N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

jeudi 23 juillet 2009

Oublier la peur

Appelez-moi par mon prénom
de Nina Bouraoui
Stock, 2008

http://media.paperblog.fr/i/201/2010272/appelez-prenom-nina-bouraoui-L-2.jpeg

« Il neigeait et j'avais cette idée qu'il neigeait à l'intérieur de moi, fuyant sans cesse son regard, gagnée par ce que je n'avais jamais su contenir : les Sentiments. »

Nina Bouraoui fait partie de mes auteurs contemporains préférés, et je crois que c'est justement ce détail qui me bloque pour écrire mon billet aujourd'hui. Ses romans sont très importants pour moi, et Appelez-moi par mon prénom m'a légèrement désarçonnée.
Il y est question d'une romancière, partie dédicacer son dernier livre en Suisse; il y est question d'une rencontre, entre cette femme et un de ses lecteurs, seize ans plus jeune, un étudiant qui sait la toucher en  lui montrant comment il a utilisé l'œuvre de la romancière pour la (re)créer de son côté. En effet, P. est étudiant en art. Il est beau; il est entouré de mystères; et dès que la narratrice le remarque, une légère brise s'insinue dans leurs vies.
Appelez-moi par mon prénom raconte les balbutiements amoureux, les premières étincelles de la passion, les débuts parfois maladroits qui nous chavirent sans qu'on n'y puisse rien. Parce qu'elle habite à Paris et lui  à Zurich, s'instaure entre eux une correspondance virtuelle, qui déborde vite en coups de téléphone... puis en retrouvailles...

Cela a beau être un roman assez fin (112 pages), il prend malgré tout le temps d'aborder différents sujets, dont la découverte d'un nouvel amour, la place qu'occupent le passé et nos souvenirs dans ces nouveaux sentiments, mais aussi la création, vécue différemment par les deux personnages - j'ai l'impression que P. (on ne connaîtra jamais son prénom) envisage plus cela comme une consolation : il suffit de voir la cellule qu'il a créée, une immense "boîte" où il prend rentrer et se réfugier en cas de choc émotionnel, une cellule où ne peut être écouté qu'un seul morceau de Mozart (son Laudate Dominum) et où l'une des parois contient des bribes de phrases censées l'aider à se protéger du reste du monde. Ça peut paraître étrange, je trouve cela fantastique. La narratrice (jamais nommée, mais le lecteur projette forcément Nina Bouraoui dans ses traits, surtout qu'elle parle d'un roman qu'elle est en train d'écrire, et qui correspond tout à fait à Avant les hommes), je reprends, la narratrice, elle, envisage la création comme une défense, comme une manière de remplir le vide de sa vie, comme une attraction née de sentiments négatifs : « Je pensais que l'écriture naissait d'une blessure et qu'il m'était impossible de produire [...] si j'étais heureuse. »
L'art étaye le récit, par les expériences personnelles des protagonistes, mais aussi par la présence d'autres artistes évoqués (peintres, musiciens, écrivains...), interrogeant ainsi la richesse du monde et ses multiples possibilités.

Là n'est pas l'essentiel, me direz-vous - alors, soit, parlons d'amour ! Lors de la rentrée littéraire de septembre 2008, Nina Bouraoui avait été questionnée par F. Busnel, et elle avait expliqué que dans toutes les différentes étapes de l'amour, celle qu'elle préférait par-dessus tout était celle qui précédait la concrétisation des sentiments. Une fois que l'amour était réellement vécu, il perdait presque de son ampleur (et Claire Castillon, aussi présente sur le plateau, avait totalement acquiescé). C'est une vision étrange de l'amour, mais aussi très compréhensible. Quand le cœur s'emballe sans encore obtenir ce qu'il recherche, tous les possibles s'offrent à lui; ce choix, cette lumière-là, est à savourer parce que cette étape est généralement suivie d'une chute (à plus ou moins long terme).

« Je refusais qu'il m'accompagne à la gare, lui cachant encore mes larmes. Nos séparations me rappelaient d'autres séparations. Je pensais que l'on ne guérissait pas de son passé. Je rentrais chez moi emplie d'images puis de vide. »

Dans ce roman, l'histoire qui lie la narratrice au jeune homme n'est finalement presque pas intéressante; et à mon avis, Nina Bouraoui en a eu conscience elle-même. Elle s'attarde peu sur les détails, il me semble qu'elle s'attache plus au côté universel du sentiment amoureux, afin que quiconque puisse s'y reconnaître. Ce n'est pas une histoire d'amour, mais l'histoire de l'amour (si, il y a une nuance). Mais parce que la narratrice a une sensibilité exacerbée, parce qu'elle a peur de vivre et de ressentir, l'appréhension de son nouveau sentiment amoureux est teinté de mélancolie. Elle a d'emblée conscience qu'il y aura une fin, que l'homme se leurre pour ne pas vivre seul, que l'on se retrouve désarmé face à une personne qui peut nous détruire en un clignement d'œil.
Tout cet étalage sentimental m'a parfois donné la nausée (vous commencez à connaître mon sens de l'exagération, n'est-ce pas); on a tous forcément ressenti un jour ce que Nina Bouraoui décrit, et je crois que contrairement à elle, je n'aime pas les prémisses de l'amour, parce que c'est une situation incertaine pour les gens comme moi qui ont tendance à trébucher au moindre pas. Mais sa description n'en reste pas moins juste et touchante...
Peut-être que cela aurait même mérité d'être encore plus approfondi; ce qui m'a étonnée dans ce livre-ci, c'est sa facture très classique - jusqu'ici, je n'avais jamais rien rencontré de classique dans les romans de Nina Bouraoui. Son style, beaucoup moins bousculé que d'habitude, s'attache à prendre des tournures plus "normales", et ces phrases, justement trop simples à mes yeux, sont trop étroites pour contenir l'amour, la passion, les sentiments qui rendent vulnérables, la fièvre. Tout cela est particulièrement subjectif; mais je n'ai pas retrouvé la bouleversante Nina que je connais, et cette absence est devenue au fil des pages un manque jamais comblé. Évidemment, il y a quand même de sublimes passages, des mots qui trouvent écho en moi, des petites épines qui traversent le papier. Mais le tourbillon que j'attendais n'est pas venu; cela reste une brise. Joliment maîtrisée, agréable à lire, touchante par instants.
Peut-être que Nina Bouraoui était justement heureuse au moment de l'écriture; je ne peux pas lui reprocher. Mais fatalement, on ne ressent pas la même urgence, la même fébrilité que d'habitude.

« Les toits de Paris ressemblaient à de petits rectangles bruns et imparfaits. Je me demandais combien d'histoires abritaient les bâtiments et combien de chagrins s'y préparaient. »

Levraoueg nous en parle justement aujourd'hui (et je suis totalement d'accord sur ce qu'elle dit sur les nouvelles technologies, bien amenées dans ce roman); Mango n'a pas aimé et c'est très triste. Pour finir, en farfouillant un petit peu, j'ai trouvé un second avis, dans les commentaires d'un billet chez Émeraude : le deuxième commentaire de Dom rapporte de jolies choses sur ce roman.

Ainsi s'achève mon  Challenge du 1%; oui, j'ai pris mon temps. J'essaierai de vous en faire un petit bilan très rapidement.

Posté par erzebeth à 18:38 - lecture - Commentaires [12] - Permalien [#]

Commentaires

    C'est vrai ce que tu dis de son changement de style. Il s'est apaisé, il a perdu de sa violence, et c'est curieux que ce soit justement une passion qui amène cet apaisement ! Mais ce que tu dis de l'émission de Busnel m'étonne (on peut encore la voir sur internet ?) parce qu'à la lecture j'ai ressenti exactement l'inverse. Et enfin, dernière question : il est où le commentaire chez Emeraude ? (je crois qu'il y a une petite erreur parce que bizarrement le lien amène chez moi).

    Posté par levraoueg, jeudi 23 juillet 2009 à 19:24
  • "étalage sentimental", "premières étincelles de la passion", "balbutiements amoureux" : tu es sûre de ne pas t'être trompé d'édition là ? Parce que prises dans les feux de l'amour comme vous l'êtes toutes en ce moment, je sens que vous perdez la tête !

    Posté par Ys, jeudi 23 juillet 2009 à 20:26
  • Ys, il faut que tu arrêtes de résister comme ça. ))
    Sinon, Bouraoui, je passe. Tu ne m'en veux pas trop, dis ?

    Posté par fashion, jeudi 23 juillet 2009 à 21:22
  • Magnifique écriture, Erzebeth, et comme tu t'enflammes! J'aime ça! Je viens de laisser un commentaire chez Levraoueg et j'ai lu celui de Dom chez Emeraude. C'est plutôt bon signe pour le livre s'il inspire de tels défenseurs!
    Je vais me résumer. La passion amoureuse, de sa naissance à son apogée, est la même partout, en tous lieux, à tout âge, sublimée par l'absence mais, sans obstacle extérieur, est-ce encore un roman? Les grands romans d'amour ne sont-ils pas tous des amours contrariés? J'ai fini par m'ennuyer pour ma part!
    Quant à savoir si c'est un livre plutôt réservé aux femmes, je pense pour ma part que c'est une histoire d'amour surtout destinée aux jeunes, filles ou garçons, qui ont encore besoin de rêver! Les autres connaissent trop bien la suite!
    Je sais, je sais,je ne suis plus assez romantique!

    Posté par Mango, jeudi 23 juillet 2009 à 22:49
  • Erzébeth, tu ne peux pas imaginer comme tu es tentante (en relisant ma phrase, je réalise qu'on pourrait croire que je parle d'autre chose que du livre...) ! Tu sais, moi aussi j'aime l'avant concrétisation, je suis un peu (beaucoup) maso. Mais je ne suis pas d'accord pour dire que le reste soit sans intérêt pour autant, pas si c'est vraiment d'amour qu'il s'agit.
    J'ai envie de découvrir Nina Bouraoui maintenant, bien plus que la dernière fois que je te l'ai dit. C'est malin, parce que ce livre me tente, mais tu as l'air un peu déçue quand même. C'est toujours étrange quand un de nos chouchous a écrit un livre très bien, mais qui est quand même décevant parce que par rapport aux autres, il manque d'un je ne sais quoi.

    Posté par Lilly, jeudi 23 juillet 2009 à 23:46
  • Cette auteure me reste à découvrir; par quoi commencer, please?

    Posté par cathulu, vendredi 24 juillet 2009 à 07:23
  • Pas encore découvert cette auteure, je ne sais pas si je suis vraiment tentée ?

    Posté par anjelica, vendredi 24 juillet 2009 à 15:30
  • * Levraoueg, j'ai normalement corrigé le commentaire chez Emeraude, pardon pour la méprise...
    Pour le changement de style, je suis têtue, je la soupçonne vraiment d'avoir écrit ce roman dans une période (très ?) heureuse de sa vie, d'où ce ton calme, même pour exprimer une passion...
    L'émission date de septembre/octobre dernier, je ne pense pas qu'on puisse encore la trouver, j'ai cherché, en vain... Mais cette remarque m'avait tellement surprise que je l'ai retenue (pourvu que je ne l'aie pas déformée !)

    * Ys, c'est vraiment un coup bas de penser ça ! Remarque, après le chantage que tu as subi de ma part, je le méritais bien... Mais ne mélangeons pas les torchons et les serviettes ! Nina Bouraoui serait refusée chez Harlequin (ouf)

    * Fashion, quelque part, je comprends. Je ne suis pas sûre que ça te plairait. Je pleure, mais c'est pas grave...
    (je travaille à culpabiliser les gens. J'y arrive, ou pas ?)

    * Mango, ça me fait plaisir que tu interviennes ! Tu trouves que je m'enflamme ? Dire que j'ai essayé d'être pondérée...
    A mes yeux, il y a quand même deux obstacles dans leur histoire : la distance et la différence d'âge. Mais visiblement, ce ne sont pas des problèmes pour eux, donc l'auteur s'étend peu dessus, c'est vrai. Je comprends ton envie d'une histoire un peu plus contrariée, qui subirait quelque tempête... mais je crois qu'il y a rarement cela dans un prologue amoureux. Ou c'est sacrément de mauvaise augure

    * Lilly, tu me fais rire
    (mais je dois déjà me marier avec Ofelia, et vivre en collocation avec Mo, je ne peux pas m'engager sentimentalement vis-à-vis de toutes les bloggueuses, j'espère que tu me comprendras)
    Tu as raison pour l'avant-concrétisation, tu sais, c'est le moment où tout est beau, c'est bien que tu saches savourer ça ! Et je suis d'accord, la suite vaut le coup aussi (et heureusement). J'ai dit le contraire dans mon billet ? Je m'exprime parfois mal...
    Tu veux que je te le prête, celui-ci ? (comme je dois t'envoyer "Le professeur de piano", je peux faire une pierre deux coups, et avec plaisir !) Puis tu vois toi-même, tu testes, soupèses, sans te forcer à le lire... Ca t'intéresse ?

    * Cathulu, quelle question difficile ! Je la connais peu, finalement. Si tu veux une fiction sur la vie d'une jeune adolescente algérienne, je te conseille "La voyeuse interdite" (déjà un peu glauque, je préviens...). Si tu aimes les phrases courtes, "Garçon manqué". Si tu aimes les phrases fleuves, "Mes mauvaises pensées". Mais je te conseille en tout ça d'emprunter à la bibliothèque, parce que c'est spécial, et je ne voudrais pas que tu regrettes un quelconque achat !

    * Anjelica, le temps tranchera sans doute pour toi, en positif ou en négatif !
    C'est un univers tellement particulier que c'est délicat d'inciter quelqu'un à découvrir cette romancière...


    *

    Posté par erzébeth, vendredi 24 juillet 2009 à 18:55
  • Toi tu n'as pas dit le contraire, mais j'ai cru comprendre que Nina et Claire Castillon oui.
    Si tu penses que ce livre est une bonne introduction à l'auteur, je veux bien que tu me le prêtes (il va de soi que mes livres sont d'accord pour séjourner chez toi aussi).
    Et je ne t'en veux pas pour le râteau, ce sera dur mais je m'en remettrais ;o)

    Posté par Lilly, vendredi 24 juillet 2009 à 20:02
  • * Lilly, en fait, j'ai mal retranscrit leurs propos, je crois. Il m'avait semblé comprendre qu'elles, de manière personnelle, préféraient ce qui précède l'amour, mais elles n'ont pas dit que la suite n'était pas intéressante pour autant...
    Je ne sais pas si c'est une bonne introduction à l'oeuvre de Bouraoui, parce que c'est un livre plus classique que ses précédents... quoique, tiens, oui, ça te permettrait de découvrir en douceur ! Allez, je te le mettrai dans l'enveloppe

    Posté par erzébeth, vendredi 24 juillet 2009 à 22:21
  • Bonjour! C'est ma première visite grâce à un petit détour sur le blog de Hambre. Je ne connais pas cette auteure, mais j'ai noté son nom. Un grand merci!

    Bienvenue sur mon blog!

    Posté par Carotte Rose, vendredi 24 juillet 2009 à 23:56
  • * Carotte rose, bienvenue par ici ! J'espère que la romancière te plaira, quand tu te lanceras à sa découverte...!

    Posté par erzébeth, samedi 25 juillet 2009 à 11:01

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