lundi 31 août 2009
Moi, querida, je te suivrais au bout du monde
Rêves de plaisir
un roman effronté de Mara Fox (2006; titre original : Letting go !)
traduit par Sylvie Patrick, ahah, la pauvre
Harlequin, collection Audace
Sexy. Impertinent. Osé

La terre entière m'envie ce coussin
Emma est secrétaire dans un cabinet d'avocat; elle aime son métier et pourrait même prétendre au bonheur, si seulement Brad ne venait pas de la tromper honteusement à la vue de tous (règle numéro 1 : ne jamais flirter avec un collègue de bureau, ça finit toujours mal). Par contre, si votre meilleure amie travaille au même endroit que vous, elle vous aidera à vous remonter le moral pendant les pauses-repas : « Brad est un fieffé imbécile, tu le vois bien. Il n'a aucun sens de la hiérarchie, puisqu'il flirtait avec une hôtesse d'accueil. »
Cela ne suffit pas à consoler la pauvre Emma, qui est au fond du trou (je précise malgré tout qu'elle n'avait même pas encore couché avec ce Brad. Voilà. Elle doit avoir 25 ans, mais ses chagrins sont ceux d'une fille de 12 ans. La suite nous le prouvera une nouvelle fois, d'ailleurs).
Aux grands maux, les grands remèdes. Tina (la meilleure amie) embarque Emma dans une croisière pour célibataires. La première va essayer de faire découvrir à la seconde comme le sexe sans sentiments peut être un délice voluptueux dont on peut ensuite difficilement se passer.
Seulement, Emma est une jeune femme timorée, sérieuse, blonde et prude. Ou du moins, elle l'est jusqu'à ce que le paquebot fasse escale sur une petite île, où son regard croise fébrilement celui d'un bel inconnu... « Avec ses larges épaules, sa peau hâlée et ses cheveux noirs bouclés retombant sur le col de sa chemise blanche, il avait l'air d'un pirate des temps modernes. »
Lui, c'est Tony; il fait partie de la croisière (c'est en réalité sacrément tordu : il est amoureux d'Emma et l'a suivie à bord, pour espérer faire sa connaissance); mais, décidant de s'amuser, il l'accoste en se faisant passer pour un autochtone espagnol, et se fait appeler Andres. Que c'est rigolo. Mais étant donné qu'Emma n'est pas vraiment un Prix Nobel, elle tombe dans le panneau et est électrisée par cet inconnu, l'alcool et le cadre idyllique.
« Le café était déjà loin. Ils étaient entièrement seuls sur la plage déserte, quand Andres s'arrêta et enfouit ses doigts dans sa chevelure.
- J'en avais tellement envie, murmura-t-il. Vos cheveux ont la couleur de la lune, et vos yeux, l'éclat du ciel à midi.
Elle se sentit fondre. Cet homme si viril était aussi un poète. »
Sauf que la poésie, ça va bien cinq minutes, mais après, il ne faut pas oublier les choses sérieuses. On est quand même dans un Harlequin Audace et le paquebot repart bientôt, donc page 38, alors qu'ils se connaissent depuis environ une demi-heure, ils s'en vont faire des choses très cochonnes sur la plage. En comparaison, les écrits du marquis de Sade pourraient passer pour des contes pour enfants.
(je plaisante, oh, ça va. N'allez pas acheter Justine pour votre petite de 7 ans, ça pourrait avoir de fâcheuses conséquences sur son avenir. Et le vôtre).
Emma est tellement coquine qu'elle invite Andres à la rejoindre à bord, qu'il se cache, rah, qu'ils plongent tous deux dans l'interdit, c'est trop bon, oh, quelle virilité, où sont mes sels ?
En fait, Andres lui avoue qu'il fait partie de la croisière, comme ça, c'est plus pratique, et ils continuent à faire connaissance, un peu plus en profondeur, chaque heure qui passe. Oui, cette phrase a un côté lubrique, je m'en excuse, c'était involontaire. Seulement, il lui fait toujours croire qu'il est espagnol, parce que ça la rend folle. Allez comprendre.
Vous vous doutez bien qu'un tel bonheur ne peut perdurer sans incidents; déjà, Andres/Tony cache sa véritable identité, c'est mal. Mais Emma continue à être brisée par ce Brad indolent qui a saccagé sa vie et détruit la confiance qu'elle avait mis en lui, et ça la turlupine encore. Elle ne veut plus s'engager sentimentalement, cela cause trop de souffrances.
Alors, quand la croisière se termine, elle disparaît sans prendre les coordonnées d'Andres (et sans laisser les siennes, évidemment).
La lectrice, à ce stade, pourrait être frustrée, mais ne l'est pas; car elle a en sa possession des éléments qu'Emma ignore : Tony a effectivement signé un contrat avec le cabinet d'avocats où travaille Emma, car il est informaticien (ou un truc dans le genre, peu importe) et il doit leur installer des tas de logiciels mirobolants. Il sait donc qu'il reverra Emma, mais le temps des aveux approche : fini de jouer les espagnols au sang bouillonnant, il faut qu'il récupère sa véritable identité d'américain banal.
Emma, qui n'est pas gourde (...), éprouve quelques ressentiments à l'égard de cette trahison. Alors tout est compliqué, il est triste, et elle regarde son film préféré en tenue de jogging, et en mangeant des pop-corn. La vie, décidément, n'épargne personne.
Puis, pleine de désir (c'est que Tony est un amant excellent), elle propose à l'hidalgo de pacotille de continuer leur liaison et, tiens, pourquoi ne pas commencer de suite sur mon bureau en chêne massif ? Mais Tony est blessé, Tony est malheureux, car voilà : Tony est amoureux. Il voudrait plus que du sexe, lui, il veut des sentiments. Et Emma, elle veut pas, parce qu'elle souffre. Ça complique vraiment les choses, d'un côté on a un homme qui voudrait en apprendre plus sur sa bien-aimée, et de l'autre, on a une secrétaire qui ferme son cœur, parce que la vie l'a déjà tellement blessée, non, n'en jetez plus, sa coupe est pleine.
Alors ça dure, des fois ils parviennent quand même à coucher ensemble puis ensuite ils sont en froid, et la mission de Tony dans le cabinet s'achève, alors il rentre chez lui et ça en est fini.
Quand je dis fini, il faut traduire cela par : Emma se triture les méninges (...) pendant au moins quelques heures (la pauvre), puis elle rappelle Tony parce qu'elle se rend compte qu'elle est finalement amoureuse, mais le mâle orgueilleux ne peut céder aussi facilement et la fait poireauter une semaine, et le roman se termine sur une déclaration d'amour qui a dû faire pleurer les plus sensibles. Pas moi, en l'occurrence.
Étant donné que c'est quand même un titre de la collection Audace, je trouve qu'il serait dommage de ne pas se délecter un peu plus sur le potentiel sexuel de ce roman. Je suppose que l'auteur a voulu décrire les fantasmes féminins dans toute leur splendeur, et croyez-moi, c'est du lourd.
On commence évidemment avec la plage déserte au crépuscule, qu'on pouvait difficilement éviter. Il paraît que c'est le summum du romantisme; personnellement, je pense plutôt à cette saloperie de sable qui s'insinue partout, et aux tessons de bouteilles qui peuvent blesser en moins de temps qu'il n'en faut pour dire épectase (s'il vous plaît, n'allez SURTOUT PAS chercher ce mot dans google), mais soit, la plage reste un fantasme indémodable.
Ensuite, on a droit à quelques autres merveilles :
- le cocktail alcool-chocolat-chantilly qu'on étale sur la victime consentante, ce qui vire rapidement au gâchis (Tony n'est pas un rapide, il y a du chocolat qui coule partout, autant de calories dissipées, quel chagrin) et au désordre (bonjour les draps; eux s'en fichent, ils ne s'occupent pas de la lessive puisqu'ils sont sur le bateau, mais c'est déconsidérer le travail des pauvres employés qui passent derrière)
- le jacuzzi au clair de lune. Un must qui se passe de commentaire, non ? Si ce n'est que, sapristi, je plains ceux qui se sont vautrés dans le jacuzzi le lendemain matin.
- le fantasme du bureau. Avec tout ce que cela comporte d'excitant : la crainte d'être surpris au moment fatidique, d'être entendus par celui qui travaille dans le bureau d'à côté, la reprise du travail d'un air nonchalant alors qu'on vient de transpirer sauvagement sur la commode qui contient les dossiers litigieux. Tony est un homme on ne peut plus viril, mais c'est généralement Emma qui le pousse à commettre ses petites bêtises, car depuis qu'elle s'est lissée les cheveux (je vous jure que c'est vrai), c'est une autre femme, qui veut assumer et assouvir ses fantasmes. Aussi stupides soient-ils, comme :
- le fantasme du tatouage. En réalité, Emma a toujours rêver d'en avoir un, mais c'est tellement fou-fou, qu'elle n'a jamais osé. Maintenant qu'elle connaît Tony, elle est prête à sauter le pas, mais comme elle est coquine, elle y va par étapes, c'est-à-dire : le décalcomanie. Là, mes amis, on touche le fond. Emma arrive au travail, s'enferme dans un bureau avec Tony, retrousse sa jupe et lui demande de lui poser le tatouage sur la fesse. « Son regard la grisait. Elle avait la tête qui tournait et l'impression d'être entièrement nue sous son string. » (ma phrase préférée du roman)
Je ne sais pas vous, mais personnellement, quand on me dit "décalcomanie", je pense à une horrible rose sur le point d'éclore, à une panthère prête à bondir, ou à une petite fée (parce que c'est trop mignon, une fée). Autant dire qu'il y a plus excitant. Mais non, le coup du tatouage, ça marche furieusement sur Tony.
- la voiture, un soir de pleine lune. Tellement classique que je ne m'étends pas (pourvu que personne ne remarque le nouveau sous-entendu sexuel qui s'est glissé bien malgré moi dans cette phrase).
Maintenant, ce billet serait caduque si je ne parlais pas des blessures intimes de Tony et Emma. Car oui, figurez-vous qu'ils portent tous les deux des fardeaux existentielles qui les rendent vulnérables et émouvants. Ou pas.
Tony, lui, est phobique des lieux clos. On se demande alors ce qu'il est allé faire dans une croisière, sachant que les cabines ne sont pas terriblement spacieuses, mais l'homme est prêt à tout dès qu'il aime. En réalité, quand il était enfant et qu'il jouait avec son cousin dans un collecteur d'eaux usées (ne riez pas), il est tombé dans un recoin où il y avait un animal mort, de l'eau croupie et des débris qui lui tombaient dessus dès qu'il bougeait. Il a dû attendre 20 minutes avant qu'on ne le retrouve. « C'était l'une des raisons pour lesquelles il avait choisi de vivre à Denver, au pied des Rocheuses. Impossible d'être claustrophobe à la montagne, n'est-ce pas ? » C'est sûr que la montagne, qui bloque l'horizon, étouffe par sa hauteur et isole du reste du monde n'accentue absolument pas la claustrophobie. Soupir.
Le cas d'Emma est évidemment bien plus grave. Sa vie est détruite. Vous savez pourquoi ? Ses parents ont divorcé au bout de 25 ans de mariage. Cela s'est produit il y a plusieurs années, mais Emma ne s'en remet pas. « Quand j'ai demandé à mon père pourquoi il avait divorcé, il m'a répondu une chose terrible. [...] En fait, il m'a dit que la vie qu'il menait avec ma mère était ennuyeuse comme la pluie. Sous-entendu, maman et moi étions assommantes, nous aussi. Bref, nous formions une famille médiocre ! conclut-elle, luttant contre les larmes.
La blessure était toujours aussi vive. Comment pourrait-elle un jour pardonner cette humiliation à son père ? » (mais oui, comment ?)
Depuis (alors que ça remonte quand même à une paire d'années, tout ça), Emma n'a plus confiance en la gente masculine; si son père a pu quitté sa mère, pourquoi ne serait-elle pas quittée à son tour ? C'est vraiment très dur. Très triste.
Heureusement, Tony l'aime de tout son cœur (« Je voulais te faire prisonnière, et finalement, c'est toi qui m'as enchaîné corps et âme. »). Ils vivront heureux et j'espère qu'ils feront l'amour dans un ascenseur, parce que ça, je veux pas dire, mais ça manque dans le roman.
Ainsi s'achève finalement ma contribution aux Harlequinades. J'avais promis trois billets, c'est vrai, mais il n'y a vraiment rien à tirer de ma troisième lecture (collection Azur, La force d'une rencontre, l'intensité de la passion) (c'est là qu'on se rend compte que tout est relatif) alors je préfère ne pas m'enfoncer plus que cela dans le néant littéraire.
Mon été n'aurait pas été le même sans cette douce folie proposée par ma Chiffonnette préférée et ma Fashion adorée. Merci donc à ces aventurières de la lecture, grâce à qui les fous rires se sont multipliés ces dernières semaines. Et ne me dites pas que je suis cul-cul, non, je suis romantique et sensible. C'est différent.
vendredi 28 août 2009
Sur le chemin de la pauvre orpheline...
Jane Eyre
de la fabuleuse Charlotte Brontë
publié pour la première fois en 1847, sous le pseudonyme de Currer Bell
présente édition de Pocket classique, traduction de Sylvère Monod, 695 pages

« Si c'était une enfant jolie et gentille on pourrait avoir de la compassion pour sa solitude; mais il est vraiment impossible de s'intéresser à un laideron comme elle. »
Le laideron, pourtant, va porter à elle seule un récit de 700 pages. Jane Eyre, il est vrai, n'a pas un physique avantageux. Tout au long du roman, les personnages se chargent de le lui rappeler. Petite, maigre, large front et pâleur constante, Jane ressemble plus à un oisillon qu'à une grande héroïne. Or, justement, Charlotte Brontë voulait prouver à ses sœurs que l'héroïne romanesque n'avait pas besoin de grâces physiques pour devenir intéressante. Il me semble qu'elle a plutôt bien réussi son pari.
J'aurais bien du mal à vous présenter ce roman comme j'ai l'habitude de le faire. Commencer par poser quelques jalons de l'histoire ? Pourquoi faire ? Il suffit de savoir que c'est un grand roman, passionnant, intriguant, qui mêle à la fois les mystères et l'amour, le désespoir et la foi, et tellement plus... Je sais, ça ne vous avance pas beaucoup. Alors, disons que Jane fait partie de ces figures littéraires qui ont eu une triste enfance. Orpheline de père et de mère, elle est élevée par sa tante qui l'exècre viscéralement. D'ailleurs, dès qu'elle le pourra, elle enverra Jane dans un internat dont on ne peut imaginer la dureté et l'inhumanité tant qu'on n'a pas soi-même lu ce roman. Mais Jane, on le sait déjà, loge au creux d'elle une force brûlante, qui l'aidera, tout au long de sa vie, à survivre aux malheurs qui la heurteront. Ainsi, à dix-huit ans, elle quitte enfin ce monde froid de l'internat pour devenir la préceptrice d'une jeune française, Adèle, hébergée à Thornfield, dans la demeure du ténébreux Rochester.
Jane ne restera pas longtemps dans cette maison - une année, au plus. Cela va lui suffire à y vivre des nuits de cauchemar (l'oreille aiguisée par un rire démoniaque et incompréhensible qui emplit chaque pièce de la demeure), des matins brumeux (partagée entre ses rêves et son rôle d'institutrice), des après-midi dorées (où son esprit, si vif, est piqué par le mystérieux Rochester et les habitants de Thornfield) et des soirées troublantes (où tout devient possible - l'horreur comme la merveille - la fuite comme l'amour).
Beaucoup d'éléments mériteraient d'être soulevés dans cette partie; il y a ces peintures grinçantes de la bourgeoisies, celles, aussi, fort nouvelles, d'un féminisme presque effronté (Jane est remarquablement moderne, et ce dès son enfance; parce qu'elle ne se laisse jamais faire, parce qu'elle ose parler là où on attend d'une femme de sa condition que du silence, elle brise des chaînes et peut se permettre, dès lors, de montrer ce qu'elle ressent profondément).
« Je ne devais accorder la moindre pensée ni au passé ni à l'avenir. Le premier était une page d'un charme si céleste, d'une tristesse si mortelle, qu'en lire une seule ligne eût fait fondre mon courage et brisé mon énergie. Le second était une effrayante table rase, un peu comme le monde après la fin du déluge. »
Je ne pense pas gâcher quoi que ce soit, en avançant que Rochester et Jane tombent amoureux l'un de l'autre; mais je ne tiens pas à en dire sur cet amour, atypique pour plusieurs raisons (ils sont laids tous les deux; lui est bizarre là où elle est insolente; il est le maître, elle est la gouvernante; il est riche, elle n'a rien). Cependant, je tiens malgré tout à préciser que la force de leurs sentiments, et surtout la manière dont ils sont rapportés par Charlotte Brontë est totalement remarquable. Je ne parle pas seulement des déclarations, des conversations qui les lient, mais aussi des pensées de Jane seule; je n'avais pas l'impression d'être face à un roman, tant certains détails, certaines formules, deviennent troublants de justesse. L'amour est sans doute le sentiment le plus complexe à décrire; on peut toujours se retrancher derrière de pauvres clichés, mais dans ce cas, rien n'est vrai. Ce n'est que du toc. Un leurre. Ici, il y a un tel dévouement de la part de Jane, une telle lutte en elle, aussi, lorsqu'elle est amenée à prendre certaines décisions, que l'on quitte le roman pour se retrouver face à une histoire tangible, réelle. Jane existe et elle aime.
Vous me direz que ma vision du roman est trop réductrice; car il est riche de bien d'autres événements que ceux que j'ai vaguement évoqués. Je vais prétexter l'envie de laisser la découverte à ceux qui ne connaissent pas encore Jane Eyre. Oui, il faut soi-même percevoir les mystères effrayants, les péripéties qui font battre le cœur, les rencontres salutaires et les événements qui chamboulent tout, encore, toujours.
Lorsque j'ai terminé ma lecture, j'ai ressenti comme une pointe de regret; avoir attendu tant d'années avant de lire Jane Eyre ! Quel dommage. Et puis, après tout... je flâne, en littérature comme ailleurs. Il me faut toujours du temps avant d'atteindre quelques perles. Jane Eyre est de celles-là, évidemment.
Je suis loin d'être la seule à avoir été envoûtée par ce grand roman - un clin d'œil tout particulier à ma chère Caro[line]d'ailleurs, qui m'a menacée pour que je lise Jane Eyre cet été (elle a bien fait). Karine, Lilly, Kalistina, Malice, Cryssilda rejoignent le chœur des lectrices conquises.
Et parce qu'elle est une des plus grandes admiratrices de la famille Brontë que je connaisse, partez chez Holly, où je vous ai cherché tous les billets mentionnant Jane Eyre.
« ... car il m'aurait aimée... oh oui, il m'aurait vraiment aimée pendant un bon moment. Il m'aimait bel et bien... personne jamais ne m'aimera de la sorte. Jamais plus je ne connaîtrai le précieux hommage rendu à la beauté, à la jeunesse, à la grâce, car jamais aux yeux de personne d'autre je ne paraîtrai posséder ces charmes. Il m'était attaché et il était fier de moi... »
mercredi 26 août 2009
Rien que de la magie
Le Palais des mirages
d'Hervé Jubert
Albin Michel, 2009, 357 pages

"Certaines machines fonctionnent à la vapeur, d'autres à l'électricité. Mais celle-ci (il étendit les bras, montrant la loge, le Vieux Paris, l'Exposition universelle) fonctionne à l'illusion. Tu le sais mieux que personne, toi qui fus fée dans le palais de ton père !"
En effet, tout démarre au Palais des mirages, le seul endroit, dans cette Exposition universelle de 1900, où l'on voit une fée descendre du plafond. Certes, la fée, c'est en réalité Clara Charpentier, quinze ans, la fille d'Hippolyte, un inventeur. Et si elle parvient à donner l'illusion de voler, c'est grâce à des câbles magiques.
Qui sont brusquement coupés lors d'une représentation.
Clara doit sa survie à un seul homme, Lukas, qui a, lui, quasiment volé pour la récupérer avant qu'elle ne tombe. L'air de rien, il vient de déjouer le premier attentat organisé pendant l'Exposition. Parce que, si Lukas est venu à Paris pour chanter dans sa chorale suédoise, ce n'est pas la seule raison de sa présence. Il recherche un objet, et ceux qui l'ont volé.
Il n'est pas le seul à rôder dans l'Exposition - il y a des Russes, une bête sauvage, un arbre qui parle, des nains qui vivent sous terre... Une bataille se joue, à l'insu des visiteurs, une bataille qui décidera de l'avenir du monde.
Et parce que Clara a immédiatement le béguin pour son sauveur, elle va prendre part à l'aventure...
Je trouvais la couverture de ce roman particulièrement attirante, et ce qui se cache derrière ne m'a pas fait regretter un seul instant mon achat. Il semblerait qu'Hervé Jubert soit un auteur (re)connu, je ne le découvre que maintenant... Qu'importe ! Ses livres ont beau être écrits pour un jeune public (pas trop non plus... il faut quand même réussir à suivre), le plaisir de lecture reste là pour le lectorat adulte. Non seulement l'écriture est plus léchée que dans d'autres romans jeunesse, mais c'est aussi excessivement entraînant. Cela est dû en grande partie à l'espiègle Clara, qui est curieuse, volontaire, gaffeuse (forcément - quand on met le doigt dans un terrible engrenage secret, on bouscule ceux qui ne s'y attendaient pas), et terriblement attachante. Son attirance pour Lukas décrit assez bien ce que peut ressentir une adolescente de quinze ans, et elle ressent la présence du jeune homme comme une bouffée d'air frais. Son grand frère, Jean-Sébastien, a disparu il y a plus d'un an, sans qu'on comprenne vraiment ce qui est arrivé (il semble juste parti). Son petit frère, Wolfgang, est obnubilé par ce qui tourne (il rêve d'avoir un vélo), et même s'il est mignon, ça reste un petit frère. Donc un peu pénible par moments. (et pour ceux qui s'interrogent, oui, les parents Charpentier aiment la musique classique. Le prénom de Clara venant de l'épouse de Schumann, elle-même pianiste). Autant dire que pour Clara, l'aventure vient à point nommé (cette expression est ridicule, je propose qu'on la bannisse de nos vocabulaires respectifs).
Evidemment, ce qu'il y a de palpitant pour le lecteur d'aujourd'hui, c'est que cette aventure nous fait sillonner, en long, en large et en travers (cette expression-là, on la garde) le Paris de 1900, à travers l'Exposition universelle. C'est fascinant d'assister à cet immense événement, même si c'est par le biais d'un récit inventé. Encore que : Hervé Jubert s'est documenté sur la période, et cela se sent. Son roman commence même par un plan de la capitale, où l'on voit la véritable étendue de cette Exposition. Les personnages découvrent le métro pour la première fois, ils s'effraient quand ils empruntent un tapis roulant ou quand ils assistent à une projection cinématographique, l'ascension de la Tour Eiffel donne le tournis, de nombreux pays sont représentés via des expositions, des illusions d'optique (on peut manger dans un train alors que défile derrière la vitre un décor européen qui donne l'impression de faire Paris-Moscou-Pékin en une demi-heure)... C'est un monde magique en soi, où Hervé Jubert ajoute sa propre magie; car, sans conteste, Le Palais des mirages est un roman d'aventure, avec une intrigue assez fouillée, mais c'est aussi un roman magique (voire fantastique). Il y a tout un passage qui m'a étrangement rappelé A la croisée des Mondes, quand Lara descend dans le monde des morts... je trouve cette "coïncidence" vraiment troublante, et dans les deux cas, ce sont des scènes qui m'ont marquée. Tout ce qui se noue, d'ailleurs, dans ce monde parallèle, est émouvant; je ne vais évidemment pas vous saccager le plaisir de lecture en vous racontant la fin, mais j'ai trouvé qu'Hervé Jubert a fait un choix d'écriture extrêmement intelligent, et très fort.
Je vous conseille vraiment ce roman, c'est une invention délectable. Tenez, j'écris ce billet plusieurs jours après avoir terminé ma lecture, et je reste encore très attachée aux personnages et à l'époque... si ce n'est pas une preuve...
Connaissez-vous d'ailleurs d'autres romans qui mettent en scène ce Paris de 1900 ? Ou qui se passent au moment de la construction de la Tour Eiffel... je me souviens d'avoir noté un titre, il y a longtemps de ça, mais je l'ai évidemment oublié...
C'est SBM qui m'a remise dans le droit chemin en me faisant découvrir H. Jubert, il ne me reste plus qu'à faire la connaissance de Blanche ! Elle n'est pas la seule à avoir aimé : Emmyne, Clarabel, Faelys Alwenn (billet totalement remarquable, qui dit tout ce que je n'ai pas dit, et qui a eu la même impression que moi pour Pullman) sont enthousiastes.
N'hésitez pas non plus à aller faire un tour sur le site dédié au roman, où vous aurez de vrais témoignages sur l'Exposition universelle de 1900, les photos sont si belles, que j'aurais aimé connaître cette époque !
La preuve :
lundi 24 août 2009
Tout est possible là où il y a assez d'amour
Permettez que je m'éclaircisse la gorge un instant, que j'attrape une perruque et des lunettes noires (oui, comme dans ces affreuses émissions où les gens viennent témoigner anonymement, ah ah, laissez-moi rire), et maintenant que je suis désormais sûre que vous ne pouvez plus me reconnaître, je déroule le tapis rouge et vous présente, partagée par l'émotion et la honte, ma première contribution aux Harlequinades.
(car oui, ce sera une saga, pendant trois semaines, tous les lundis. Ne me remerciez pas)
Ouvrons le bal avec un monument de littéraire, j'ai nommé :
♥ Comme Roméo et Juliette ♥
un roman bouleversant signé Judith Arnold (1993)
traduit par un homme qui préfère rester anonyme aussi
(on le comprend)
il n'y a pas de titre de collection, j'ai un hors-série totalement spécial, quel honneur
Votre première réaction, en apercevant cette couverture très 90's (ce qu'elle a pu laisser comme séquelles, cette fâcheuse décennie...), est de vous demander si j'avais conscience de mes actes lorsque j'ai acheté ce livre. Mais, pardonnez-moi - si vous réagissez ainsi, c'est que vous n'êtes pas encore prêt à brûler sous le talent de Harlequin, ni à laisser exprimer votre âme romantique. Car oui, figurez-vous, l'éditeur, après m'avoir soumise à un test d'un extrême réalisme a été catégorique : je suis une romantique. Dès lors, comment résister à une réécriture de la plus grande histoire d'amour littéraire ?
William, ne lis pas ce qui va suivre.
Tout commence au ciel; Juliette déprime parce qu'elle voudrait voir une histoire qui finisse bien. C'est sûr qu'entre Roméo et elle, on ne peut pas dire qu'on nous a servi un happy end des plus parfaits. Le pauvre amoureux, Roméo donc, est démuni devant le chagrin de sa belle (oui, même morte, Juliette reste belle. On est une héroïne ou on ne l'est pas). C'est alors que la demoiselle Capulet entr'aperçoit, sur terre, les touristes qui rendent visite au fameux balcon de ses amours, à Vérone. Elle décide alors que cette femme, là, et cet homme, un peu en retrait, bien qu'ils ne se connaissent pas encore, vont vivre leur plus belle histoire d'amour ensemble.
Avouez que c'est un stratagème drôlement habile; mais si vous êtes déjà émerveillé par cette entrée en matière, attendez de voir la suite, qui nous réserve un feu d'artifice d'émotions tourbillonnantes. Pas moins.
Elle, c'est Julia Chappell (admirez le talent en onomastique de l'auteur, Julia/Juliette, Chappell/Capulet, c'est beau, mais vous n'avez encore rien vu); ses cheveux sont « couleur de miel liquide » (sans doute que du miel solide paraissait moins glamour), elle vient de décrocher son diplôme d'avocate et s'est offert ce voyage en Italie, avec sa meilleure amie, pour se changer les idées avant de partir défendre la veuve et l'orphelin. Car Julia a un grand cœur, même si elle n'en reste pas moins une « jeune femme sérieuse et pondérée, une juriste rigoureuse ». Julia, c'est comme ça, on ne la baratine pas. La preuve : elle a 24 ans et elle n'a jamais éprouvé désir ni amour. Et vous savez pourquoi ? Parce que, sa « grande passion, jusqu'ici, avait été les livres. » Je vous laisse méditer là-dessus pendant que je vous présente l'homme mystérieux qui fera chavirer son cœur.
Lui, c'est Owen. Accrochez-vous bien, car l'auteur a eu cette brillante idée de lui donner pour nom de famille l'anagramme de Roméo : Moore. He's Owen Moore. Son prénom donne lieu à un échange totalement surréaliste :
« - Comment vous appelez-vous ?
- Owen.
Owen. Ca ne ressemblait pas à un prénom de gigolo, décida Julia. A vrai dire, ça ne ressemblait pas à un prénom d'honnête homme non plus. On pouvait s'appeler Owen et être tout le monde et n'importe qui. Mais son prénom l'humanisait en quelque sorte. Julia avait sensiblement moins peur de lui maintenant qu'elle savait qu'il s'appelait Owen. »
Il ne faut jamais, jamais oublier qu'une héroïne harlequine baisse très facilement la garde. Mais ne nous égarons pas trop longtemps devant ces détails de l'histoire, car je sais que vous brûlez d'envie de découvrir comment et pourquoi l'amour les lie fatalement.
Tout arrive au moment où Julia touche la statue de Juliette - elle ne croit guère à cette superstition (la toucher rend heureux en amour) car elle est trop intelligente pour cela (elle a lu des livres, n'oubliez pas) mais son amie la force à avoir ce geste follement romantique, et c'est en touchant la statue qu'elle aperçoit Owen, caché par une espèce de buisson, et là, le coup de foudre est réciproque.
A tel point que, quelques heures plus tard, quand Julia se lance dans la visite d'arènes situées non loin de là, encore troublée par le regard échangé avec le bel inconnu, elle tombe nez à nez avec lui. Le bellâtre (d'épais cheveux noirs, un regard dur et sombre, un bronzage étincelant et des muscles saillants. Normal.) l'avait suivie. Etant donné qu'ils sont tous les deux soumis à un charme qu'ils ne maîtrisent pas, ils en oublient même de se présenter ou de discuter, et préfèrent passer directement à l'étape suivante, c'est-à-dire s'embrasser. On pourrait croire que c'est charmant, sauf qu'ils se réfugient dans un vomitorium pour faire ça, et je ne sais pas vous, mais à la place de Julia, j'aurais détesté que le premier baiser de ma vie soit échangé dans un vomitorium. Mais qui sait, c'est peut-être furieusement romantique aux yeux de cette adorable intellectuelle.
Et, parce qu'elle refuse de se soumettre à des sentiments aussi passionnés, Julia quittera l'Italie en laissant ce pauvre Owen bredouille.
Un peu fade, pour un Harlequin, non ? C'est justement ce que se dit Juliette, du haut de son balcon virtuel (je n'ose pas croire qu'il y ait de véritables balcons dans l'immensité du ciel, ou alors, revoyons tous nos principes d'apesanteur, urgemment).
Les semaines, les mois, les années passent. Juliette est toute boudeuse parce qu'elle a raté l'histoire d'amour qu'elle a elle-même créée, alors elle décide d'agir à nouveau.
Julia, dans le New Jersey, doit retrouver Owen, qui vit sur la côte Ouest.
Mais comment est-ce possible, alors qu'ils n'ont échangé que leurs prénoms, alors que tant de miles les séparent ?
Fastoche ! Owen est le nouveau dirigeant de l'entreprise de son père, une grosse boîte pas gentille où ils s'amusent à racheter des entreprises plus ou moins sur la pente descendante, afin de licencier plein de monde, et de revendre tout ça très cher. Un métier d'homme viril et sûr de lui, en somme.
C'est là que le hasard Juliette fait bien les choses, car il va justement décider de racheter une entreprise implantée dans le New Jersey (incredible !), l'entreprise même où, mon dieu ! travaille le père de Julia ! Et le père de Julia, c'est un dur à cuire, c'est un syndiqué ! Ah, ça vous laisse bouche bée ! (moi aussi) Il ne veut pas se laisser manger par le terrible requin de la côte Ouest, alors il veut se battre de toutes ses forces, et fait appel à son avocate de fille pour défendre leurs droits !
Forcément, quand Owen débarque dans l'usine pour régler les petits litiges en cours, il ne peut que tomber sur Julia.
Il en profite même pour l'embrasser violemment sur le parking, d'ailleurs. Car deux ans de silence absolu n'ont absolument pas suffit à amoindrir leurs sentiments.
Seulement voilà, leur histoire est impossible : Owen est un méchant, Julia une gentille, leurs familles nourrissent des aspirations contraires, oh my God, voilà Shakespeare qui arrive au galop !!
A partir de ce moment-là, une tension palpable s'échappe de chaque phrase lue (non, je blague. C'est un Harlequin, hein).
Julia, avec ses magnifiques yeux verts ( « Aussi verts que la vigne vierge cramponnée aux murs, dans la cour, à Vérone. Aussi verts que la trace indélébile qu'ils avaient laissée dans le coeur d'Owen et que rien, depuis deux ans, n'était venu recouvrir. ») est déchirée entre ses sentiments et la loyauté qu'elle éprouve à l'égard de son père, qu'elle ne peut décemment pas trahir.
Pourtant, de troublantes similitudes la lient encore plus qu'elle ne le croit à Owen : lui, en temps normal, vit au sud de Los Angeles, à Venice; elle, avec sa paie de bonne petite avocate, s'est offerte une villa à Vérone, dans le New Jersey... « Mon dieu ! songea Owen. Lui, il habitait Venice, elle, Vérone ! Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire ? » (mais oui, quoi ?)
Une fois qu'il a trouvé la maison de Julia, ils ne s'embarrassent toujours pas de savoir quelle est la couleur préférée de l'autre ni s'il est allergique à un aliment particulier, non, ils succombent à l'alchimie charnelle qui les lie depuis deux ans désormais et deviennent « amants dans une explosion de lumière et d'énergie. »
C'est beau. Rien ne peut les séparer.
Rien ?
Ah, ah ! Julia ouvre alors son cœur et demande à Owen comment il peut vivre en ayant sur la conscience le licenciement de dizaines, de centaines d'ouvriers. Il jure n'avoir rien commis de tel, c'était son père, mais, ah ! Julia, aveuglée par sa colère met au moins deux pages à être convaincue et à lui avouer l'étendue de son amour.
Désormais, plus rien ne peut les séparer.
Plus rien ?
Ah, ah, ah ! Le père de Julia apprend que sa chère et douce enfant n'entretient pas qu'une relation purement professionnelle avec cet affreux Owen Moore. Il s'invite chez sa fille, mais celle-ci fait preuve de mordant (maintenant, elle a abandonné la lecture, on dirait) :
« - Il me rend heureuse, il...
- Je ne veux pas le savoir. N'oublie pas qui tu es, ma fille. C'est tout ce qui compte.
- C'est toi, papa, qui ne devrais pas oublier qui je suis. Je suis une grande personne, majeure et vaccinée. Une femme, pas une petite fille. »
Quelle femme Barbara Gould ! Quel sens de la répartie ! Quel talent ! Au moins, en voilà une qui est encore plus avancée intellectuellement que Britney (qui, je vous le rappelle, a ému le monde entier avec "I'm not a girl, not yet a woman").
Je plaisante mais l'heure est grave, parce que le père de Julia va tenter de frapper Owen. Oui. Mais ce dernier, anticipant le coup de poing, s'esquive, et le père vacille sous le poids de son geste qui ne rencontre pas le but espéré. Julia demande à Owen de partir ou elle craint qu'il y ait un meurtre; il s'exécute.
Ils sont à nouveau séparés, mais comme il reste peu de pages, on comprend que la situation ne va pas s'éterniser. Owen rentre chez lui mais il est malheureux, alors il part en vacances en Italie, sur les traces de son amour perdu.
Comme Julia est finalement malheureuse aussi, elle a exactement la même idée (c'est fou; deux-âmes-sœur !), elle part, éperdue, et dans un grand élan de désespoir, dépose une lettre d'amour dans le tombeau vide de Juliette et qui voit-elle justement, de l'autre côté du tombeau ? Bingo, twingo, c'est Owen, et on comprend désormais que rien ne pourra détruire l'amour qui les unit.
Juliette est contente, elle a son happy end.
« Un couple heureux rend le monde meilleur et fait reculer le malheur, murmura Juliette. Pourquoi n'y aurait-il que la violence qui se propage comme un feu de brousse ? Pourquoi pas la douceur aussi ? »
Mais oui, pourquoi ? William n'avait décidément rien compris à la grâce littéraire. Heureusement qu'Harlequin est là pour insuffler un peu d'espoir à toutes les femmes qui ont eu la chance de lire ce grand roman.
Lundi prochain, si vous êtes sages, on apprendra qu'il faut se méfier des hommes à l'allure de pirate, et à l'accent faussement espagnol, surtout si on est une blonde venant de se faire un brushing. Sic.
lundi 17 août 2009
And now, I REALLY go to sleep
Hier, figurez-vous que j'ai vu aux informations que les cambrioleurs raffolaient de Facebook, particulièrement en été, parce que tout le monde y annonce son départ imminent en vacances, et sa probable date de retour...
Tant de jours pour que certains esprits malhonnêtes vous repèrent, et viennent visiter votre appartement (ou votre maison, bande de chanceux) afin de vous délester de quelques objets de valeur.
...
J'espère que cette information de première qualité finira par rendre totalement paranoïaques ceux qui ne l'étaient pas encore.
Cette petite introduction n'est qu'une anecdote pour vous spécifier mon retour (je fais parfois preuve d'une éloquence qui m'émeut particulièrement). Soit. En toute logique, c'est le moment opportun pour reprendre un rythme un peu plus soutenu par ici, pour vous raconter mes visites trépidantes (j'ai tenu une heure dans un musée. Pas plus) et mes folles soirées (je ne sais pas si vous avez déjà dû mimer Lady Di (parfaitement) dans votre vie, mais sachez que ce n'est pas évident), ou pour éventuellement vous faire part de mes lectures (raté, je suis sur le même roman depuis 18 jours, et je n'ai rien lu d'autre) (ah si, mais en fait, non), mais j'ai finalement décidé de fermer les rideaux quelques jours, afin de récupérer un peu d'énergie tant que c'est encore possible. Visuellement, à l'heure actuelle, je ressemble au gilet-serpillère que Thérèse offre à Pierre Mortez pour lui souhaiter un joyeux Noël (je vous laisse deviner tout seul d'où sort cette merveilleuse référence culturelle).
Pour ne pas vous laisser entièrement démunis, je vous invite à admirer le dessin qui orne ce billet; il est d'Agnès Brontë, c'est une petite douceur que j'ai découverte grâce à une amie.
Pour terminer, quelques plages musicales qui synthétisent un peu mon été; oui, il y a un intrus dedans, mais c'est plus fort que moi, j'ai mauvais goût, un point c'est tout.
J'aime énormément Sia, que je n'ai découverte que récemment, tenez, je vous ajoute même sa reprise d'I go to sleep, qui sonne très joliment, non ?
Quant à Michael Jackson, nous sommes deux à savoir pourquoi ce titre se trouve là, et cela me paraît bien suffisant.
A lundi prochain !
samedi 15 août 2009
Sukkar banat
Je ne sais pas si vous avez déjà eu droit à une épilation au caramel, mais c'est le thème du jour.
Ou presque.
On ne va pas directement parler poils (c'est quand même un blog raffiné) mais salon de beauté. Je dirais même plus : d'un film dont l'action se passe essentiellement dans un salon de beauté.
La première idée qui doit alors vous venir en tête est Vénus beauté (institut). J'aurais dû préciser qu'on quittait la France pour Beyrouth...
Caramel est un film de Nadine Labaki, sorti sur nos écrans en août 2007. Ayant pour lieu d'ancrage l'institut Si belle (dont le b se décroche d'ailleurs dangereusement), ce film s'attache à raconter les tourments de cinq femmes. Trois d'entre elles travaillent dans ce salon - Layale (jouée par la réalisatrice, et qui est d'une beauté saisissante) a une liaison avec un homme marié, Nisrine est fiancée mais elle n'est plus vierge et ne peut décemment pas l'annoncer à son futur mari, Rima a le visage qui s'illumine quand une cliente particulière franchit la porte du salon, étant plus sensible aux charmes féminins que masculins... Puis il y a une de leur cliente, Jamale, qui ne supporte pas l'idée de vieillir et qui fait tout pour se rajeunir dès qu'elle passe un casting (elle est actrice; généralement dans des pubs pour des lessives). Enfin, il y a leur vieille voisine, Rose. Elle est couturière. Elle s'occupe de sa sœur qui n'a plus toute sa tête (elle sillonne le trottoir à la recherche d'une lettre de son fiancé, qui n'existe évidemment pas (la lettre, mais le fiancé non plus)). Tout ce petit monde, donc, se côtoie tous les jours, en se soutenant et en s'ignorant parfois (certains secrets, comme celui de Rima, ne sont pas partagés).
En choisissant le cadre du Proche-Orient, la réalisatrice imprègne forcément son film d'une épaisseur qu'on ne retrouvait pas, par exemple, dans Vénus beauté. Déjà, l'image est radicalement différente. Souvent dorée, comme saturée de soleil et de caramel, elle accentue l'ambiance poussiéreuse de la ville, l'ameublement désuet du salon (et des autres endroits filmés - où l'on sent un mélange de pauvreté et de dignité). Cette colorisation met aussi en valeur les actrices, qui sont toutes superbes de sincérité et dont le jeu est constamment juste (alors que j'ai lu je-ne-sais-plus-où que ce sont tous des amateurs, excepté Nadine Labaki). Cette projection dans le monde oriental sert aussi à montrer qu'encore aujourd'hui, même dans des milieux relativement libres comparés à d'autres (par exemple, ici, aucune femme n'est voilée, et elles ont réussir à obtenir une certaine indépendance), la famille et les traditions restent des éléments à respecter avant toutes choses, avant même notre propre bonheur et notre propre liberté. La jeune employée homosexuelle sait qu'elle ne pourra pas vivre l'amour qu'elle éprouve. Nisrine, aussi, sait que sa famille et son futur mari doivent absolument ignorer qu'elle n'est plus vierge - la scène entre sa mère et elle, avant le mariage, est d'ailleurs terriblement émouvante. On sent que la mère est fière de sa fille et du chemin qu'elle prend, on sent qu'elle aime, et elle tente de la convaincre que le mariage la rendra encore plus heureuse (à condition qu'elle assouvisse les désirs du mari)...
En réalité, je ne veux pas trop insister sur la facette musulmane de ce film, parce que son histoire pourrait être la même dans beaucoup d'autres endroits. Les craintes et les chagrins des cinq femmes, mais aussi leur bonne humeur et leur soif de vivre, sont communs à toutes les femmes. En cela, Caramel est une réussite : cela parle d'un peuple, d'un pays, et du reste du monde aussi. Le particulier rejoint l'universel. Après avoir su mêler aussi bien le singulier au général, Nadine Labaki parvient tout aussi justement à lier humour et émotion. Le film est vraiment drôle sans pour autant tomber dans la caricature; on sent que derrière cette bonne humeur communicative se trouve une véritable sincérité, un grand élan de vie. Mais, évidemment, ces cinq destins, si différents, sont tous émouvants à leur manière; je crois que chacune a réussi à me mettre les larmes aux yeux, parce que leurs secrets ou leurs regrets sont filmés avec tellement de pudeur, et sans jugement, que ça ne peut que toucher le spectateur. Jamale, qui refuse de vieillir, est bouleversante. On la voit passer un casting pour une pub quelconque, elle se sent mal, transpire, débite un texte sans saveur et avec une boule d'angoisse dans la gorge, et le scotch qu'elle avait mis sur ses tempes (pour effacer les rides...) se décolle doucement... On aimerait lui faire comprendre qu'elle serait plus jolie sans ses artifices, mais elle veut absolument rester dans la course, ressembler aux jeunes femmes longilignes qu'elle croise dans ces castings... Ce n'est pas la seule à m'avoir touchée, mais si je reprends un à un chaque personnage, vous allez finir par faire une crise de nerf. Le plus simple serait que vous voyiez ce très beau film. Il déborde de trésors. Peut-être que Tamara achèvera de vous convaincre ?
(comme je ne savais pas-du-tout quoi mettre en tête du billet, je vous ai mis le titre original du film. Avouez qu'il fallait y penser, hein)
mercredi 12 août 2009
« Voilà ton ami »
Maurice
d'Edward Morgan Forster
écrit en 1913-1914 et publié pour la première fois en anglais en 1971
traduction de Nelly Shklar (1987)

Ceux qui font attention à ce que j'ai écrit juste au-dessus et qui ne comprennent pas pourquoi le roman a été publié aussi tard seront heureux que je leur explique tout (les autres connaissent déjà l'explication; mais enfin, il fallait bien que je trouve une introduction à ce billet !) : Forster (1879-1970) ne voulait pas que ce roman soit publié de son vivant. Tout simplement.
Et s'il ne le voulait pas, c'est parce que le sujet qu'il développe est apparemment très personnel. N'en sachant pas plus, je m'arrête là et vous parle de Maurice.
Maurice Hall fait partie de ces gens qui ont tendance à « préférer le confort au bonheur ». Un garçon qu'on imagine facilement égoïste, qui évite de trop penser. On croit que c'est facile d'ignorer le reste, mais il y a toujours un petit rêve, coincé dans une nuit sombre, pour nous rappeler ce que nous sommes au plus profond de nous. Lui, Maurice, attend l'ami qu'il a entr'aperçu dans son sommeil, un ami pour qui il pourrait mourir.
C'est lors de ses études à Cambridge qu'il fait la connaissance de Clive; comment le décrire ? C'est lui qui va sortir Maurice de ses idées préconçues, qui va le pousser à réfléchir et apprendre par lui-même. C'est lui qui, oui, va devenir son ami - et un peu plus.
Seulement, vous vous doutez bien qu'à cette époque-là, être atteint du mal d'Oscar Wilde relevait de la honte, de l'hérésie, du péché absolu. C'est en secret que Maurice et Clive doivent s'aimer. Mais comment gérer ses sentiments quand ils sont perçus comme maléfiques par le reste de la société ? Que dire à leurs mères qui rêvent de les voir se marier ? Faut-il éteindre ses sentiments pour rester dans le "droit chemin" ou faut-il saisir cette chance, cet amour, au vol ?
En ne racontant que ceci, je suis sauve, je ne vous dévoile pas tout ce que le roman contient; car évidemment, de jeunes étudiants sont amenés à évoluer, et à prendre des décisions... Moi qui croyais que ça n'allait être qu'une simple histoire d'amour, j'ai été surprise par la richesse et l'expression de ce roman (j'aurais dû me douter, aussi, que rien n'est jamais simple en amour). Quand je parle d'expression, je fais allusion au style explicite et en apparence totalement libre de l'auteur. Je comprends qu'il n'ait pas osé publier ce roman de son vivant, le sujet homosexuel étant déjà épineux en soi, mais quand il est traité aussi passionnément, aussi ouvertement, c'est encore plus délicat. Mais c'est beau. Il y a une telle franchise et une telle fragilité, dans ce texte, que je me demande comment on peut ne pas aimer (mais j'imagine que c'est impossible, tout simplement).
La société anglaise est perçue comme une véritable cloche de verre : étouffante, lisse, transparente. Ceux qui cachent des secrets sont vite reconnus; ils font presque peur tant ils s'éloignent des attentes qu'on a d'eux. Ce qui m'a personnellement effrayée, c'est la vision de l'homosexualité par la société : c'est clairement une maladie. Maurice est tellement malheureux de ne pas être comme les autres qu'il tente de consulter des médecins. Il a notamment droit à ce genre de réponse, de la part d'un médecin de son entourage :
« « Dites-moi, Jowitt, est-ce qu'il vous arrive parfois dans vos tournées de tomber sur des brebis galeuses... du genre Oscar Wilde ? » Mais Jowitt répliqua : « Non, Dieu merci, ça, c'est du ressort de l'hôpital psychiatrique », ce qui n'était pas pour l'encourager. »
Affreux.
Maurice dénonce ainsi le regard trop étroit des hommes, préoccupés à entretenir leurs préjugés plutôt qu'à détruire ces barrières moisies. Cette dénonciation n'entache en rien la beauté de l'histoire et sa tristesse, Forster peignant admirablement les ressentis des personnages, leurs doutes et leurs espoirs. Ce n'est même pas la peine que je tente de vous décrire tout ça ou de vous convaincre, le plus simple serait que vous alliez vérifier par vous-même. Maurice est un roman envoûtant, et d'une grande richesse. Je me permets de terminer sur un court extrait que je trouve fortement symbolique (mais c'est peut-être moi qui vois des choses qui n'existent pas) :
« On était en octobre; c'était le soir Les feuilles mortes, le brouillard, le cri d'une chouette l'emplissaient d'une douce mélancolie. Il aimait cette atmosphère du Nord dont la devise n'est pas « absolu » mais « compromis ». Son ami et lui trouveraient bien une solution qui n'exclurait pas les femmes. Assagis et nostalgiques, mais sereins, ils verraient leur amour glisser vers l'amitié comme la nuit succède au soir. Il aimait aussi la nuit. Elle était repos et apaisement. Il ne faisait pas encore tout à fait noir. Juste comme il allait s'égarer en sortant de la gare, il aperçut un réverbère, puis un autre. Il y avait des chaînes le long de chaque rue, et il en suivit une jusqu'à destination. »
Chiffonnette a écrit sur Maurice un billet dont elle seule a le secret. ICB a présenté les quatre romans les plus célèbres de l'auteur; et merci à Lilly pour ce fantabuleux conseil de lecture !
Et maintenant, qui me prête l'adaptation d'Ivory ?
dimanche 9 août 2009
La mariée ira mal
Des roses rouge vif
d'Adriana Lisboa (2001)
Ed. Métailié, 2009; traduction de Béatrice de Chavagnac

Cela démarrait comme si l'auteur voulait clairement me séduire, en choisissant pour épigraphe une citation de Marguerite Duras : « Si c'est inutile de pleurer, je crois qu'il faut quand même pleurer. Parce que le désespoir c'est tangible. Ça reste. Le souvenir du désespoir, ça reste. Quelquefois ça tue. »
En fait, cela voulait juste dire que l'auteur avait lu au moins un beau texte dans sa vie (Écrire, de Marguerite Duras); mais rien ne dit que c'est suffisant pour écrire un beau roman.
Dans une fazenda brésilienne, quelques destins se nouent. Autour de secrets, autour de souffrances. Maria Inês et Clarice sont élevées dans le culte du silence : « Il y avait une loi suprême en vigueur dans cette maison selon laquelle les choses pouvaient exister mais ne pouvaient être dites. »
Une telle loi ne s'abroge pas facilement, même quand on devient adulte. On garde nos désespoirs pour soi; on ne dit pas ses regrets, ses blessures, ses amours. Maria Inês et Clarice ont vécu comme ça. Isolée dans une campagne brûlante. Puis chacune sera amenée à partir faire ses études à Rio, mais chacune séparément, Clarice la première. Puis Maria Inês, qui y rencontrera Tomás, un artiste fou amoureux, qui voit en elle l'incarnation du tableau de Whistler, Symphonie en blanc. Mais Maria Inês se mariera avec un autre, son cousin. Clarice, elle, gagnera deux cicatrices. Sur chaque poignet. Un mariage raté. Et une vie dans la fazenda, avec pour voisin Tomás le mélancolique. Tous les deux font comme ils peuvent. Jusqu'à ce que, après des années de silence, Maria Inês décide de rendre visite à sa sœur, et à son premier amour.
Le titre du billet est un palindrome qu'on trouve dans le roman; je le trouve assez épouvantable, mais finalement assez juste pour décrire le destin de ses deux sœurs, dont le plus grand drame a été de grandir dans le silence et la négation des événements tragiques. Le roman est entièrement bercé par ces secrets qui les unissent, par les ombres du passé dont elles n'ont jamais pu se défaire. L'auteur évoque leurs parents, leur comportement, et on comprend comme il est difficile de s'épanouir dans un tel contexte familial, même si l'on ne sait pas encore tout. Car Adriana Lisboa a ce fâcheux défaut de prendre son temps; c'est un roman d'une lenteur prodigieuse - on sait par exemple dès les premières pages que Maria Inês s'apprête à venir, et elle doit arriver dans la fazenda dans les trente dernières pages. Evidemment, tout l'espace est comblé par des souvenirs, ceux de chaque personnage, on découvre par une rétrospective ce qui a façonné la vie de ces quelques Brésiliens, tous égratignés par le destin. Mais même ainsi, c'est long. L'auteur adore répéter la même information toutes les dix pages, alors que c'est inutile et que ça alourdit considérablement la lecture. Par exemple, João Miguel, ne peut jamais être évoqué sans que la romancière ajoute derrière qu'il est le « cousin au deuxième degré » de Maria Inês - et encore, c'est la version courte, parce qu'elle aime préciser que c'est son cousin au deuxième degré et son futur mari. Le dire une ou deux fois dans le récit, pour resituer le personnage, soit; mais le ressasser, non merci. Je ne vous cite que cet exemple, mais il y a d'autres cas où Adriana Lisboa prend un malsain plaisir à se répéter. C'est peut-être censé créer une litanie, une berceuse qui enveloppe le lecteur, mais c'était inutile.
L'autre faiblesse du roman tient dans son style et certains passages terriblement maladroits; comme dirait une connaissance (masculine) (qui n'a pas dû ouvrir un livre depuis qu'il a passé le bac) (et c'était il y a longtemps), "J'y comprends rien, à ton truc, c'est écrit en poète !". Voilà. Adriana Lisboa croit que des tournures un peu tarabiscotées, un peu incongrues, magnifient un récit et le rend agréablement poétique. Ce à quoi il faut absolument lui rendre : non. Ce n'est pas nécessaire. Je ne peux résister à l'envie de vous offrir quelques exemples :
« L'amour était comme la marque pâle laissée sur un mur par un tableau que l'on a enlevé après des années. » (deux erreurs, à mes yeux : 1. ce genre de comparaison foireuse est à proscrire absolument; 2. elle généralise sur l'amour, alors qu'il est impossible que l'amour ressemble toujours à cette foutue trace sur un mur)
« Elle arriva chez elle, virevoltante, tel un papillon virevoltant qui virevoltait au-dessus d'une carrière de pierres et assistait à tout sans rien deviner. » (je ne peux pas croire que ce soit une lourdeur due à la traduction, pour employer trois fois le même verbe dans la même phrase, c'est que l'auteur l'a fait originellement. Que c'est moche ! lourd !)
Et j'en passe.
Quand j'en viens à scruter ces petits détails stylistiques, c'est que quelque chose cloche. Par bien des côtés, Des roses rouge vif est un roman agaçant. Et pourtant, si je me suis évertuée à le terminer (il m'a fallu quinze jours, quand même...), c'est bien parce qu'un souffle parvenait à me captiver malgré tout. Parce que c'est beau, parfois. Parce qu'on se demande ce qu'ont vécu ces personnages pour se retrouver aussi cabossés alors qu'ils n'ont même pas cinquante ans. Parce que quelques émotions traversent le papier, jusqu'à ce que les fils se dénouent, et serrent finalement la gorge. On en vient à espérer qu'un peu de bonheur, qu'un peu de répit, surgira dans la chaleur étouffante du Brésil.
Curieux mélange, donc. Des roses rouge vif a su me toucher et m'agacer à la fois.
« En réalité Tomas commençait à être amoureux de sa souffrance, seul dénouement possible pour une passion absolue comme la sienne. Une passion qui le faisait escalader une montagne pour contempler la finitude du monde qu'il n'embrassait pas, qu'il ne pourrait pas embrasser, l'infinitude d'un simple contact: le bout de ses doigts, la peau crispée de Maria Inês. Une passion qui lui faisait voir de la poésie dans tout, dans des bus sales, dans les ordures qui débordaient d'un panier, dans une bande qui jouait au football. Cette passion unique à laquelle tout être humain a droit dans sa jeunesse et qui est vouée au naufrage. »
Cuné, elle, a aimé sans réserve.
jeudi 6 août 2009
Il n'y a pas de miracle
Le Cinquième évangile
de Michel Faber (2008)
Éditions de l'Olivier, 2009; 204 pages; traduction d'Adèle Carasso

Aujourd'hui, je vais tenter de vous prouver que je sais parfois être concise. Ou du moins, plus que d'habitude.
« Grippen est un débutant [...]. Peut-être que Dan Brown écrira un roman de fiction tiré de ce livre-là et qu'il explosera les ventes. »
Ce que vous trouverez en ouvrant ce roman-ci ne sera rien de très sérieux. Une comédie, non, mais une critique ironique et assez lucide des dérives ésotériques du monde contemporains, du milieu de l'édition (et de ses nombreux travers), une critique des lecteurs, aussi, prêts à gober tout ce qu'on leur dit du moment qu'on prend un air sérieux, presque scientifique, pour raconter les pires bêtises.
C'est l'histoire d'un gars, un petit universitaire sympa, qui attrape la chance de sa vie quand elle se présente à lui sous la forme de neuf rouleaux antiques qui, my god, rapportent les mémoires de Malchus. Qui est Malchus, me direz-vous ? Un bonhomme qui a fréquenté Jésus lors de ses derniers jours parmi nous.
De quoi faire du bruit, et justement, ça va en faire. Un best-seller que ces mémoires. Et le petit universitaire de goûter au succès, de rencontrer des cinglés (ah ben ça, dès qu'il est question de religion...) (je ne dis pas que les croyants sont fous, je dis juste qu'il y a toujours des fanatiques pour dévier des, hum, préceptes communs d'une religion. Pfiou, difficile, cette parenthèse, vivement qu'elle se referme), de se retrouver à jongler avec une nouvelle vie qu'il n'avait pas du tout prévu.
Ainsi, tout du long, Le Cinquième évangile, se veut mordant vis-à-vis d'une certaine littérature sensationnelle qui n'existe finalement que pour faire de l'argent. M'en fiche, j'ai les mains propres et la conscience tranquille, j'ai jamais lu Dan Brown. Ah ah, qui peut en dire autant ?
(par contre, j'ai lu une série de BD, on m'a obligée, ça s'appelait Le triangle secret et c'est de Didier Convard, c'est français et même que ça dit que Jésus avait un jumeau et je dois dire que c'était assez drôle comme hypothèse, même si les théories religieuses de tous bords m'ennuient autant qu'un samedi soir sur TF1)
Revenons-en à nos moutons, sinon on ne s'en sort pas. Michel Faber, loin, très loin de sa grande œuvre victorienne, ne m'a pas tellement séduite avec ce roman-ci, déjà parce que c'est écrit de manière trop contemporaine et j'aime quand c'est un peu plus soigné que ça, ensuite parce qu'il est très difficile de m'amuser à l'écrit. Et là, je dois dire que tout son délire sur le succès de son auteur ne m'a pas tellement plus émoustillée que ça (et que dire de toute la dernière partie, et de la fin, qui m'ont paru ratées). Évidemment, il y a de bonnes choses, de bons mots et des passages vraiment bien vus (dont le fameux chapitre dédié à Amazon et à ce que les lecteurs y ont dit des mémoires de Malchus - c'est livré avec les fautes d'orthographe et les absurdités qu'on rencontre vraiment sur ce site, c'est assez croustillant). Mais rien de mémorable pour moi. Le plaisir a été égal à l'épaisseur du livre, qui est assez mince.
« Mais quand il s'était agi du Cinquième Évangile, il avait été implacablement conduit à révéler la part secrète d'idéalisme qui se cachait au fond de lui : il voulait aider l'espèce humaine à évoluer. Il voulait lui donner les moyens de vaincre son addiction à la religion, de cesser de vénérer des morts pour entreprendre de résoudre les problèmes des vivants. Les mémoires innocemment dévastateurs de Malchus allaient dynamiter deux mille ans de balivernes et allumer la flamme de la raison, et des millions de handicapés spirituels jetteraient leurs béquilles pour se prendre en charge. »
Ce livre a été prêté à la rabat-joie que je suis par l'adorable Cuné, dont vous trouverez le billet (plus enthousiaste) par ici, merci malgré tout ! Amanda et Fashion ont aimé aussi, ce qui prouve que je suis plus bougon que les copines.
lundi 3 août 2009
The lady with a little dog
Il n'est pas question d'écrire un véritable billet sur The Reader, l'adaptation du roman de B. Schlink (Le liseur) par Stephen Daldry, qui illumine nos écrans à une période où on ne trouve généralement que des teen movies. Mais si les distributeurs osaient sortir plus de bons films pendant cette période creuse, je serais capable de changer d'avis sur cette horrible saison qu'est l'été.
Surtout que s'enfermer dans une salle de cinéma permet de respirer un air climatisé pendant deux heures. Pour la modique somme de 3.90€ (faites comme moi, soyez jeunes), j'ai trouvé confort et plaisir. Je devrais plutôt parler de plaisir cathartique, ou même virer ce mot de plaisir pour le remplacer par émotion, oui, ce serait plus juste (je vous laisse raturer sur vos écrans).
J'aurais dû me méfier, Levraoueg m'avait indirectement prévenue; The reader (mais pourquoi avoir gardé le titre anglais ?) est un film qui donne envie de pleurer. Comme une grande fille, je me suis sagement retenue pendant toute la séance (mais je n'étais pas très fière; il s'agit juste d'un pacte personnel qui m'interdit de pleurer en public).
Je ne sais quoi vous raconter; vous savez déjà tout. Vous avez lu le roman (moi aussi), ou vous avez vu le film. Parfois, même, vous avez conjugué les deux. Dans ce cas, à quoi bon ajouter un énième avis, une énième description, un énième ressenti... Je ne vais rien ajouter d'original.
Juste dire qu'à mes yeux, le film comble les manques du roman, mais en crée d'autres.
Ce qui m'avait le plus gênée, dans l'œuvre de Schlink, c'est cette froide apparence, cette retenue des sentiments, ce caractère autobiographique à tendance ennuyeuse. Je me doutais bien que le film balaierait cette froideur, parce que si les Anglo-saxons n'avaient qu'un don cinématographique, ce serait bien celui d'ajouter de l'émotion dans la moindre parcelle de pellicule.
Dès le début, les lecteurs de Schlink savent quelle(s) blessure(s) porte Hanna. Ils savent pourquoi elle est si dure d'apparence, si glaciale. Intransigeante avec les autres, mais aussi avec elle-même. Hanna est couverte de honte - la vraie. Celle qui peut détruire un être humain s'il la laisse s'installer. Il est évident et indiscutable que Kate Winslet méritait son Oscar (de toute façon, Kate mérite n'importe quel éloge); une telle souffrance transparaît de son visage, une telle sauvagerie, une telle dureté, que j'en ai presque oublié qu'elle jouait. A mes yeux, elle est Hanna, tout entière.
Sa force en viendrait presque à ternir celle des autres personnages - rassurez-vous, j'ai écrit presque. Les deux incarnations de Michael Berg (jeune et adulte, par David Kross et Ralph Fiennes) sont tout aussi convaincantes; le jeune perd justement petit à petit sa jeunesse, pas parce qu'il a une liaison avec une femme plus âgée, mais parce qu'il découvre ensuite, en assistant à son procès, qu'elle a été une autre femme que celle qu'il a connue (bien que les deux figures féminines soient dirigées par le même poids, à tel point qu'on en vient à penser qu'Hanna n'a fait que subir sa vie, obnubilée
par ses failles à cacher). Et l'homme vieillissant, surprenant de chagrin, tant il s'est laissé enfermer dans les souvenirs, dans les regrets et les questions. Les scènes où Ralph Fiennes apparait sont presque étouffantes. Il s'est laissé détruire. L'esthétique visuelle, d'ailleurs, va dans ce sens tout le long du film : c'est triste, gris, bleu délavé. L'image est superbe, presque froide de vieillesse; elle ne s'entoure pas de fioriture, et cette apparente simplicité ajoute de la force à chaque plan.
Bien sûr, vous me direz que tout ceci est bien joli; fort sentimental; mais enfin, The Reader n'est pas que ça !
C'est aussi ce procès contre des gardiennes du camp d'Auschwitz; c'est cette question de la culpabilité allemande, des atrocités commises pendant la guerre, du silence gardé par ceux qui auraient pu parler. C'est l'héritage de la génération qui suit. C'est, aussi, le questionnement de la justice - en cela, le professeur de droit, incarné par le parfait Bruno Ganz, exprime des choses très intéressantes. On s'acharne sur cinq gardiennes pour éviter de se rappeler que d'autres savaient aussi, et qu'ils n'ont rien fait. Le peuple a besoin de ce procès, et des condamnations qui en suivent, parce que ça lui permet, d'une certaine manière, d'exorciser les abjects événements qui ont eu lieu. Mais, je dois avouer que le traitement du secret d'Hanna m'a un peu gênée dans le film; d'abord parce qu'on n'insiste pas assez, à mes yeux, sur le tiraillement que connaît Michael (ou du moins, ça ne m'a pas questionnée autant que pendant ma lecture). Mais aussi parce que ce secret rend un peu caduque le passé de gardienne d'Hanna, comme si, finalement, ces années passées à Auschwitz devenaient un petit point du scénario alors qu'il en est le centre vers tout converge (et diverge, d'ailleurs). La dimension historique aurait pu être plus appuyée... même si je le reconnais, Stephen Daldry nous offre de très belles scènes à ce sujet (j'ai eu un peu mal au ventre quand Michael, jeune, arpente un vieux camp de concentration, dans une ambiance terne, brumeuse, solitaire) (passons d'ailleurs sur le fait qu'on se balade rarement aussi seul dans un tel endroit, c'est plus poétique à l'image...).
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire, sur la lecture qui unit les personnages, sur les petits rôles qui enfoncent les piques dans le cœur (à commencer par la mère de Michael, quand celui-ci vient lui rendre visite avec sa petite fille...), sur cette rencontre entre une rescapée et Michael adulte (cette scène est assez violente dans le traitement, et je la trouve, contrairement à d'autres, assez réussie; il y a un décalage entre le décor et les propos échangés, entre la boîte à thé et la haine de la femme. Mais c'est tellement compréhensible, sa souffrance m'a donné la chair de poule). Je me suis malgré tout demandé, à un moment, pourquoi le film n'avait pas été tourné en Allemagne, et par des Allemands. Il y a quelque chose d'incongru à entendre les personnages parler anglais; puis finalement, disons que cela fait partie de la licence poétique...
Ce verbiage ne rend sans doute pas compte de l'essentiel, mais qu'importe. Ceux qui avaient envie de voir The reader n'auront pas attendu mon billet pour se décider à aller en salles...
Je sais que vous êtes nombreux à l'avoir déjà vu, mais j'ai du mal à retrouver vos différents billets. J'ai celui de Levraoueg, séduite tout en comparant scrupuleusement avec le roman, il y a celui de Cachou qui n'a pas tort de dire que certaines cruautés ont été adoucies, et... qui d'autre ? Je sais que j'ai lu bien plus de billets que cela, mais ils ont tous disparu dès que je me suis mise à les chercher...
(vous pouvez vous dénoncer dans les commentaires)
(et les photos s'agrandissent dans de nouvelles fenêtres, je le précise parce qu'elles me paraissent légèrement ridicules)






