N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

lundi 11 janvier 2010

« Rien de saint ne tombe du ciel »

Un mardi pluvieux, alors que je portais innocemment une jupe (ce détail n'a aucun intérêt pour la suite de l'histoire, mais c'est tellement rare que j'en mette que je voulais le souligner) et que je rentrais sans aucune arrière-pensée dans une librairie (aucun mensonge dissimulé dans ce bout de phrase, promis), la personne que j'accompagnais, appelons-la Rochefort pour des raisons de commodité, s'est tournée vers moi en me disant "Je t'offre un livre."
"Non."
J'ai été Miss Négation de 1996 à 1999, croyez-moi, quand je refuse quelque chose, on sent vite que ce n'est pas négociable (et remarquez au passage comme je suis malpolie, je n'ai même pas dit non merci. Ca annulerait la sécheresse de la réponse, en réalité).
J'ai entendu un léger agacement de la part de Rochefort, mais j'ai persisté. Longtemps. J'ai regardé les livres comme si c'étaient des sushis - c'est-à-dire, avec aucune lueur d'envie dans le regard.
J'aime pas les cadeaux.
Finalement, devant l'air désespéré (pas moins) de Rochefort, j'ai accepté un compromis : "Si tu choisis pour moi, j'accepte que tu m'offres un livre."
Vous auriez dû voir Rochefort tourner autour des livres, l'air concentré et perdu à la fois (je suis horrible, je le reconnais). Finalement, Rochefort a attrapé un roman, en a lu la quatrième de couverture, a réfléchi quelques instants et a décidé que ce serait celui-là, l'élu du jour.
Un livre sans titre.
(ne cherchez pas, la dernière phrase n'est compréhensible que par deux personnes dans le monde, et vous n'en faites pas partie).

Et que le vaste monde poursuive sa course folle vers d'infinis changements
Colum McCann (Let the great world spin, 2009)
traduit par Jean-Luc Piningre, Belfond, 2009
431 pages

http://image.radio-france.fr/franceinter/_media/diff/490033301.jpg

Ici, comme ailleurs, tout est question d'équilibre.
Se rattraper quand on sent la chute proche. Fermer les yeux et continuer d'y croire.

« New York, a-t-elle soupiré en me regardant. Tous ces gens. Vous êtes-vous jamais demandé ce qui nous fait tenir ? »

Imaginez un funambule qui se lancerait le défi incroyable de marcher dans les airs, 415 mètres au-dessus du sol. Voyez cet homme qui veut traverser la distance qui sépare les Twin Towers, juché sur un câble d'acier. C'est le matin, tôt. Un matin d'août 1974.
Evidemment, même lorsqu'un événement de cette taille se prépare, le vaste monde poursuit sa course folle. Comme le dit l'épigraphe de ce roman :
« Les vies que nous pourrions vivre, les gens que nous ne connaîtrons jamais et qui n'existeront pas, tout ça est partout. C'est le monde. » [Aleksandar Hemon]

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Philippe Petit, août 1974
La couverture du roman illustre d'ailleurs son exploit de funambule

Et pourtant, en cet été new yorkais, on va faire la connaissance de ces gens qu'on croise sans les voir. Alors que le funambule met en place ce qui va être un grand exploit, la course folle du monde s'arrête sur d'autres personnages, nous présente quelques âmes parmi d'autres. Pourquoi elles ?
Peu importe. C'est la vie.
Corrigan est un Irlandais qui vient vivre sa foi dans le Bronx, en laissant les prostituées utiliser ses toilettes. Parce que ces femmes détruites méritent bien de se reposer de temps en temps, avant de retourner en enfer. Parmi elles, Tillie et Jazzlyn, respectivement mère et fille.
Ciaran, le frère de Corrigan, décide lui aussi de découvrir l'Amérique; il la voit d'abord par le regard de son frère, cet homme prêt à se saigner pour offrir un instant de décence à ceux qu'ils croisent, quels qu'ils soient. Prêt à se faire tabasser sans se défendre.
Claire a un coeur en forme de puzzle depuis que son fils est mort, au Vietnam. La nuit, tâtonnant dans l'obscurité, elle se faufile jusqu'à la lumière jaune du réfrigérateur, et parle à ce disparu qui lui manque tant. Parce qu'il y a des deuils impossibles à faire, elle rejoint un groupe de femmes qui ont toutes perdu au moins un enfant dans cette saleté de guerre. Parmi elle, Gloria, l'Africaine à la vie si modeste.
Il y a ce jeune couple, responsable d'un accident mortel sur l'autoroute, ce jeune couple qui a démarré avant l'arrivée des secours. Parce que le mari, Blaine, ne pensait qu'à ses peintures, et non pas à cette jeune femme qui venait de traverser un pare-brise avant de s'effondrer, si loin, sur la route.
Il y a ces informaticiens, à l'autre bout du pays, qui tentent vainement de comprendre ce qu'un homme peut bien faire au sommet du World Trade Center.
Il y a ces voix, d'échos en échos, qui se cristallisent en une mosaïque de vies disparates et pourtant unies par des liens sacrés, ceux de la peur, du courage, du désespoir et de l'amour.

« La peur, c'est comme la poussière, ça flotte dans les airs. Tu te balades et tu ne vois rien, tu ne fais pas attention, mais elle est là, elle s'infiltre partout, recouvre tout. On la respire, on la touche, on la boit, on la mange, elle est tellement fine qu'on ne la remarque pas. Mais elle nous habille. Oui, je veux dire qu'on a peur. Il suffit de rester immobile une seconde, et elle est là sur nos visages, sur la langue. Si on faisait attention, on sombrerait dans le désespoir. Mais pas question de s'arrêter, on avance, il faut avancer.
- Vers quoi ?
- Je n'en sais rien, c'est bien le problème. »

Et que le vaste monde... est un ensemble de chuchotis qu'on adresse à votre oreille et qui vous émeut par sa profondeur. Après avoir craint une ambiance caricaturale (un prêtre irlandais qui sauve les pauvres prostituées noires et qui tombe éperdument amoureux alors que sa religion le lui interdit, personnellement, ça me fait presque peur), Colum McCann a su me mettre en confiance, comme s'il m'invitait à m'installer dans un grand fauteuil confortable, et qu'il faisait défiler devant moi des spectres de vies apparemment anodins, mais qui créent pourtant toute la richesse et toute la diversité du monde.
Tant qu'on reste anonyme, une figure dans la rue, on ne vaut rien. On n'existe pas. Mais si l'on sort de cet anonymat, on devient tous précieux, unique, intéressant (je m'avance beaucoup en écrivant tous, mais vous avez l'habitude, je m'emporte dès que je suis derrière un clavier).
C'est de cela qu'il s'agit, dans ce roman. D'une rencontre à l'autre. Un orchestre de chagrins, une symphonie d'espoirs.
Il y a des passages, des chapitres, qui heurtent plus que d'autres. Parce que j'étais immergée dans le récit et parce que je me sentais moi-même en équilibre à ce moment-là (mais ne le suis-je pas constamment ?), la partie qui englobe le deuil de Claire m'a effroyablement pincée le coeur. Surtout que cela arrivait après le décès d'un autre personnage... et que ces morts successives effraient plus qu'autre chose. Le malheur suinte vraiment de certaines pages; l'auteur se cache parfois derrière quelques facilités (notamment stylistiques), quelques poncifs, mais il arrive lui-même à équilibrer son discours, entre pathos et férocité.
Si l'on écoute bien, si l'on prend le temps de s'arrêter, on entendra un petit bruissement qui émane du livre; ce n'est rien, c'est juste son âme qui murmure. Ecoutez-la... Elle ne vous dévoilera pas de grands secrets, mais elle cache quand même quelques trésors.

« La vie éternelle, le paradis, le miel et la gloriole, il s'en fichait. C'était pour lui le vestiaire de l'enfer. Ce qui le consolait dans la vie réelle, c'est qu'en scrutant bien l'obscurité, on parvenait à distinguer une lueur, abîmée et meurtrie, mais une lueur quand même. »

D'autresavis - avec notamment Amanda que je rejoins volontiers (même si au final, ma balance est bien plus positive que la sienne) et Ys qui, hum, a abandonné en cours de lecture.

Et merci à Rochefort, qui sait admirablement choisir les livres. Même quand c'est fait totalement par hasard.

Posté par erzebeth à 09:00 - lecture - Commentaires [26] - Permalien [#]

Commentaires

    C'est superbe. Tu as ce don de transcender n'importe quelle de tes lectures. Ah si tu écrivais un roman ou une nouvelle ou de la poésie... tes mots me remuent, à chaque fois tu fais mouche.
    Tu me donnes envie de lire chacun des livres dont tu parles.
    Ça va pas être possible là.

    Posté par Ofelia, lundi 11 janvier 2010 à 09:19
  • "Voyez cet homme qui veut traverser la distance qui sépare les Twin Towers, juché sur un câble d'acier. C'est le matin, tôt. Un matin d'août 1974."

    Bof, c'est un peu facile.
    S'il l'avait fait un certain 11 Septembre, là oui, j'aurais dit qu'il avait des tripes.

    Posté par zaph, lundi 11 janvier 2010 à 11:39
  • Ce qui est génial avec toi c'est que tu me ferais lire des billets sur le Bottin. (Oui, je dis encore Bottin, que veux-tu, je suis vieille.)
    Mais de là à lire le livre, il y a un pas que je ne franchirai pas, parce que j'ai peur du vide. )

    Posté par fashion, lundi 11 janvier 2010 à 15:55
  • Je préfère ton billet au livre de McCann, c'est définitif !

    Posté par Ys, lundi 11 janvier 2010 à 18:37
  • Bon, ben il est sur le top de ma PAL et d'autre part on y parle du Vietnam, et puis j'adore le titre, et la collection, et puis tu en parles bien, alors je crois que je vais le lire tout de suite, tiens.

    Posté par May, lundi 11 janvier 2010 à 19:17
  • Je suis d'acccord avec Ofelia, tu es une horrible tentatrice qui sait abominablement bien parler de ses lectures. Et ne rougis pas!

    ps: Stefan enchâsse merveilleusement!

    Posté par chiffonnette, lundi 11 janvier 2010 à 20:07
  • Toujours cet enchâssage mystérieux

    Malgré le titre, malgré ta chronique, je hoche la tête dubitative. Tsss, tsss, non pas pour cette fois. Et pourtant la couv' me fait de l'oeil depuis un moment. Mais trop de misère, ce n'est pas pour moi. Définitivement.

    @Fashion : et que dis-tu si tu ne dis pas "bottin" ? Un bottin, c'est un bottin.

    Posté par Fantômette, lundi 11 janvier 2010 à 21:12
  • Vous avez qu'il y a des gens qui n'utilisent plus de bottin, mais pour qui le comble de la modernité est encore le minitel ? Si, si j'en connais. Il y a donc encore pire que Fashion !
    Sinon c'est vrai que tu en parles bien, parce qu'on sent qu'il y a eu une vraie rencontre entre toi et ce roman, une vraie émotion. Mais comme Fantômette, je saurai être forte !
    Et je suis bien contente de voir ton 1% avancer..

    Posté par levraoueg, lundi 11 janvier 2010 à 21:25
  • tout le monde me fait envie avec ce roman, à chaque billet que je lis je me dis "mais oui, vas y, lis le!" et à chaque fois que je le prends entre mes mains, je le repose et me tourne vers autre chose... c'est une force que je n'explique pas!!!

    Posté par Emeraude, lundi 11 janvier 2010 à 22:30
  • Zaph est horrible ;o)) (mais je suis morte de rire)

    Sinon, je trouve encore une fois ton billet superbe. J'ai lu le début du livre, puis je l'ai laissé chez mes parents, et là j'ai très envie de le reprendre. Il est pour bientôt.

    Posté par Lilly, lundi 11 janvier 2010 à 22:31
  • Malgré les noimbreux billets, ce roman ne me tente tjs pas... et je n'arrive jamais à retenir de quoi ça parle... je pense qu'il vaut mieux pour moi aller voir ailleurs... !

    Posté par Choco, mardi 12 janvier 2010 à 00:00
  • magnifique billet ta balance est plus positive que la mienne, c'est vrai, je n'ai pas eu la même émotion que toi, tout en ayant beaucoup aimé ce roman. En toute cas j'ai envie d'aller lire un autre livre de cet auteur

    Posté par amanda, mardi 12 janvier 2010 à 08:30
  • Le titre est sublime (traduction exacte, d'ailleurs?), ton billet fort tentant, mais il me semble y avoir chez McCann une noirceur que je n'ai pas du tout envie de rencontrer pour le moment.
    Et je confirme ce que dit Levraoueg à propos du minitel!

    Posté par Mo, mardi 12 janvier 2010 à 15:03
  • * Ofelia, me faire une telle déclaration, en pôle position des commentaires, ça me fait effroyablement rougir.
    Et si le billet est "bon", c'est grâce au livre, qui m'a inspirée Merci beaucoup, en tout cas.

    * Zaph, t'as raison, c'est rien qu'une mauviette, finalement. Pas de quoi écrire un roman autour de ça

    * Fashion, quelle excuse foireuse que celle de la peur du vide !!
    Et moi, j'aime le bottin. Enfin, j'aime le mot. Peut-être que j'écrirai un billet dessus, un jour, va savoir. Et je te le dédicacerai )

    * Ys, tant de bon goût me remplit d'aise !!
    (et de prétention, aussi, tiens)

    * May, toute la partie sur cette mère orpheline de son fils est vraiment émouvante. J'espère que ça te plaira...

    * Chiffonnette, tu es gentille, merci !! Je pense que ce roman pourrait te plaire, en plus...

    * Fantômette, il y a de la misère mais pas que. Il y a aussi des gens qui se (re)construisent, qui espèrent, qui aiment. C'est beau, n'est-ce pas ?

    * Levraoueg, toi, tu as le droit de résister, tu as déjà lu tellement de nouveautés ! Tiens, va falloir que je mette ma page du challenge à jour (déjà que j'oublie tou-jours de mettre le logo dans mes billets...)

    * Emeraude, ce n'est pas encore l'heure de la rencontre, tout simplement ! Mais j'espère que ça viendra

    * Lilly, Zaph n'est définitivement pas fréquentable
    Il me tarde de connaître ton avis sur ce roman, ça m'intéresse d'avoir ton point de vue !

    * Choco, il y a tant à lire que ce serait effectivement dommage de se forcer !

    * Amanda, même effet que toi, j'ai envie de lire d'autres romans de McCann pour savoir s'il a toujours ce style-là... ou pas. Parfois, je me plonge physiquement et moralement dans un roman, ça a été le cas ici. Autant dire que c'était bien déprimant

    * Mo, j'ai mis le titre original en haut du billet, mais je ne sais s'il est au complet. La noirceur peut être aussi perçue de manière caricaturale, c'est vrai que l'auteur est souvent sur le fil... ça a marché sur moi, mais si on n'y croit moins, l'ensemble doit paraître moins noir.

    Posté par erzébeth, mardi 12 janvier 2010 à 20:20
  • Malgré la grande qualité de ton billet qui met en avant toute ta passion pour ce livre, je vais attendre qu'il sorte en poche pour me décider à le lire ... où pas ! J'ai lu et entendu tant d'avis contraires, que je ne sais plus du tout où me situer su l'échelle de ma volonté de le découvrir !

    Posté par Nanne, mardi 12 janvier 2010 à 21:57
  • * Nanne, je comprends, les avis divergents finissent par embrouiller plus qu'autre chose... tu verras bien si, plus tard, tu ressens l'envie de découvrir cet univers-là... Et si tu ne veux pas prendre de risque, il reste toujours les bibliothèques !

    Posté par erzébeth, mercredi 13 janvier 2010 à 20:38
  • Hum, je viens de voir, pour le titre original... Il faut vraiment que je fasse plus attention en lisant les billets!!!

    Posté par Mo, mercredi 13 janvier 2010 à 22:43
  • Mouaif, les gens qui se reconstruisent après un séisme existentiel, quand je sors du boulot, tu vois... comment dire... il faut vraiment tout le talent de Pat CONROY pour m'y amener.
    A part ça, il ne neige plus. Tu vois, quelque chose a changé.

    Posté par Fantômette, jeudi 14 janvier 2010 à 19:22
  • Anne, ma soeur Anne

    Ben dis donc, tu vois plein de choses, toi. Tu vois.

    Posté par Fantômette, jeudi 14 janvier 2010 à 19:24
  • * Mo, on ne peut pas retenir toutes les infos d'un seul billet, va ! Puis je ne suis pas sûre que le titre en vo soit complet, là, donc ta question était légitime quoi qu'il se passe

    * Fantômette, mais la reconstruction, justement, ça fait rêver, non ? Non ?
    Ok, je n'insiste plus.
    Ici, toute la neige a fondu. Ca fait du bien. Mais c'est pas le changement que j'attendais, hélas (je suis compliquée).
    Par contre, qu'est-ce que la pauvre Anne vient faire là-dedans ? On dirait qu'elle est myope.

    Posté par erzébeth, jeudi 14 janvier 2010 à 20:25
  • Tu écris tellement bien, vilaine tentatrice!

    Posté par casanova, vendredi 15 janvier 2010 à 10:04
  • * Céline, tu es bien trop gentille !
    Parfois, certains livres m'inspirent... mais vraiment, hum, parfois.

    Posté par erzébeth, vendredi 15 janvier 2010 à 18:40
  • Pour la reconstruction, c'était plutôt rapport à mon boulot. J'ai très peur des psychologisations à deux balles, et la misère, bon ben hein...

    Posté par Fantômette, samedi 16 janvier 2010 à 18:39
  • * Fantômette, ah d'accord, je comprends mieux. Bon, alors, ça ne te conviendra pas, je crois que c'est trop léger ou trop caricatural pour convaincre une professionnelle de ton genre.

    Posté par erzébeth, samedi 16 janvier 2010 à 20:43
  • Bon... J'aime le titre. Mais les avis sont mitigés... je ne sais pluuuus!!!

    Posté par Karine:), mardi 19 janvier 2010 à 05:01
  • * Karine, wait & see ! Tu verras bien, déjà, quand il sortira en poche, si ça te fait encore envie... ou si tu as tout oublié sur ce roman... la sélection se fera avec le temps !

    Posté par erzébeth, mercredi 20 janvier 2010 à 20:08

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