N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

mercredi 14 octobre 2009

L'activité criminelle entraîne le besoin d'écrire

Le Voyage d'hiver
d'Amélie Nothomb
Albin Michel, août 2009

http://a7.idata.over-blog.com/300x300/1/01/91/67/photo/le-voyage-d-hiver.jpg

« Tant pis : il y a des femmes qu'il faut aimer malgré elles et des actes qu'il faut accomplir malgré soi. »

Je suis étonnée par les différents avis (journalistiques ou non) que j'ai pu lire vis-à-vis de ce roman, tant ils sont acerbes et intransigeants; alors que, de mon point de vue de simple lectrice, ce Voyage d'hiver, sans être un chef-d'œuvre, n'en offre pas moins une lecture agréable.
Dans ce rendez-vous annuel nothombien, on rencontre Zoïle, dont le prénom est longtemps sa seule originalité. Employé à EDF, il prospecte chez les nouveaux propriétaires, afin de vérifier qu'ils ne sont pas en train d'agoniser de froid à cause d'un chauffage défaillant. C'est ainsi qu'il fait la connaissance d'Astrolabe et d'Aliénor (pour ceux qui se poseraient des questions sur le premier prénom : oui, c'est féminin). Elles vivent dans un appartement sans chauffage, emmitouflées dans plusieurs épaisseurs de vêtements. L'une d'entre elles est superbe (Zoïle en tombe fou). L'autre ? Une demeurée. Clairement. Une autiste qu'il voit comme un obstacle sur son chemin amoureux (car il est amoureux, Zoïle).
Seulement voilà, la demeurée est une grande écrivain; et Astrolabe, par fidélité aveugle, lui consacre sa vie entière. Zoïle patientera, s'obstinera. Jusqu'au jour où, bon, il décide de détourner un avion et de commettre un attentat-suicide. Pourquoi pas, hein.

« J'ai besoin d'écrire ceci à ma propre intention : je ne suis pas un terroriste. Un terroriste agit au nom d'une revendication. Je n'en ai aucune. »

On pourrait prétendre qu'il y a d'autres moyens de vivre une déception amoureuse, mais la normalité n'a jamais tellement fait partie de l'œuvre d'Amélie Nothomb. Ma présentation est caduque parce qu'un peu trop linéaire; en réalité, le roman (dont la narration est prise en charge par Zoïle) démarre dans l'aéroport où le brave homme décide de mettre en œuvre ses idées malveillantes. C'est donc avec lui qu'on remonte le fil de sa rencontre avec la beauté et la demeurée, c'est à travers son regard qu'on découvre son existence (finalement assez neutre), son goût pour les champignons hallucinogènes et Schubert.

« Je ne pense pas que la médiocrité m'ait eu. J'ai toujours réussi à maintenir une vigilance de ce côté-là, grâce à quelques signaux d'alarme. Le plus efficace d'entre eux est le suivant : aussi longtemps qu'on ne se réjouit pas de la chute de quelqu'un, c'est qu'on peut encore se regarder dans la glace. Se délecter de la médiocrité d'autrui reste le comble de la médiocrité. »

Maintenant, qu'en dire ?
Je me demande parfois pourquoi je continue à lire A. Nothomb, sempiternellement, à chaque rentrée. Je reconnais que c'est de la lecture facile, que le fond est rarement exploité. Que cela ne ressemble pas tellement à de la littérature. Mais Amélie Nothomb, pour moi, ce sont aussi (surtout) des souvenirs. Un des rares auteurs que je partage avec ma sœur. C'est elle, d'ailleurs, qui m'a fait découvrir la romancière, avec Mercure.
Puis l'Amélie, je l'ai rencontrée trois fois. Toujours avec le même grand plaisir. Pour tout ça (et bien plus), je lui reste fidèle. Le Voyage d'hiver a de quoi faire grincer des dents : le détournement d'avion est un sujet douteux, d'autant plus quand il est entrepris pour détruire un monument symbolique d'un pays (en l'occurrence, la Tour Eiffel). Mais A. Nothomb avait déjà romancé les camps de concentration (dans Acide sulfurique), comme si chaque sujet grave pouvait tout aussi bien être remanié sous un aspect beaucoup moins grave que celui d'origine. Je comprends que ça en gêne certains.
Pour moi, c'est de la littérature sans grande conséquence. Pas de quoi crier au scandale.
Le Voyage d'hiver est inspiré de deux événements arrivés à son auteur.
Le premier : fin des années 90, le succès aidant, Amélie a pu s'offrir un appartement parisien, qu'elle partageait à l'époque avec une colocataire "normale" (c'est le mot qu'elle emploie
dans cette interview). Elles n'avaient aucun chauffage. Un employé d'EDF était venu pour proposer une solution; attiré par la beauté de la colocataire, il ne parvenait pas à croire que l'écrivain, c'était l'autre. Celle qui paraissait étrange.
Second événement : Amélie a, visiblement, une fâcheuse tendance à sonner aux portiques des aéroports. Après une fouille corsée sur le territoire russe, à la fois énervée et dégoûtée, elle s'est mise à penser "Un jour, je vais en avoir tellement marre que je ferai vraiment sauter un avion". Et la case "écriture" de son cerveau s'allume tout à coup.
Ces deux faits me rendent le roman encore plus sympathique. Le voyage d'hiver ne fait certes pas partie de ses meilleurs livres, mais ce n'est pas un ratage non plus. J'ai passé une après-midi agréable en sa compagnie. Il ne faut pas en demander plus.

« Tomber amoureux l'hiver n'est pas une bonne idée. Les symptômes sont plus sublimes et plus douloureux. La lumière parfaite du froid encourage la délectation morose de l'attente. Le frisson exalte la fébrilité. Qui s'éprend à la Sainte-Luce encourt trois mois de tremblements pathologiques.
Les autres saisons ont leurs minauderies, bourgeons, grappes et feuillages où engouffrer ses états d'âme. La nudité hivernale n'offre aucun refuge. Il y a plus traître que le mirage du désert, c'est le fameux mirage du froid, l'oasis du cercle polaire, scandale de beauté rendu possible grâce à la température négative. »

090728010436501075 (j'avouerai que ces derniers temps, parmi ce qui me pèse dans ce blog, c'est le recensement final des différents billets; la manoeuvre risque donc de s'alléger par moments, parce que ce n'est plus intéressant quand ça devient une corvée).
De fait, cette fois-ci, je vous renvoie chez
B-o-B pour accéder aux différents billets écrits sur ce roman. J'en cite malgré tout ici, deux billets aux avis différents : celui de Cuné qui reste amatrice (je ne suis pas d'accord pour la fin, que j'avais trouvée assez logique, finalement...), et celui de Cryssilda qui exprime la part méchante de son être. Il ne faut pas refouler, de toute façon.

Posté par erzebeth à 09:00 - lecture - Commentaires [20] - Permalien [#]

Commentaires

    Fin logique, oui, mais facile, je persiste ;o)
    Moi j'aime Amélie Nothomb, c'est comme ça, c'est affectif, irraisonné (parce que je suis d'accord, ce sont des bluettes inoffensives, ses romans), durable, et la lire chaque année me fait du bien.
    Le reste...

    Posté par Cuné, mercredi 14 octobre 2009 à 09:19
  • @ Cuné : Tu as Nothomb, j'ai Foenkinos !

    Posté par Caro[line], mercredi 14 octobre 2009 à 14:36
  • @ Caro : Nos péchés mignons, tu veux dire ?

    Posté par Cuné, mercredi 14 octobre 2009 à 16:40
  • J'ai loupé les 2 ou 3 dernières saisons nothombiennes, mais ça me fait plaisir pour elle de voir que d'autres restent fidèles ! Merci, Erzébeth de soulager ma conscience !

    Posté par Tamara, mercredi 14 octobre 2009 à 17:20
  • J'ai arrêté depuis longtemps! J'admire ta pugnacité!!
    Au fait, bravo! Tu es apte!!

    Posté par chiffonnette, mercredi 14 octobre 2009 à 20:00
  • Rien a dire sur Amélie, mais je trinque avec toi!!

    Posté par Mo, mercredi 14 octobre 2009 à 21:30
  • Félicitations pour l'aptitude ! Et dis, est-ce que tu vas avoir droit à ce cadeau magnifique qui illumine une vie de fonctionnaire, à savoir la prime d'installation ? Ca n'arrive qu'une fois dans une vie et c'est un grand moment !
    Sinon je suis bien contente que ton 1% soit entamé !!!!

    Posté par levraoueg, mercredi 14 octobre 2009 à 23:40
  • Avec la lecture de celui-là, je crois bien en avoir fini avec Amélie Nothomb pour quelques temps...

    Posté par LVE, jeudi 15 octobre 2009 à 09:08
  • On a des "histoires" avec des auteurs parfois... c'ets souvent très émotionel, mais c'est ce qui fait le sel du plaisir littéraire: l'illogique, l'incongru ou l'anormal.
    Oui, je raconte n'importe quoi, il est 10H30 passées, et mon cerveau est toujours en mode réveil. c'est la tehon comme dirait ma soeur!

    Posté par Choupynette, jeudi 15 octobre 2009 à 10:40
  • * Cuné, je suis têtue parce que je ne voyais aucune autre fin possible
    Pour le reste, on est d'accord !

    * Caro[line], alors comme ça, Foenkinos écrit des bluettes inoffensives...?

    * Tamara, et j'imagine à quel point ton infidélité devait te torturer, même la nuit, n'est-ce pas
    Mais je suis là pour (te) rendre service !

    * Chiffonnette, on me fait difficilement lâcher le morceau, en tous domaines, c'est vrai !
    Et merciii !

    * Mo, tu te déplaces pour l'essentiel, c'est bien, continue comme ça !

    * Levraoueg, ça fait des semaines que je l'ai lu, en fait, ce roman... mais la paresse, que veux-tu...!
    Pour la prime, aucune idée. On m'en a déjà parlé mais je ne l'espère pas trop, sinon je risque d'être déçue...

    * LVE, tu veux dire, au moins jusqu'à août prochain...?

    * Choupy, mais non, tu es la voix de la sagesse, tu as tout compris, et je partage entièrement ton avis ! Même si j'ai l'impression que tu t'es levée (bien) plus tard que moi, et ça, ça me rend jalouse.

    Posté par erzébeth, jeudi 15 octobre 2009 à 18:22
  • Nothomb m'a déçue dans ses derniers romans et je ne suis pas certaine d'avoir envie de retenter l'expérience.

    Posté par Stephie, jeudi 15 octobre 2009 à 20:44
  • Finalement, c'est vrai qu'on se contrefiche de la soit disant polémique Nothomb. Les afficionados la lisent à chaque automne, les autres tordent le nez vers d'autres piles moins épaisses chez le libraire. Moi je fais au petit bonheur. Et comme l'opus de l'an dernier était plutôt un petit malheur (tu avoueras que "Le fait du prince" n'est pas franchement une réussite ! ), je vais m'abstenir encore quelques années.
    Pour autant il faut savoir rendre à César son mérite, et celui d'Amélie est de nous permettre de lire un de tes billets et ça vaudrait presque un prix littéraire !

    Posté par Fantômette, jeudi 15 octobre 2009 à 21:11
  • Je partage ton avis :
    http://contesdefaits.blogspot.com/2009/09/le-voyage-dhiver-amelie-nothomb.html

    ( et je découvre ton blog )

    Posté par Cynthia, jeudi 15 octobre 2009 à 22:02
  • J'ai au moins trois Nothomb de retard, donc celui-ci n'est pas dans mes priorités. En revanche, j'ai acheté "Ni d'Eve ni d'Adam", donc ça pourrait venir prochainement.

    Posté par Lilly, vendredi 16 octobre 2009 à 10:18
  • * Stephie, je comprends que ça t'ait refroidie, écoute, dès qu'elle ressort à nouveau un GRAND roman, je te le dis pour que tu t'y remettes

    * Fantômette, "Le fait du prince" ne m'a pas déçue tant que ça. Je trouvais qu'il avait du charme à sa façon... et qu'elle a fait bien pire ("Antéchrista", "Robert des noms propres"...).
    Pour le reste, tu es trop gentille, MERCI ! Tu as vu, ça n'a pas duré, deux billets et hop, je retombe dans le silence. Le blog ne doit pas être un jouet adapté aux filles cyclothymiques comme moi.

    * Cynthia, welcome here !! Tu fais bien d'ajouter ton lien, je vais aller lire ça avec plaisir, merci !

    * Lilly, bouduuuu, quel retard ! "Ni d'Eve ni d'Adam" est mignon. Mais pas non plus, euhhhhh... remarquable. Tu verras. Tu nous diras

    Posté par erzébeth, vendredi 16 octobre 2009 à 19:56
  • A Tolbiac, il y a un bon végétarien... (Je plains les malheureux qui liront ce commentaire bientôt incompréhensible !)

    Posté par levroaueg, vendredi 16 octobre 2009 à 21:05
  • n=bah moi j'ai ruine contre Amélie (en fait j'aime assez le personnage qu'elle campe pour les médias), chaque fois que j'ai lu un roman de sa plume j'ai bien aimé... mais pas assez apparemment pour que je me rue sur le prochain c'est tout.... mais si l'occasion se présente...

    Posté par yueyin, vendredi 16 octobre 2009 à 22:00
  • * Levraoueg, c'est le gros inconvénient des blog-it... mais ça m'arrange parce que tu es coquine, tu en dis trop sur une chose dont je n'ai pas encore envie de parler ici !
    (ceci dit : évidemment, je note et me renseignerai)

    * Yue, est-ce que c'est un commentaire subliminal pour que je te prête le livre ? Parce que je vais te décevoir, il ne m'appartenait pas

    Posté par erzébeth, vendredi 16 octobre 2009 à 22:29
  • ah non hein pas de commentaire subliminale, quand j'ai envie qu'on me prête je le dis plus clairement (genre ce serait si merveilleux que toi, merveilleuse personne et charmante amie, tu possédasses cette oeuvre) et là je suis au régime palesque ))

    Posté par yueyin, samedi 17 octobre 2009 à 14:54
  • * Yue, ok, je saisis clairement la nuance )
    Et puis, je ne voudrais pas perturber ce régime qui m'a l'air en si bonne voie (ahem ) )

    Posté par erzébeth, mardi 20 octobre 2009 à 21:25

Poster un commentaire