N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

lundi 31 mai 2010

« Un grumeau de farine dans la pâte à crêpes de l'univers »

Quatrième étage
de Nicolas Ancion
Le grand miroir, 2006 – Pocket, 186 pages

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« Louise vit seule dans son appartement vieillot et, quand le tram pénètre sous la gare du Midi, elle se dit que vivre seule c'est un peu comme vivre tout court, c'est la manière dont on regarde les choses qui fait la différence. »

(quand j'étais petite, j'avais des lunettes de soleil teintées en rose; je les ai perdues depuis)

On pourrait dire que c'est une histoire qui se passe en hauteur, et pourtant, ce que j'en retiens, c'est la noirceur des caves et l'hostilité de la ville. Le quatrième étage deviendrait alors, en quelque sorte, un refuge - encore que, cela dépend pour qui...
Deux histoires se succèdent : celle de Serge, un quidam parmi d'autres, jusqu'à ce qu'un de ses amis soit fauché par un bus devant lui. L'ami venait de lui demander s'il croyait à la chance. Quelques heures plus tard, alors qu'il voulait apprendre ce décès à l'oncle du défunt, il se retrouve à "réparer" une chasse d'eau, au quatrième étage d'un immeuble sans ascenseur.

« Au quatrième, il n'y avait pas d'ascenseur. Aux autres étages non plus, d'ailleurs. Mais au quatrième, c'est pire qu'au premier. Mais moins grave qu'au sixième. C'est toujours ainsi dans la vie : il y a mieux et il y a pire. »

Où l'on apprend qu'une fuite dans une salle de bain peut finalement changer une vie. Voire deux.

Puis il y a l'histoire de Thomas et Marie, ce Thomas qui cache sa déchéance à sa femme malade, incapable de se lever du lit. Leur chambre est le dernier îlot agréable dans leur vie, à tous les deux. Derrière la porte de chambre, il y a les clandestins que Thomas héberge pour payer son loyer. Derrière la porte de l'appartement, au quatrième étage, il y a Bruxelles la putride où il faut voler, ruser, apitoyer pour obtenir ne serait-ce qu'une pizza - le repas de Marie. Lui, Thomas, non, se retient. Par amour.

Où l'on apprend que la vie ne semble rien apporter de bon. Rien. Ou presque.

Et finalement...
(oui, c'est un suspense digne de Guillaume Musso. Moi aussi, si je voulais, je pourrais écrire des romans qui se vendraient beaucoup, beaucoup. Mais par modestie, je préfère persister dans mon dur labeur quotidien).

Il y a donc deux intrigues qui se regardent jusqu'à finalement se croiser de manière incroyable  (comptez sur moi pour garder le silence); le problème étant que, dans ces deux intrigues, il y en a une qui m'a presque énervée par son invraisemblance, sa noirceur exagérée, ses descriptions improbables - curieusement, je n'ai pas du tout accroché à l'histoire de Thomas et Marie. C'est magnifiquement romantique de cacher la vérité à sa femme mourante, mais c'est malheureusement une forme de romantisme qui me hérisse. La situation est tellement rocambolesque, caricaturale que c'était "trop" (l'immeuble tombe en ruine, le propriétaire est immonde de vieillesse et de crasse, Thomas héberge une dizaine de clandestins dans son petit appartement, et sa chasse à la nourriture est tellement bestiale, crasseuse, qu'on se croirait au XIXe siècle) (mais après, cela, je juge sans connaître. Mais Bruxelles ressemble-t-elle vraiment à ce portrait inquiétant ? je me permets d'en douter). Même le style d'écriture me plaisait moins que celui de l'autre histoire.
Celle-ci, celle qui concerne Serge et sa chasse d'eau (et son errance dans l'appartement vide, où tout lui projette l'image d'une jeune locataire fortement attrayante), est tout aussi improbable et pourtant, la "licence poétique" a fonctionné sur moi. Allez comprendre. Son copain se fait faucher sous ses yeux, il pique une voiture de police, il ne parvient pas à prévenir l'oncle mais accepte un travail de plombier, il rencontre deux petites vieilles atypiques qui hébergent chez elle un ours empaillé, et il fouille de fond en comble l'appartement où il est censé faire sa réparation... Oui, c'est absurde, mais l'auteur a su dissocier deux formes stylistiques, et celle qu'il utilise pour accompagner Serge prend bien la forme de ses pensées : autant dire qu'on a droit à des phrases qui peuvent faire une page entière, qui partent dans tous les sens, qui reflètent bien l'absurde et l'instantané de l'esprit humain. Je l'ai trouvé touchant, Serge. Paumé. Ce n'est qu'un loser parmi tant d'autres, mais comme tous les petits losers de son espèce, il y a quelque chose à sauver chez lui.

L'ensemble m'a donc paru inégal, mais charmant, et prenant. Quatrième étage est un petit roman efficace, qui mérite d'être découvert.
Alors, pour ça, merci à
Yspaddaden d'en avoir fait un livre-voyageur !
Zappy
en garde un souvenir mitigé, mais ce qui est drôle, c'est qu'on pense à peu près l'inverse (les premières pages m'ont emballée, et le style plus classique ne m'a pas atteinte). Je suis persuadée que Bookomaton en avait parlé aussi, mais aurais-tu supprimé ton billet, coquine ?

Posté par erzebeth à 10:00 - lecture - Commentaires [10] - Permalien [#]

Commentaires

    La maraude a supprimé son billet, rien que pour t'enquiquiner (ricanement démoniaque) !!!
    Sinon, je partage ton avis. Et puis je trouve que Nicolas Ancion a le sens de la formule, du trait qui fait mouche, mais je préfère ses nouvelles à ses romans.

    Posté par Bookomaton, lundi 31 mai 2010 à 10:12
  • C'est tout à ton honneur d'avoir renoncé à une carrière à la Musso.

    Posté par Madeline, lundi 31 mai 2010 à 22:49
  • Si tu te lances dans la production de Harlequin, promis, je m'y mets, parce que ça va devenir interessant Quant à Ancion, je note malgré les bémols (j'aurai juste moins d'attente !). Je crains un peu le style, les phrases d'une page tout ça... mais ça se passe à Bruxelles, alors... il m'en faut peu oui

    Posté par Pickwick, lundi 31 mai 2010 à 23:38
  • Pas aussi charmée que moi je crois, finalement j'ai un petit coeur tendre qui a fondu sous cette histoire d'amour très romantique, oui, mais aussi douloureuse et pas clichée à mes yeux. T'ai envoyé l'adresse de la personne suivante ?

    Posté par Ys, lundi 31 mai 2010 à 23:40
  • Tu sais, tu peux en retrouver des lunettes teintées de rose. En forme de coeur même, si tu veux. Rien de tel pour écrire des Harlequins!
    En tout cas je ne pense pas lire ce livre, mais je suis contente d'en savoir un peu plus sur cet auteur (sans m'être trop bougé les fesses)(c'est ça ce qui est merveilleux avec la blogo)

    Posté par casanova, mardi 1 juin 2010 à 08:46
  • Tout comme casanova (je me bouge encore moins les fesses ! )
    Et j'adore la citation ;o))

    Posté par Lilly, mardi 1 juin 2010 à 09:25
  • Je suis triste que tu ne sois pas plus emballée que ça. Mais je ne l'ai pas lu celui-ci.

    Posté par Manu, mardi 1 juin 2010 à 20:38
  • * Bookomaton, tu n'es qu'une tricheuse
    Et je suis d'accord, N. Ancion a un bel art de la formule, c'est vraiment agréable de lire une plume assez inventive et pétillante. Je tenterai ses nouvelles !

    * Madeline, je te remercie profondément. Je le regretterai sans doute un jour, mais en même temps, la flemme d'écrire 300 pages sur rien.

    * Pickwick, attention, les phrases d'une page ne sont pas celles de Proust, hein ! C'est juste qu'il oublie de mettre des points, et les remplace par des virgules. Ca permet vraiment de suivre le cours des pensées de Serge, moi j'ai adoré.
    Par contre, Bruxelles y est, hum, peu chatoyante. C'est le moins qu'on puisse dire

    * Ys, ah, je savais qu'on te démasquerait un jour ! Tu es une femme romantique ! Au coeur de sucre ! Hé, hé, hé...
    (et je suis bien charmée quand même; la preuve : j'ai essayé ensuite de lire un EES qu'on m'a prêté, j'ai pas réussi )

    * Casanova, en forme de coeur, je crois que je vais pas assumer.
    Pour l'auteur, je t'ajoute qu'il est belge, qu'il a surtout écrit des nouvelles, qu'il a l'air gentil tout plein. Un bon petit auteur contemporain, quoi - et la formule n'est pas péjorative du tout.

    * Lilly, c'est bien les filles, moi aussi je déteste les activités physiques
    La citation est vraiment amusante, et incisive !

    * Manu, oh, j'ai vraiment dû trop insister sur les points noirs, parce que j'ai quand même bien aimé. Vraiment bien aimé. Je l'ai lu le week-end dernier, c'était vraiment agréable; c'est juste le rapprochement des deux histoires qui m'a un peu déçue, mais ça vaut vraiment le coup de le lire. Si, si !

    Posté par erzébeth, mardi 1 juin 2010 à 21:35
  • Oooooooh... je veux lire un roman Musso-Erzébéthesque moi!!! Je serais bien bien curieuse de voir ça! Quant à celui-ci... je pense que je passe!

    Posté par Karine:), mardi 15 juin 2010 à 22:00
  • * Karine, j'adorerais écrire ça, ça m'apporterait plein d'argent ! Mais je n'ai aucune imagination, hélas (ceci dit, Guillaume M. non plus, mais n'entrons pas dans les détails).
    Dommage pour ce livre-ci, il était bien !

    Posté par erzébeth, mercredi 16 juin 2010 à 22:09

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