N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

samedi 11 juillet 2009

Le coeur trop lourd, trop tendre

Je vois des larmes de bonheur scintiller dans les yeux de mes précieux lecteurs, je les comprends et je tiens à les rassurer : oui, cela sent le retour.
Je pourrais en faire des tonnes sur mon absence, basculer dans des jérémiades interminables, j'avais même pensé, très tôt dans l'année, en faire une saga personnelle sur le blog mais, croyez-le ou pas, il me reste un semblant de pudeur. De dignité, non, (si vous saviez...), mais de la pudeur, un zeste.
Alors j'affiche un drôle de sourire, j'essaie de me rassoir confortablement (c'est fou comme on est mal assis, dans la vie), et en route pour un billet de lecture.

Le professeur de piano
de Janice Y. K. Lee
Plon, 2009
traduit de l'anglais par Isabelle Chapman

http://www.yodawork.com/images/PLON/gf/9782259209533R1.GIF

On pourrait croire que l'histoire débute avec l'arrivée de Martin et de sa femme, Claire, tous deux britanniques venus s'installer à Hong-Kong pour des raisons professionnelles. On pourrait croire, oui, que le récit démarre en 1952, alors que Claire donne son premier cours de piano à une jeune enfant, dont les parents, Victor et Melody Chen vivent dans le confort et l'opulence.
Croire cela, ou plutôt uniquement cela, serait lacunaire.
Car si Claire est intéressante, c'est parce qu'elle devient un lien ouvert sur le passé, dix ans plus tôt, alors que les Japonais commençaient à envahir la Chine, à séparer les Eurasiens et les étrangers, à distiller la peur et l'incertitude. En 1942, à Hong-Kong, vous auriez croisé Trudy, une Eurasienne, mais surtout la femme la plus éclatante dans les salons anglais. En 1942, dans ces salons, il y avait aussi William. Fraîchement débarqué de l'Angleterre. Il est beau, Trudy ne lui laisse même pas le temps de regarder les autres femmes.

" - Je suis très forte, murmure-t-elle. J'espère que je ne te détruirai pas.
Il rit.
- Ne t'en fais pas pour ça...
Mais ensuite, il n'est plus si sûr."

L'une des grandes forces de ce roman est d'avoir su créer entièrement un univers, ou plutôt de conjuguer la réalité historique et une architecture plus sentimentale, ce qui au final donne un mélange exaltant de fiction et de réel. D'autant plus que dans nos contrées occidentales, il me semble plutôt rare de lire un roman qui parle de l'impact de la Seconde Guerre Mondiale dans une colonie britannique rattachée à la Chine (mes termes ne sont pas très justes, mais pardonnez-moi, l'histoire est la seule matière où je n'ai pas eu la moyenne au bac, merci) (oui, je l'ai eu en anglais, je sais que c'est invraisemblable) (mais bref). Cela m'a plu de découvrir ce qui s'est passé à Hong-Kong, entre les Japonais inhumains (mais comme le dit William dans le roman, tout soldat perd son humanité, et devient barbare, peu importe la nationalité), les étrangers retranchés dans des camps, les autochtones parfois massacrés en pleine rue, surtout s'ils avaient une ration de riz dans les mains...
Le récit alterne passé et présent, 1942 et 1952, et cette forme croisée est extrêmement maîtrisée par la romancière, qui montre ainsi les cicatrices laissées par la guerre, à la fois dans la ville et chez les individus. Tout ceci serait, en quelque sorte, le cadre de l'histoire, le décor dans lequel se meuvent ensuite les personnages, totalement fictifs. A ce sujet, je préfère ne pas m'étendre pour laisser le plaisir de la découverte aux futurs lecteurs, même si je peux quand même avouer que William est le centre des intrigues, dans ce sens où il était un Britannique amoureux en 1942, et qu'on le retrouve en homme désabusé dix ans plus tard, lorsqu'il rencontre Claire... Il me semble que Janice Y. K. Lee a particulièrement soigné les portraits de certains personnages, qu'ils soient importants (Trudy, William) ou même secondaires (Martin est formidable d'insensibilité et de banalité). Petit à petit, le lecteur récolte des indices pour reconstituer lui-même le puzzle des amours passées (quelle belle formule), tout en cherchant des raisons aux événements qui ont eu lieu... William a l'étoffe d'un grand personnage littéraire, on le sent détruit, indécis, nostalgique et fidèle, et chacune de ses apparitions, dans le roman, donne encore plus de corps au texte, l'embellit et le renforce. Ses séquelles physiques (il boîte suite à une vilaine blessure au genou) ne sont là que pour sublimer ses blessures morales, ses regrets, ses chagrins. C'est un homme qui ne pourra plus marcher, vivre, normalement.
Si j'insiste autant sur cet aspect du roman (alors que le reste de l'intrigue est tout aussi bien mené, parvenant à convaincre sans effort le lecteur), c'est parce que certains passages, certaines phrases, m'ont évoqué Hemingway. C'est vrai, quoi, chez Ernest, il y a la guerre et l'amour. Les couples qui regardent la pluie et se séparent au lever du jour, parce qu'il faut retourner combattre (les autres, soi-même). J'ai retrouvé certaines fêlures hemingwayennes dans ce roman, ce qui dans ma bouche relève du compliment absolu.
Le professeur de piano m'a transportée loin de mon quotidien, et le voyage était beau. Triste, difficile, avec une pointe de douleur dans la gorge, mais c'est ce qui rend le voyage intéressant. Et puis, il y a le reste - les forces qui ont permis de survivre au désastre.

"S'il parvient à préserver une petite part de sa personne pour lui tout seul, tout ira bien, peut-être."

Ah, ce peut-être...

Je ne peux que remercier Babelio de m'avoir offert ce livre (avec le marque-page assorti à la couverture, petit détail marketing totalement réussi), et puis merci à Guillaume de m'avoir gentiment octroyé un délai supplémentaire pour écrire mon billet !

livres, critiques citations et bibliothèques en ligne sur Babelio.com

Cuné et Cathulu ont aimé (normal, c'est mieux que bien !), une rumeur court à propos d'Amanda qui n'aurait pas réussi à entrer dans le roman, et d'autres avis se cachent peut-être, ailleurs...

Posté par erzebeth à 09:13 - lecture - Commentaires [24] - Permalien [#]

Commentaires

    Je suis bien contente de te voir en forme, même si la station assise t'est un peu difficile : peut-être est-ce le moment de se faire offrir un rocking-chair ou un merveilleux fauteuil so comfy ? )
    Ce roman, sinon, est dans ma PAL. Comme le reste.

    Posté par fashion, samedi 11 juillet 2009 à 09:20
  • Sur un thème approchant, il y a aussi "le grand incendie " de Hazzard (sorti en folio).Contente de te revoir !

    Posté par cathulu, samedi 11 juillet 2009 à 10:05
  • Tu fais de grands mystères, mais que t'est-il donc arrivé ?

    Sur ce roman, oui, séduite, emportée, admirative et tout et tout. Amanda devrait le reprendre un de ces quatre, il arrive parfois que la magie opère... ;o)

    Ce "Grand incendie" de Shirley Hazzard est également cité dans "Au bon roman" de Laurence Cossé, donc je veux le lire !

    Posté par Cuné, samedi 11 juillet 2009 à 10:15
  • Je voulais faire la ola, seule, assise sur ma chaise pour fêter dignement (héhé) ton retour mais en fait non, t'as raison: on est mal assis dans la vie.

    Posté par Ofelia, samedi 11 juillet 2009 à 10:16
  • Ce livre est dans ma LAL depuis quelques temps déjà... faudrait que je me bouge un peu :p

    Posté par Ankya, samedi 11 juillet 2009 à 10:27
  • Welcome back.
    (Souvent quand on est mal assis dans la vie, c'est qu'on a le cul entre deux chaises.)

    Posté par In Cold Blog, samedi 11 juillet 2009 à 11:19
  • * Fashion, je vais soumettre ton excellente proposition à mes proches, même s'ils vont feindre d'être sourds... tant pis, je reste allongée !
    Ce roman mérite vraiment de quitter ta PAL pour être lu, tu sais. Je dis ça, je dis rien !

    * Cathulu, merci !! Et merci de conseiller un roman dans la même verve, tu en parles d'ailleurs dans ton billet, mais le problème est que le lien n'est plus valide, alors que j'aurais vraiment bien aimé en apprendre un peu plus sur ce roman incendiaire !

    * Cuné, rien de grave, ne t'inquiète pas
    J'aurais cru aussi que cela plairait à Amanda, mais les rencontres livre-lecteur sont si personnelles...
    Il faudra pour ma part que je découvre ce "Bon roman" !

    * Ofelia, tu me fais rire ! Ah, ils ont de la chance, les Anglais qui vont bientôt te fréquenter !

    * Ankya, je pourrai te le prêter la prochaine fois qu'on se verra, si tu veux !! En attendant, concentre-toi sur Harry, hein

    * ICB, merci !
    Quand on est mal assis, ça peut aussi vouloir dire qu'on a été opéré de la hanche. Par exemple.
    (mais je compte bien retrouver bientôt une certaine stabilité; au propre comme au figuré ! )

    Posté par erzébeth, samedi 11 juillet 2009 à 12:08
  • j'ai promis : j'ai promis ! oui, à la première tentative, je n'ai pas accroché du tout (la Claire, je l'ai trouvée... chiante et le Will je l'ai à peine aperçu avant d'abandonner). J'ai posé, mais Cuné m'a convaincue de reessayer... je le ferais ! D'autant que je viens de terminer un roman (envoyé par Cuné (encore!)), entamé,reposé pour plus tard, puis repris, et évidemment beaucoup, beaucoup aimé. Le prof de piano partira avec moi en vacances

    Posté par amanda, samedi 11 juillet 2009 à 12:16
  • Contente de te revoir, moi aussi! Juste pour le titre, je l'aurais lu. Si en plus, tu dis que c'est génial, il est définitivement noté et dans ma Chapters Wish List (dans laquelle, je le réalise, je devrais faire un gros, gros ménage... je sais, c'est moins que pas intéressant comme info!) Thanks et Take Care!

    Posté par Karine :), samedi 11 juillet 2009 à 15:14
  • Très contente de te voir de retour ! Surtout avec un billet pareil ! Je ne comprends pas ton aversion pour l'Histoire, c'est étrange je trouve.
    Tu me prêterais ce livre, si je te faisais les yeux doux ? ;o)

    Posté par Lilly, samedi 11 juillet 2009 à 17:26
  • On dirait que je passée à côté de celui-ci lors de l'opération Masse Critique ... Cela ne fait rien , je me rattraperai une autre fois ! Mais je le note, car le thème m'intéresse et j'ai eu une (très) bonne note en histoire, lorsque j'ai passé le bas (il y a très, très, longtemps !). Je dis ça, je dis rien, en même temps ! Sinon, toujours heureuse de te retrouver en (pleine) forme et, surtout, autant de mordant ...

    Posté par Nanne, samedi 11 juillet 2009 à 18:21
  • ça y est je suis archihypertentée.... c'est malin ça ) mais bon je suis contente que tur eprennes le clavier
    bisous

    Posté par yueyin, dimanche 12 juillet 2009 à 09:33
  • Welcome back!! Je suggère un hamac!

    Posté par chiffonnette, dimanche 12 juillet 2009 à 10:39
  • * Amanda, c'est beau de te voir tenir aussi sérieusement tes promesses ! Je suis d'accord pour Claire, qui peut paraitre un peu fade ou gourdichonne, mais je t'assure que Will rattrape tout ça !

    * Karine, merci beaucoup, tu es adorable ! Il faut quand même que je te prévienne, il est très peu question de piano, et même de musique en général. Le titre n'illustre pas tellement le roman si ce n'est que ce professeur (Claire) est le pivot de l'intrigue...

    * Lilly, même sans les yeux doux, ça marche, je te le prête !
    Je n'ai pas d'aversion particulière pour l'histoire (contrairement à la techno, au sport, à la physique et à l'anglais ), mais je n'ai jamais été fichue de coordonner mentalement tous les faits historiques.

    * Nanne, oh, c'est très gentil, je suis en réalité aussi flasque qu'une huître, alors me parler de mordant me fait très plaisir...!
    Je me rends compte que j'ai oublié de préciser que c'était un premier roman, ce qui le rend encore meilleur ! Je ne peux que t'en conseiller la lecture

    * Yue, tu sais, je crois qu'on habite à peu près dans le même coin, et je crois qu'on est amenée à se voir de temps en temps, alors je pourrai aisément te prêter ce roman !

    * Chiffonnette, merci ! Je ne suis pas sûre, à l'heure actuelle, de savoir grimper dans un hamac, mais je retiens, c'est si agréable ces machins-là !!

    Posté par erzébeth, dimanche 12 juillet 2009 à 11:21
  • Mais comment as-tu eu l'idée de choisir ce roman dans la liste Masse critique ?
    Moi non plus je n'aimais pas trop l'histoire à l'école (mais j'ai eu la moyenne, nanananèreu !), parce que je croyais que cette matière consistait à apprendre des trucs par coeur et à les recracher, alors je n'en voyais pas trop l'intérêt (et je préférais les maths, qui m'amusaient beaucoupl plus). Mais du coup, comme toi, j'ai de grosses lacunes et j'adore les romans qui restituent un contexte historique, pour peu qu'il y ait autre chose (le contexe est la cerise, mais il me faut quand même le gâteau). Bref, il est tentant ce titre !

    Posté par levraoueg, dimanche 12 juillet 2009 à 11:44
  • Levraoueg, je ne me rappelle plus pourquoi j'ai choisi celui-ci, parce que justement sa 4e de couverture ne me disait pas grand-chose. Je l'ai choisi en me fiant peut-être à la couverture, ou en pensant inconsciemment à ce qu'en avait dit Cuné...
    Dis, pour l'histoire, n'était-ce pas simplement de la paresse ? (pour moi, si)
    Et j'aime beaucoup ton histoire de cerise et de gâteau, mon dieu, ça me donne envie de manger une forêt noire...

    Posté par erzébeth, dimanche 12 juillet 2009 à 18:28
  • Petit signe de la main d'Ecosse où je te lis !
    Je t'embrasse bien fort.
    Céline

    Posté par Holly G., lundi 13 juillet 2009 à 10:29
  • Opéré il y a trois semaines, mon Titi fait des bons maintenant, il se rattrape et la semaine prochaine, c'est multisport, comme toi ! Golf, VVT, et même piscine ! Faut dire qu'il a bien fainéanté du canapé au lit, du lit à la chaise longue : bouquins, Super Picsou Magazine, jeux vidéos, la belle vie !

    Posté par Ys, lundi 13 juillet 2009 à 20:12
  • Hmmmm...

    Tiens, c'est curieux, la couverture de ce roman m'a tentée chez mon libraire la semaine passée. Mais comme il était question de Chine et non de Japon (je japonise à mort depuis des mois et des mois), j'ai passé mon tour. Et à lire ton billet, je ne sais toujours pas si j'ai bien fait...

    Posté par Fantômette, lundi 13 juillet 2009 à 22:27
  • je le note, je ne sais pas quand il sortira de ma LAL mais au moins il y sera !

    Posté par anjelica, mardi 14 juillet 2009 à 13:53
  • Welcome back, aussi!
    Je compatis totalement à ta pénible situation, mais quand même, ne pas aimer l'histoire... Et puis me tenter comme ça alors que la PAL explose depuis un mois, ce n'est vraiment pas raisonnable!

    Posté par Mo, mercredi 15 juillet 2009 à 16:59
  • * Holly, c'est très gentil d'avoir pris le temps de me saluer depuis l'Écosse... J'espère que le voyage fut beau !

    * Ys, ton Titi est un résistant ! Je suis loin de faire des bonds, personnellement... (et pourquoi me crois-tu capable de me lancer dans des activités multi-sportives ? ça me vexe presque ! )

    * Fantômette, je peux essayer de te convaincre en disant qu'il y a aussi des Japonais, mais ils sont peu nombreux et très méchants. Tentant, non ?

    * Anjelica, m'est avis que tous les autres titres notés lui tiendront compagnie !

    * Mo, je ne dis pas que je n'aime pas l'histoire, c'est juste une matière difficile à mes yeux. Mais ça reste très intéressant. Je te le promets. Tu retrouves un peu le sourire ?

    Posté par erzébeth, jeudi 16 juillet 2009 à 17:41
  • Je l'ai vu ici et là, tu m'achèves, je le note !

    Posté par Theoma, vendredi 17 juillet 2009 à 13:21
  • * Theoma, ton commentaire m'amuse, je t'achève pour une bonne cause, va, tu verras !

    Posté par erzébeth, vendredi 17 juillet 2009 à 17:29

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