N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

lundi 21 décembre 2009

« Il ne faut jamais faire confiance aux miroirs »

Coraline
de Neil Gaiman (2002)
Albin Michel, 2003, pour la traduction française d'Hélène Collon
j'ai une édition France Loisirs, mais chut, je l'ai acheté dans un vide-grenier, je suis pardonnée
et elle fait exactement 145 pages

Coraline_couv

« Il est étonnant de constater à quel point notre personnalité dépend du lit dans lequel nous nous réveillons le matin. Étonnant, aussi, comme cette personnalité peut être fragile. »

Le pire souci de Coraline n'est pas d'avoir un prénom que personne ne prononce correctement, mais plutôt de s'ennuyer. Ses parents et elle viennent d'emménager dans une maison divisée en appartements, ils n'ont pas beaucoup de temps à lui consacrer et il reste encore quelques jours avant la rentrée des classes... Alors Coraline joue les curieuses, rencontre ses voisins - les deux vieilles dames qui vivent ensemble après avoir connu une grande carrière théâtrale, l'homme qui est chef-d'orchestre pour des souris musiciennes... Décidément, les gens sont étranges dans le coin, ce qui ne s'arrange pas quand Coraline ouvre une mystérieuse porte dans son appartement et découvre un autre monde, qui ressemble fort au sien, mais où de nombreuses valeurs semblent inversées...

Ça, s'il y a une bêtise à faire dans un rayon de 30 kilomètres à la ronde, vous pouvez être sûr que l'enfant, lui, saura la détecter. Et s'y complaire. Ici, parce que Coraline accuse sa vie d'être un peu ennuyeuse (même ses jouets sont ternes), elle se réfugie dans cet autre monde terriblement romanesque, qui lui dévoile comment les choses pourraient être... si elle décidait de quitter sa vie normale, de rester « pour toujours et à jamais » avec son autre mère, son autre père. Car oui, ce monde étrange fonctionne comme un miroir (aux reflets douteux, certes) : de l'autre côté de la porte, elle a une nouvelle mère, identique à la sienne si ce n'est qu'à la place des yeux, elle porte deux boutons. Tout le monde, ici, a des boutons à la place des yeux (et si Coraline accepte de vivre dans cet univers-là, il faudra qu'elle renonce elle-même à son regard). Son autre mère tente par tous les moyens de la séduire, de l'enchanter, de l'amuser, pour lui prouver qu'elle serait mieux à ses côtés.
Mais très vite, Coraline remarque que des choses clochent : au goûter, on ne lui propose pas du chocolat, mais des cafards. Les rats deviennent d'adorables animaux de compagnie - alors que le chat noir (seul allié de Coraline dans cette aventure) est considéré comme un pestiféré par l'autre mère.
Le piège se referme bientôt derrière Coraline - et si elle veut retourner chez elle un jour, il faudra qu'elle remporte certaines épreuves...

« D'un seul mouvement, quelque chose de velu vint se blottir avec insistance contre son flanc. Coraline fit un bond, puis poussa un soupir de soulagement.
« Ah, c'est toi, dit-elle au chat noir.
- Tu vois ? Fit-il en retour. Tu n'as pas eu tant de mal que ça à me reconnaître, même si je ne porte pas de nom.
- D'accord, mais comment ferais-je si je voulais t'appeler ? »
Il fronça le nez et se débrouilla pour avoir l'air peu impressionné. « Appeler les chats, c'est très surfait. Autant appeler une tornade. »

Neil Gaiman déploie beaucoup d'idées dans un roman relativement court, et cette énergie constante rythme joyeusement les aventures de Coraline. Encore que, j'écris joyeusement, mais cette histoire est loin d'être gentillette, naïve. L'autre monde est sombre, on sent que là-bas, tout pourrait basculer au moindre faux pas, et Coraline d'ailleurs rencontrera des enfants qui en ont payé les frais... L'ensemble est incroyablement riche et passionnant, d'une intelligence remarquable. Je me tourne rarement vers la littérature jeunesse, craignant le flot de niaiserie ou de discours stéréotypés, et j'ai été enchantée d'être détrompée par Coraline. Même le lecteur adulte s'interroge sur certains faits, ou s'amuse de certaines scènes. La petite fille, fonctionnant comme une Alice moderne, est amenée à se débrouiller seule dans un monde dont le sens exact lui échappe, perdue entre ses désirs (dans l'autre monde, son placard regorge d'habits dont elle a toujours rêvé) et ses peurs (après avoir toisé son autre mère, elle est enfermée dans un sombre placard). Ce qu'elle désire vraiment devient flou; peut-être qu'elle s'ennuyait un peu avec ses parents, mais maintenant, ils lui manquent. Heureusement, aidé par l'un des plus merveilleux chats de la littérature (mon personnage préféré, dans ce roman, sans aucune hésitation) et par un étrange caillou percé, Coraline parviendra à affronter son autre mère...

Je ne sais pas s'il y a vraiment une morale à retenir de tout cela; finalement, la sagesse du propos final est presque trop classique pour me séduire totalement, mais je comprends que ça puisse marcher sur un lectorat un petit peu plus jeune. Coraline est vraiment un roman à recommander aux enfants qui n'ont pas de problème de sommeil (ou ils peuvent en avoir. Un petit peu).

« - Qu'est-ce qui me dit que vous tiendrez parole ? Insista-t-elle.
- Je te le jure. Je le jure sur la tombe de ma pauvre mère.
- Elle a vraiment une tombe ?
- Mais certainement. C'est moi-même qui l'y ai ensevelie. Et quand je l'ai surprise à vouloir en sortir, je l'y ai promptement remise. »

Parmi les lectrices conquises, on trouve Karine:), Ofelia (les images de son billet ont disparu, je suis sûre qu'elles ont été avalées par l'autre mère), Cachou, SBM, Lily...

Posté par erzebeth à 09:00 - lecture - Commentaires [23] - Permalien [#]

Commentaires

    Ah non, ça n'est pas gentillet comme lecture, c'est même bien flippant je trouve. Le monde de nos rêves n'est peut-être pas le monde idéal, dit Gaiman, voire pire... quand on est une petite fille, c'est dur à entendre, quand on est grand aussi d'ailleurs...

    Posté par SBM, lundi 21 décembre 2009 à 09:16
  • Cette lecture m'a fait flipper, j'ai trouvé ce roman très angoissant. Il m'a fait le même effet que "l'Histoire du Prince Pipo" de Gripari qui raconte aussi une histoire de passage et de parents monstrueux. Et j'aime la plume de Gaiman.
    Et je suis contente de te lire. ))

    Posté par fashion, lundi 21 décembre 2009 à 09:20
  • Je n'ai toujours pas lu ce Gaiman-là, mais je viens tout juste de terminer son recueil de nouvelles ... recueil assez inégal selon moi.
    Cette histoire de passage m'intéresse, même si effectivement cette histoire semble terrifiante pour les plus jeunes.

    Posté par Leiloona, lundi 21 décembre 2009 à 10:09
  • Il y a des passages bien glauques et qui font flipper un peu mais j'ai adoré. Je m'attendais pas du tout à ça en ouvrant ce livre.
    Et puis rien que pour le personnage du chat, qui vaut tous les autres à lui tout seul, il faut lire "Coraline"

    Posté par Ofelia, lundi 21 décembre 2009 à 12:27
  • Cela fait longtemps que ce livre me tente, mais mon fils de dix ans fait très vite des cauchemars et est très vite impressionné, je me demande si c'est vraiment une bonne idée...

    Posté par L'or des chambre, lundi 21 décembre 2009 à 14:25
  • Tu as le temps de lire, tu as le temps d'écrire, ça me fait bien plaisir, même si je me doute que c'est encore assez difficile!

    Posté par Mo, mardi 22 décembre 2009 à 12:42
  • Je l'ai vu et j'ai adoré !!!! je l'ai reçu en anglais lors d'un swap et j'ai hâte de le lire encore un très joli et long billet !!!

    Posté par Hambre, mardi 22 décembre 2009 à 15:31
  • Depuis que j'ai lu "Nobody Owens", j'ai bien envie de découvrir d'autres romans de Gaiman, notamment celui-ci que plusieurs m'ont recommandé.

    Posté par Marie L., mardi 22 décembre 2009 à 17:20
  • * SBM, je me suis mal exprimée, c'est juste la morale finale qui me paraît gentillette, parce que je l'ai interprété comme ceci : sois heureuse de ce que tu as, ma fille, et ne demande pas plus, c'est mal. Je caricature, mais...
    Bon, ceci dit, j'aime bien ta version (moins gnan-gnan que la mienne).

    * Fashion, ah oui, ce roman de Gripari, tu l'avais casé dans une liste de romans-chouchous, et depuis, je me dis que je dois le lire !
    Tu me le confirmes encore

    * Leiloona, moi qui ne suis pas Gaiman-addict, j'ai vraiment aimé celui-ci, j'espère qu'il te comblera quand tu le liras !

    * Ofelia, j'aurais pu écrire mot pour mot ton commentaire. You're perfect.

    * L'or des chambres, en effet, mieux vaut que tu le lises avant de lui présenter... et tu verras s'il est capable de supporter cette histoire (a priori, quand même, je dirais : à éviter pour l'instant. Mais je juge sans savoir vraiment).

    * Mo, ne te fie pas aux apparences, c'est un livre que j'ai lu AVANT de déménager, et mon billet était aussi écrit à l'avance...
    Le temps d'écrire, je ne l'ai toujours pas. Le temps de lire, si, un peu, dans le métro...

    * Hambre, je n'ai pas vu l'adaptation, mais je suis sûre que le roman est encore mieux, ah, ne le laisse pas traîner trop longtemps dans ta PàL !

    * Marie L., je crois effectivement que c'est un roman de Gaiman à découvrir. Bonne future lecture !

    Posté par erzébeth, mardi 22 décembre 2009 à 20:31
  • Un roman sympa même si je l'aurais souhaité un peu plus abouti

    Posté par Stephie, mardi 22 décembre 2009 à 22:41
  • Your accent's sweet and endearing and fuck them cause I've go the same. Toulouse <3

    Posté par Ofelia, mercredi 23 décembre 2009 à 00:00
  • I've got et pas I've go... saleté de clavier.

    Posté par Ofelia, mercredi 23 décembre 2009 à 00:00
  • J'aime toujours autant la plume de Gaiman... et il est terrible ce roman... quelle désillusion de réaliser que ce qu'on voudrait par dessus tout n'est peut-être pas si bien que ça!!!

    Posté par Karine:), mercredi 23 décembre 2009 à 03:19
  • * Stephie, ah oui, tu es restée sur ta faim ? Il faut dire qu'il se passe aussi beaucoup de choses en peu de pages, il aurait pu rallonger ça sans que ça devienne pénible, le sieur Gaiman.

    * Ofelia, ouais tu as raison, non mais merde, hein. Surtout que franchement, j'ai pas l'accent (toi non plus, il me semble), ça ressort juste sur certains mots. Là, j'avais eu le malheur de dire "plus ou moinsss", ce qui a fait marrer le gars.

    * Karine, mais je reste convaincue que les portes cachées ne mènent pas toutes à des univers aussi sombres, il y a des souhaits qui se réalisent et qui sont encore mieux que ce qu'on espérait...

    Posté par erzébeth, mercredi 23 décembre 2009 à 19:32
  • Il ressort beaucoup que je suis émue ou en colère ou fatiguée. Et au quotidien il s'entend sur les mots du genre "rose" ou "saute" ou "jaune" etc.
    Je te maile demain ma Copine, avant le départ mais de toute façon j'emporte mon portable avec moi (c'est une exension de moi, il supporterait pas la séparation)

    Posté par Ofelia, mercredi 23 décembre 2009 à 19:59
  • Vous allez me donner envie de redonner une chance à Gaiman. C'est totalement inadmissible, si je dois aimer tous les auteurs, je ne vais jamais m'en sortir.
    Sinon, j'ai pensé à toi en écoutant "le Masque et la Plume" dimanche. Ils ont dit de très jolies choses sur Anna Gavalda.

    Posté par Lilly, mercredi 23 décembre 2009 à 22:05
  • Il y a du Christmas Tea à la machine? C'est grand luxe! Courage, courage!

    Posté par Mo, mercredi 23 décembre 2009 à 23:50
  • Ce n'est pas la saison des chatons. Je sais de quoi je parle, ça fait des mois que je traque la bête rare.
    Merry Christmas, jeune fille à accent (je te confirme que les Nordistes ont un peu de mal avec l'accent rooose, mille fois pardon).

    Posté par Fantômette, vendredi 25 décembre 2009 à 19:04
  • * Ofelia, hum, après grande expertise de ma part, je suppose donc que tu as plus l'accent que moi. Il est très, très faible de mon côté, quasi-inexistant. Après, j'ai les expressions du sud, c'est vrai (putain - viteuf - chocolatine...).

    * Lilly, je suis flattée que tu aies pensé à moi ! Je n'écoute jamais "Le masque et la plume", je devrais peut-être y remédier...
    Par contre, non, il faut absolument garder une liste d'auteurs qu'on n'aime pas. Un genre de bouclier. Même si les autres aiment cet auteur que tu n'aimes pas (ex au hasard : Jane Austen).
    Quel(s) livre(s) de Gaiman avais-tu lu ?

    * Mo, ils savent gâter le personnel...! Mais il paraît que le cappuccino est meilleur du côté public (je testerai). On vous bichonne aussi

    * Fantômette, il n'y a jamais de chatons en hiver, les derniers arrivent à la limite en septembre, mais plus tard, hum, non. Va falloir attendre le printemps, maintenant !
    Joyeux Noël à toi aussi, en espérant qu'à la place d'un chaton, tu auras reçu au moins un livre...!

    Posté par erzébeth, vendredi 25 décembre 2009 à 19:56
  • "Stardust", je ne l'ai même pas fini.

    Posté par Lilly, lundi 28 décembre 2009 à 12:37
  • * Lilly, ben, écoute, quelque part, je comprends presque. Est-ce que tu as lu "Princess Bride" de Goldman ? Je ne peux pas m'empêcher de rapprocher ces deux livres - le second étant considéré comme un livre très drôle qui m'a presque ennuyée.
    Mais celui-ci, "Coraline", est vraiment sympa. Je te l'aurais volontiers prêté, si mon bouquin n'était pas à 700 km de là. Tu vois ma générosité, un peu

    Posté par erzébeth, lundi 28 décembre 2009 à 21:16
  • je n'ai vu que le film, et je me souviens que la fin super classique m'a vraiment déçue, malgré un début très original. Sauf que je ne me souviens plus trop de la fin à part qu'elle tue l'araignée géante. Je crois que je m'attendais à avoir une morale aussi, et que comme tu le dis, il n'y en avait pas vraiment. Ca ne m'a pas tellement donné envie de découvrir Neil Gamman...

    Posté par camille, mardi 29 décembre 2009 à 13:55
  • * Camille, oh, le dessin animé a peut-être un peu édulcoré le texte d'origine, j'espère quand même que tu ne resteras pas sur cette impression-là si tu as l'occasion un jour de croiser Gaiman !
    Par contre, c'est angoissant, parce que je ne me souviens pas de l'araignée. Soit je n'ai aucune mémoire (et ça me fait peur), soit ça a été modifié dans le film. Hélas, je penche pour la première solution (je me souviens d'un genre de monstre, bon, c'est déjà ça).

    Posté par erzébeth, mardi 29 décembre 2009 à 20:38

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