N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

dimanche 9 août 2009

La mariée ira mal

Des roses rouge vif
d'Adriana Lisboa (2001)
Ed. Métailié, 2009; traduction de Béatrice de Chavagnac

Cela démarrait comme si l'auteur voulait clairement me séduire, en choisissant pour épigraphe une citation de Marguerite Duras : « Si c'est inutile de pleurer, je crois qu'il faut quand même pleurer. Parce que le désespoir c'est tangible. Ça reste. Le souvenir du désespoir, ça reste. Quelquefois ça tue. »
En fait, cela voulait juste dire que l'auteur avait lu au moins un beau texte dans sa vie (Écrire, de Marguerite Duras); mais rien ne dit que c'est suffisant pour écrire un beau roman.

Dans une fazenda brésilienne, quelques destins se nouent. Autour de secrets, autour de souffrances. Maria Inês et Clarice sont élevées dans le culte du silence : « Il y avait une loi suprême en vigueur dans cette maison selon laquelle les choses pouvaient exister mais ne pouvaient être dites. »
Whistler_Hifferman Une telle loi ne s'abroge pas facilement, même quand on devient adulte. On garde nos désespoirs pour soi; on ne dit pas ses regrets, ses blessures, ses amours. Maria Inês et Clarice ont vécu comme ça. Isolée dans une campagne brûlante. Puis chacune sera amenée à partir faire ses études à Rio, mais chacune séparément, Clarice la première. Puis Maria Inês, qui y rencontrera Tomás, un artiste fou amoureux, qui voit en elle l'incarnation du tableau de Whistler, Symphonie en blanc. Mais Maria Inês se mariera avec un autre, son cousin. Clarice, elle, gagnera deux cicatrices. Sur chaque poignet. Un mariage raté. Et une vie dans la fazenda, avec pour voisin Tomás le mélancolique. Tous les deux font comme ils peuvent. Jusqu'à ce que, après des années de silence, Maria Inês décide de rendre visite à sa sœur, et à son premier amour.

Le titre du billet est un palindrome qu'on trouve dans le roman; je le trouve assez épouvantable, mais finalement assez juste pour décrire le destin de ses deux sœurs, dont le plus grand drame a été de grandir dans le silence et la négation des événements tragiques. Le roman est entièrement bercé par ces secrets qui les unissent, par les ombres du passé dont elles n'ont jamais pu se défaire. L'auteur évoque leurs parents, leur comportement, et on comprend comme il est difficile de s'épanouir dans un tel contexte familial, même si l'on ne sait pas encore tout. Car Adriana Lisboa a ce fâcheux défaut de prendre son temps; c'est un roman d'une lenteur prodigieuse - on sait par exemple dès les premières pages que Maria Inês s'apprête à venir, et elle doit arriver dans la fazenda dans les trente dernières pages. Evidemment, tout l'espace est comblé par des souvenirs, ceux de chaque personnage, on découvre par une rétrospective ce qui a façonné la vie de ces quelques Brésiliens, tous égratignés par le destin. Mais même ainsi, c'est long. L'auteur adore répéter la même information toutes les dix pages, alors que c'est inutile et que ça alourdit considérablement la lecture. Par exemple, João Miguel, ne peut jamais être évoqué sans que la romancière ajoute derrière qu'il est le « cousin au deuxième degré » de Maria Inês - et encore, c'est la version courte, parce qu'elle aime préciser que c'est son cousin au deuxième degré et son futur mari. Le dire une ou deux fois dans le récit, pour resituer le personnage, soit; mais le ressasser, non merci. Je ne vous cite que cet exemple, mais il y a d'autres cas où Adriana Lisboa prend un malsain plaisir à se répéter. C'est peut-être censé créer une litanie, une berceuse qui enveloppe le lecteur, mais c'était inutile.
L'autre faiblesse du roman tient dans son style et certains passages terriblement maladroits; comme dirait une connaissance (masculine) (qui n'a pas dû ouvrir un livre depuis qu'il a passé le bac) (et c'était il y a longtemps), "J'y comprends rien, à ton truc, c'est écrit en poète !". Voilà. Adriana Lisboa croit que des tournures un peu tarabiscotées, un peu incongrues, magnifient un récit et le rend agréablement poétique. Ce à quoi il faut absolument lui rendre : non. Ce n'est pas nécessaire. Je ne peux résister à l'envie de vous offrir quelques exemples :
« L'amour était comme la marque pâle laissée sur un mur par un tableau que l'on a enlevé après des années. » (deux erreurs, à mes yeux : 1. ce genre de comparaison foireuse est à proscrire absolument; 2. elle généralise sur l'amour, alors qu'il est impossible que l'amour ressemble toujours à cette foutue trace sur un mur)

« Elle arriva chez elle, virevoltante, tel un papillon virevoltant qui virevoltait au-dessus d'une carrière de pierres et assistait à tout sans rien deviner. » (je ne peux pas croire que ce soit une lourdeur due à la traduction, pour employer trois fois le même verbe dans la même phrase, c'est que l'auteur l'a fait originellement. Que c'est moche ! lourd !)
Et j'en passe.
Quand j'en viens à scruter ces petits détails stylistiques, c'est que quelque chose cloche. Par bien des côtés, Des roses rouge vif est un roman agaçant. Et pourtant, si je me suis évertuée à le terminer (il m'a fallu quinze jours, quand même...), c'est bien parce qu'un souffle parvenait à me captiver malgré tout. Parce que c'est beau, parfois. Parce qu'on se demande ce qu'ont vécu ces personnages pour se retrouver aussi cabossés alors qu'ils n'ont même pas cinquante ans. Parce que quelques émotions traversent le papier, jusqu'à ce que les fils se dénouent, et serrent finalement la gorge. On en vient à espérer qu'un peu de bonheur, qu'un peu de répit, surgira dans la chaleur étouffante du Brésil.
Curieux mélange, donc. Des roses rouge vif a su me toucher et m'agacer à la fois.

« En réalité Tomas commençait à être amoureux de sa souffrance, seul dénouement possible pour une passion absolue comme la sienne. Une passion qui le faisait escalader une montagne pour contempler la finitude du monde qu'il n'embrassait pas, qu'il ne pourrait pas embrasser, l'infinitude d'un simple contact: le bout de ses doigts, la peau crispée de Maria Inês. Une passion qui lui faisait voir de la poésie dans tout, dans des bus sales, dans les ordures qui débordaient d'un panier, dans une bande qui jouait au football. Cette passion unique à laquelle tout être humain a droit dans sa jeunesse et qui est vouée au naufrage. »

Cuné, elle, a aimé sans réserve.

Posté par erzebeth à 09:30 - lecture - Commentaires [13] - Permalien [#]

Commentaires

    Fichtre diantre! Je note pour le jour où j'aurai une envie de roman lent et long! Si, si, ça m'arrive! Oui, je sais, je suis bizarre!
    Bon dimanche Erzébeth!

    Posté par chiffonnette, dimanche 9 août 2009 à 09:43
  • Ah.ça me rend encore plus hésitante pour poursuivre ma lecture. Commencé puis reposé.Depuis...pas mal de temps ma foi.ça n'est donc pas une lecture qui donne envie de virevolter !

    Posté par cathulu, dimanche 9 août 2009 à 10:01
  • Je n'ai rien contre les récits qui prennent leur temps, mais si c'est parce que c'est mal écrit, je suis déjà plus hésitante. Il n'est pas long pourtant ce livre si j'en crois Amazon.

    Posté par Lilly, dimanche 9 août 2009 à 10:45
  • J'ai en effet eu une lecture à l'opposé de la tienne, et je confirme avoir été très touchée et avoir beaucoup aimé ce roman

    Posté par Cuné, dimanche 9 août 2009 à 11:02
  • Je l'avais noté sur ma liste après le billet de Cuné, mais là tu me fais hésiter (en fait ce sont les citations qui me font hésiter...)

    Posté par Papillon, dimanche 9 août 2009 à 12:50
  • Je me rappelle avoir vu des billets super positifs! Mais bon, je pense que les répétitions peuvent m'énerver... pas pour tout de suite, alors. Dommage parce que je suis intriguée!

    Posté par Karine :), lundi 10 août 2009 à 01:39
  • Les extraits que tu cites ne me donnent pas vraiment envie... Mais par curiosité, quel est le palindrome?
    Et pour le post-it, dis-toi qu'au moins, le bébé n'avait pas la grippe porcine... (je rentre d'Angleterre où j'ai fait une indigestion d'affiches de prévention)

    Posté par Mo, lundi 10 août 2009 à 08:53
  • Ton avis semble bien mitigé et j'avoue que les extraits cités ne m'emballent pas plus que ça. Je passerai donc mon chemin cette fois-ci...

    Posté par Mariel, lundi 10 août 2009 à 10:47
  • happy birthday to you, Erzie

    Posté par zaph, lundi 10 août 2009 à 14:48
  • * Chiffonnette, je ne te trouve pas bizarre un seul instant, j'ai parfois le même genre d'envie ! Mais peut-être que tu dévoreras ce roman à grande vitesse, qui sait...

    * Cathulu, c'est mauvais signe de poser un livre en cours de lecture ! Mais si Cuné n'a pas parié un bras que tu aimerais, il y a moins de pression sur tes épaules...!

    * Lilly, oui, le bouquin n'est pas long en soi; et puis tu sais, je suis de mauvaise foi, il y a une belle écriture malgré tout, il ne faut pas me prendre au pied de la lettre...

    * Cuné, j'ai été très touchée par certains endroits aussi... Mais mon contexte personnel de lecture était loin d'être idéal, en vérité.

    * Papillon, la dernière citation est censée être jolie. Elle ne te tente pas ? Je ne voulais justement pas me moquer tout du long. C'est quand même beau, si, si !

    * Karine, dans quelques mois, tu auras oublié mon billet, et peut-être que les répétitions ne te gêneront pas...

    * Mo, le palindrome est justement "La mariée ira mal". Je suis tellement fatiguée que je ne suis même pas sûre de comprendre ta question...! (c'est affreux)
    Le bébé n'avait effectivement pas la grippe. Juste la bouche encore pleine de lait, alors qu'il avait mangé plus d'1h30 avant. Les enfants sont formidables.

    * Mariel, bienvenue ! C'est sûr qu'il ne faut surtout pas se forcer si ça ne tente pas plus que ça !!

    * Zappy, you're the best. Pas moins.

    Posté par erzébeth, mardi 11 août 2009 à 00:39
  • J'ai BEAUCOUP BEAUCOUP ton "en passant" ce matin

    Posté par Ofelia, mardi 11 août 2009 à 08:18
  • Si je lisais correctement les billets, aussi... J'avais compris que c'était le titre du livre, je me demandais où était le reste pour faire un palindrome!

    Posté par Mo, mardi 11 août 2009 à 09:32
  • * Ofelia, je l'ai mis en pensant à toi Je n'arrête pas de chantonner ce morceau depuis quelques jours (ce qui fait rire ma nièce, comment le prendre ?), il fallait que je partage ça avec le reste du monde (et au-delà).

    * Mo, je te pardonne tout, et bien plus encore. Un p'tit coup de fatigue, ça arrive à tout le monde, va

    Posté par erzébeth, mardi 11 août 2009 à 23:33

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