensées de Nina Bouraoui : « il y a une limite que je vois, que je pourrais franchir, et je ne pense pas que tous les corps qui m’entourent soient si proches de cette limite, ils ont encore du champ, pour moi, cela est très clair, soit je bascule, soit je reste. ». Mais ce choix est si difficile à faire, le maîtrise-t-on d'ailleurs réellement ?
Prodige parle d'amour et de musique de manière si délicate qu'on a l'impression d'entendre, même en lisant dans le plus pur silence, une petite mélodie qui se fond dans le texte et qui tient la main au lecteur pour que lui ne tombe pas, ou du moins, pas tout de suite. Pendant un temps, la musique l'accompagne, on tourne sur soi (comme les petites filles, avec leurs jolies robes qui tournent), on ressent la vie même si les repères commencent à se troubler, on tourne encore plus vite, on a mal au coeur, on s'arrête, on tombe. Prodige est un peu l'histoire de cette chute, de ces amours trop fortes qui nous étouffent quand on en oublie de vivre pour soi-même. Non, je divague, je ne suis pas d'accord avec ce que j'écris, Prodige est, comme le dit si bien Lilly, une cage à oiseaux. Il ne faudrait pas mettre les oiseaux en cage.

C'est justement grâce au joli billet de Lilly que j'ai lu ce beau roman; Karine, Malice, Sylire ont aussi été émues par cette lecture.

Posté par erzebeth à 09:15 - lecture - Commentaires [10] - Permalien [#]

Commentaires

    J'aime beaucoup Nancy Huston mais ses livres sont si forts qu'il me faut toujours beaucoup de temps pour passer de l'un à l'autre... Donc toujours pas lu ce Prodige.

    Posté par papillon, mercredi 24 juin 2009 à 10:19
  • J'ai lu avec beaucoup d'émotions Ligne de faille. La virevolte est dans ma PAL depuis un moment...

    Posté par Theoma, mercredi 24 juin 2009 à 10:52
  • Je n'ai jamais lu Nancy Huston, mais ton billet me donne très envie. En tous cas ton billet est émouvant, alors j'imagine que le livre l'est aussi... Et on sent que le livre reste mystérieux même après sa lecture, et ça j'aime bien !

    Posté par levraoueg, mercredi 24 juin 2009 à 18:34
  • * Papillon, je vois ce que tu veux, c'est une oeuvre qui se déguste plus qu'elle ne se dévore.
    Mais dès que tu te sens prête, je te conseille vraiment ce roman-ci !

    * Theoma, ce sont deux titres que je n'ai pas lus, mais tout le monde semble unanime avec "Lignes de faille"... je succomberai un jour !

    * Levraoueg, si tu veux un secret, j'ai été malgré tout moins émue que mon billet le laisse croire (même si j'ai été quand même été émue; je me suis juste laissée emporter en écrivant). Et oui, un léger mystère persiste, et je suis d'accord avec toi, c'est une sensation agréable ! Je crois que tu pourrais vraiment aimer ce roman.

    Posté par erzébeth, mercredi 24 juin 2009 à 20:40
  • Ton billet est vraiment très beau. Je suis heureuse que tu aies donné sa chance à ce livre. Pour ma part, je n'imaginais pas cette fin. Je croyais qu'elle serait plus banale, que la survie de Maya n'était qu'un rêve..

    Posté par Lilly, jeudi 25 juin 2009 à 19:15
  • * Lilly, je te remercie pour les compliments... C'est grâce à toi que j'ai emprunté ce livre, et je ne regrette pas de t'avoir fait confiance !
    Je n'ai pas imaginé un seul instant que la survie de Maya pouvait être fictive, j'attendais personnellement le moment où la mère basculerait...

    Posté par erzébeth, jeudi 25 juin 2009 à 23:30
  • J'ai découvert Huston avec cr roman... et ça m'a beaucoup, beaucoup plu!!! Comme Lilly, je me suis questionnée sur la survie de Maya!!

    Posté par Karine:), lundi 29 juin 2009 à 18:32
  • * Karine, je comprends que découvrir Huston par ce biais-là est prometteur ! Je sais déjà que je retrouverai cet auteur avec plaisir

    Posté par erzébeth, samedi 4 juillet 2009 à 17:12
  • Celui-ci je le lirais bien car j'aime beaucoup Nancy Huston !!!

    Posté par Hambre, mardi 7 juillet 2009 à 19:29
  • * Hambre, je ne sais pas s'il ressemble à ses autres livres, mais c'est beau, oui ! Et c'est un livre très court, ce qui accentue sa force d'ailleurs.

    Posté par erzébeth, samedi 11 juillet 2009 à 11:48

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