N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

lundi 14 décembre 2009

Toute l'obstination du malheur ruisselant d'une source unique

Monteriano
d'E.M. Forster (Where Angels Fear to Tread, 1905)
Plon, 1954, pour la traduction de Charles Mauron
10/18, 253 pages, plus édité actuellement

http://4.bp.blogspot.com/_YFNSOAbEZok/SpJ2oa6m3sI/AAAAAAAAJqM/StAefwyM4aY/s200/Livre+-+Forster+-+Monteriano.jpg

Premier roman d'Edward Morgan Forster, Monteriano oscille en permanence entre l'Angleterre intransigeante et l'Italie plus sentimentale que cérébrale.
Lilia, une jeune veuve qui vit avec sa belle-famille et sa fille, part en voyage en Italie avec Miss Abbott, espérant ainsi découvrir un pays dont son beau-frère ne fait que vanter les mérites depuis l'un de ses propres voyages : « Et surtout, je vous en supplie, laissez aux touristes cet affreux préjugé que l'Italie est un musée d'antiquités et d'œuvres d'art. Aimez les Italiens, comprenez-les : car les gens, là-bas, sont plus merveilleux que leur terre. »
Curieusement, les propos de l'homme évoluent légèrement après la réception d'un télégramme : Lilia s'est fiancée avec un Italien qu'elle connaît depuis moins de dix jours. La belle-famille anglaise hurle au scandale, à l'irrespect pour le mari défunt, à l'ignorance des bonnes manières dignes de leur société. C'est ainsi que Philippe (le beau-frère) est envoyé à Monteriano pour raisonner sa pauvre belle-sœur...

Puis tout s'accélère. Elle s'est mariée dès qu'elle a su sa venue. Et parce que le lecteur croit que tout se joue désormais en lien avec cette trahison, il n'en est que plus surpris de voir Lilia mourir en couches, quelques pages plus loin... laissant un enfant à un mari qui n'a jamais été très aimant à son égard.
A partir de là, le clivage entre les deux sociétés se fait d'autant plus sentir; la famille anglaise refuse d'abandonner l'enfant à un homme qui ne fait pas partie de la bourgeoisie (pensez, son père est seulement dentiste !), mais le père italien ne projette pas un instant de se séparer de ce petit garçon qui est sa plus grande fierté.
Ma présentation est aussi plate qu'un téléfilm d'M6, j'en suis navrée. Forster, ici, n'a cessé de m'étonner, d'écrire des événements que je n'attendais pas, et c'est vraiment difficile de présenter ce roman comme il se doit... parce que tout se joue au détour d'un paragraphe, grâce à allusion habilement tournée, parce que Forster fonctionne par petites touches sensibles qui en disent bien plus qu'un discours sans finesse.

La belle-famille anglaise est épouvantable, sans âme, sans cœur; son seul objectif semble de préserver les apparences, de rester dignes et respectables, d'agir selon les convenances et non selon leurs propres jugements. Et Forster ne rate aucune occasion de montrer leur vanité, parfois tellement simplement qu'on pourrait presque ne pas y faire attention : « Je ferai tout ce que je pourrai, dit Philippe d'une voix sourde. C'était bien la première fois qu'il avait quelque chose à faire. »
A l'inverse, le nouveau mari italien est présenté comme un homme qui vit, et qui ne peut s'enfermer dans des codes de bonne conduite. Il s'exprime avec aplomb et peut très bien changer d'avis quelques jours plus tard, parce qu'il n'agit qu'avec son instinct, ses envies, et non pas avec ce qu'on lui dicte de faire pour paraître convenable. La dichotomie entre ces deux civilisations est passionnante à suivre, et l'on voit à quel point les principes de chacun peuvent détruire des vies... parce qu'au final, s'il y a bien un point sur lequel les deux parties se retrouvent, c'est sur leur égoïsme, dans le sens où ils ne pensent qu'à leur propre intérêt avant de réfléchir sur les conséquences de leurs prises de position. Et ce qui est encore plus dramatique, c'est que cet égoïsme n'est pas au service d'un quelconque bonheur, mais il est plutôt là pour coller aux règles de décence inculquées si tôt qu'elles paraissent presque innées chez certains. Ainsi, quand l'un des personnages veut agir à sa guise, comme Lilia en épousant cet Italien sur un coup de tête (ou coup de foudre, comme vous préférez), le poids de la société anglaise lui retombe dessus, comme si son libre-arbitre était écrasé par ce monde qu'elle a pourtant quitté, pour gagner la chaleur des petites villes italiennes... Non, le bonheur est impensable dès lors qu'il déborde des limites tracées par le protocole.
Mais tout ceci est tellement subtil, admirablement écrit, que l'auteur parvient à glisser dans son roman des vérités qui prennent sens même en dehors de l'Angleterre et de l'Italie... et le lecteur assiste, impuissant, à cette déroute familiale qui laissera bien plus de séquelles que les personnages ne l'imaginent.
Monteriano est un beau roman assurément, qui bouscule ses lecteurs, comme pour tenter de les réveiller et leur montrer l'absurdité de certaines normes devant lesquelles on se plie un peu trop facilement. C'est aussi un roman d'un grand pessimisme, qu'on peut lire avec du recul aujourd'hui, mais qui a dû en chatouiller plus d'un lors de sa parution...

« - Il a dit : jamais plus je n'aurai de bonheur.
- Oui, quand il était hors de lui. Il ne l'a plus dit de sang-froid. Nous autres Anglais disons cela de sang-froid, alors que nous n'y croyons plus. Gino n'a pas honte de se contredire. C'est une des nombreuses raisons que j'ai de l'aimer. »

J'ai pu lire ce roman grâce à la merveilleuse Lilly qui me l'a gentiment offert; cette fille est une perle, et vous pouvez lire son propre billet par ici.
Chouyo et Locus Solus en ont dit des choses très intéressantes aussi. Et ICB a vu les choses plus loin encore en visionnant l'adaptation cinématographique (et là, je me rends compte que Lilly milite ingénieusement pour que tout le monde (re)découvre Forster, quelle coquine !).

Posté par erzebeth à 09:00 - lecture - Commentaires [23] - Permalien [#]

Commentaires

    Dès que j'ai vu le titre du roman que tu allais présenter, j'ai pensé à Lilly
    Je n'ai jamais lu de Forster, j'ai vu le film "Room with a view" qui est très chouette et j'ai commencé (il y a 6 ans je crois) à lire "Howards End" mais je n'ai pas accroché. Il faut que je redonne sa chance à Forster.
    (en plus si je le fais pas, Lilly va me tuer je pense)

    Posté par Ofelia, lundi 14 décembre 2009 à 09:21
  • Hahaha je me disais bien que ça plairait à Lilly tout ça! trop drôle! pourquoi pas me remettre à Forster.. J'avais lu A passage to India et je n'avais pas du tout aimé, j'avais trouvé ça lourd, mais lourd.. En même temps j'ai bien aimé le film A room with a view avec Helena Bonham Carter, donc pourquoi pas, pourquoi pas.

    Posté par casanova, lundi 14 décembre 2009 à 09:28
  • Bienheureuse toi qui découvre Forster et tout le plaisir lié à son oeuvre.
    (pour ma part, je n'ai vu que l'adaptation ciné de ce roman. Il me reste encore à lire le roman)

    Posté par In Cold Blog, lundi 14 décembre 2009 à 13:12
  • J'aime qu'on parle de moi en ces termes, ça réchauffe en ces froides soirées d'hiver ;o)

    Je suis tellement contente que tu aies lu et aimé ce roman, et rapidement en plus !! J'en garde un très beau souvenir, tu es prête pour "A Room with a view" maintenant !

    Et Ofelia a raison de trembler, d'autant plus que je vais bientôt en Angleterre !

    Posté par Lilly, lundi 14 décembre 2009 à 18:41
  • * Ofelia, je n'ai encore vu aucune adaptation de Forster sur grand écran, je ronge mon frein
    Pour "Howards end", figure-toi qu'il est justement dans ma PàL à proximité, je devrais m'en occuper assez rapidement, peut-être que ça te donnera envie de t'y remettre...

    * Céline, c'est ta faute, fallait pas commencer par là, c'est un roman "mineur" comparé aux autres "Maurice", c'est merveilleux. Je dis ça, je dis rien.

    * ICB, oui, j'ai l'impression qu'avec Forster, il y a de quoi boire du petit-lait

    * Lilly, je l'ai lu vite ? Tu blagues ! Je me le gardais comme un petit bonbon pour le début de l'hiver, et ça a été bien efficace Merci encore !!
    Par contre, je pensais continuer avec "Howards end" parce que je l'ai dans ma PàL, mais tu as raison, j'avais dit que je voulais les lire dans l'ordre... quelle dure vie, que celle d'un lecteur !!

    Posté par erzébeth, lundi 14 décembre 2009 à 20:08
  • Eh bien moi j'avais bien aimé Howards End, mais j'en suis restée là. En tous cas c'est vraiment très très très dommage que tu n'aimes plus les challenges, car début 2010, je vais en créer qui incluera Forster !

    Posté par levraoueg, lundi 14 décembre 2009 à 20:16
  • Encore un billet très intéressant, comme tu sais le faire !!!

    Posté par Hambre, lundi 14 décembre 2009 à 21:40
  • En voyant le titre anglais, je réalise que je pense que j'ai déjà vu l'adaptation... mais je ne m'en rappelle pas duuuu tout et je ne savais pas que c'était un livre au départ... je veux découvrir Forster depuis un bon moment déjà...

    Posté par Karine :), lundi 14 décembre 2009 à 22:14
  • Ma PAL ne s'alourdira pas pour les jours à venir. Non mais !

    Posté par Fantômette, lundi 14 décembre 2009 à 22:21
  • En fait, je ne m'attendais pas à en entendre parler avant au moins deux cents ans, donc pour moi, tu as été rapide ;o)

    Posté par Lilly, mardi 15 décembre 2009 à 11:16
  • Come on !!

    C'est comme avec le parachutisme, le pire n'est pas le premier saut, c'est le deuxième. Et puis après...ça va (il parait, perso, je me suis arrêtée au premier saut) !

    Posté par Fantômette, mardi 15 décembre 2009 à 20:43
  • Je vous assure que votre billet est plus intéressant qu'un téléfilm d'M6. Il m'a donné envie de découvrir Foster, ce qu'aucun téléfilm n'a jamais réussi à faire.

    Posté par Auguri, mercredi 16 décembre 2009 à 17:24
  • * Levraoueg, tu m'intrigues ! Quel va être le thème de ton challenge ? Auteurs morts ? (ça permet de ratisser large...!). Mais vraiment, non, plus de challenge. C'est mauvais pour ma santé.

    * Hambre, c'est vraiment gentil, merci !

    * Karine, alors, non, je n'ai pas expliqué, mais le titre original du roman est en fait le titre d'un film dont il est effectivement souvent question dans ce roman, mais ça n'en est en rien une adaptation (surtout que le film est vieux. Je crois.) Coe l'explique à la fin de son livre, hélas, je ne l'ai pas avec moi.

    * Fantômette, méfie-toi, tu parles de "prochains jours", j'espère qu'ils n'incluent pas Noël, on peut avoir des surprises littéraires, à cette date-là...

    * Lilly, 200 ans ? Tu trouves ça poli d'avouer publiquement que je suis réellement un vampire ?

    * Re-Fantômette, tu es à moitié encourageant, mais un demi-sourire, c'est toujours ça de pris. Alors, je te confirme : le second saut a été pire. Le troisième, n'en parlons même pas.
    Quelqu'un me fait une dispense pour que j'y retourne pas lundi ?

    * Auguri, merci pour ce fort gentil compliment. Vous verrez, on est en excellente compagnie avec Forster. Un homme de charme, et de goût.

    Posté par erzébeth, vendredi 18 décembre 2009 à 20:54
  • Mystère... C'est vrai que je sature un peu des auteurs vivants ! Mais non ce sera un thème beaucoup plus précis tout de même. Réponse le 2 janvier (quel sens du suspens !). Et bonne nuit !

    Posté par levraoueg, vendredi 18 décembre 2009 à 22:44
  • (J'ai un don pour toujours faire des commentaires sans aucun rapport avec tes billets. Je suis une lectrice de blogits ) Bref, JE NE SUIS PAS EN VACANCES, et Fiston pas encore : il dit qu'il est le seul collégien de France à avoir cours le samedi matin, il hait le Havre, la neige qui a mis les autres en vacances dès jeudi et sa mère qui l'a réveillé à 6h30 ce matin. Tu n'es pas la seule à râler, va !! )
    Même qu'on aura encore des fêtes à moitié pourries pour cause de travail de Monsieur Cuné. Vivement la retraite, moi j'dis ! )

    Posté par Cuné, samedi 19 décembre 2009 à 07:00
  • * Levraoueg, tu sais faire durer le suspens, je te confirme ! Bon, on verra donc l'année prochaine, alors...

    * Cuné, j'adore tes hors-sujets, de toute façon, alors tout va bien !
    En plus, ça me réconforte un peu de savoir que je ne suis pas la seule à ne pas profiter du bonheur hivernal, de mon côté, je n'ai tout simplement PAS de vacances, je me tape 1h40 de trajet par jour, je suis censée chercher un appart dans une ville saturée alors que quand je rentre le soir, je n'ai de force que pour enfiler mon pyjama (et encore), et je n'ai pas pu réserver de place(s) pour Luchini qui vient chaque année faire son spectacle de lecture. Vdm, comme on dit

    Posté par erzébeth, samedi 19 décembre 2009 à 14:33
  • "Maurice" attend dans la PAL. Il est en anglais, alors il faut que je retrouve un peu d'énergie, mais il est bien là, et j'espère une belle rencontre!
    (courage pour lundi, tu vas voir, ça va aller. Sisi.)

    Posté par Mo, samedi 19 décembre 2009 à 23:37
  • aaaahhhh elle a raison Lilly militons pour Forster, j'ai lu deux romans de lui (pas celui là mais ça viendra) deux petits miracles et je suis bien contente que nous ayons cet auteur en commun (avec l'ami commun Charlie of course mais je en sais toujours pas comment attaquer mon billet sur lui, et dame rowlings maintenant que j'y pense et... bah finalement on a des tas de goûts en commun )
    Allez courage à toi pour tes recherches parisiennes, je t'admire, moi faudrait me payer cher pour que je retourne y vivre brrr...

    Posté par yueyin, dimanche 20 décembre 2009 à 16:38
  • * Mo, je suis prête à parier un paquet de chamallows que rencontre, il y aura entre Forster et toi.
    (et merci pour ta parenthèse. Ca ira, oh oui, mais je préfère ne pas y aller. Curieusement.)

    * Yue, mais oui, si on met de côté les vampires, Jane Austen et un certain Dr (ok : toutes les séries télé, en fait), on a plein de points communs ! C'est hyper difficile de parler de Dickens, j'ai même renoncé quand j'avais lu et adoré "De grandes espérances"...
    Et merci pour tes demi-encouragements (parce qu'ils ne m'encouragent qu'à moitié !), on ne me paie pas cher, hélas, mais y'a quand même une carotte qui me motive. C'est déjà ça. Dès qu'on me la donnera, cette carotte, je repartirai

    Posté par erzébeth, dimanche 20 décembre 2009 à 20:35
  • Erzé, tu casses le mythe, là.

    Bon, pour Forster, c'est comme pour "Anna Karénine" et "Jane Eyre", je t'ai suivie dans un bel enthousiasme, ai agrémenté ma PAL naguère de "Maurice" et "Retour à Howard Ends", mais voualà que je lis TREVANIAN au lieu de succomber à la saison des klassiques. (Tu noteras en revanche que je n'ai toujours pas commencé le troisième volume de "Twilight"...)

    Merry Christmas !!

    Posté par Fantômette, lundi 21 décembre 2009 à 21:20
  • * Fantômette, c'est abomifreux, je ne connais pas du tout Trevanian. Est-ce grave ?
    Je suis sidérée par le pouvoir de persuasion que j'ai sur toi - mais entre nous, "Maurice" et "Jane Eyre" sont des achats que tu ne devrais pas regretter. Nom d'un petit pois, quand vas-tu ouvrir la saison des Klassiques ? Après les fêtes ?
    Quoi qu'il en soit, très joyeux Noël à toi aussi, chère Fantômette !

    Posté par erzébeth, mardi 22 décembre 2009 à 20:22
  • je l'ai lu cette année, et je l'ai beaucoup aimé, même si à mes yeux, Maurice reste le chef d'oeuvre de Forster. Le film est assez moyen, il n'est pas réalisé par Ivory, ça doit être pour ça!

    Posté par camille, mardi 29 décembre 2009 à 14:48
  • * Camille, ah, pour l'instant, "Maurice" reste aussi mon préféré (même si je ne me base que sur deux livres de Forster pour juger, autant dire que c'est mince). Quant aux diverses adaptations, il faudra aussi que j'y jette un oeil, un jour !

    Posté par erzébeth, mardi 29 décembre 2009 à 20:39

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