N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

lundi 28 juin 2010

« Pour réduire ce feu, il faudrait le déluge »

Déluge
d'Henry Bauchau
Actes Sud, mars 2010
170 pages

http://ecx.images-amazon.com/images/I/51ksBHRIuWL._SL500_AA300_.jpg

Il y a quelque chose d'émouvant à tenir entre ses mains ce qui sera sans doute le dernier roman publié du vivant d'un auteur. Henry Bauchau, 97 ans, ne change pas; il continue de graviter autour des thèmes qui lui sont chers, et qui ont alimenté son oeuvre et sa vie.
Ne me demandez pas une présentation formelle de Déluge; ma lecture un peu brouillonne remonte il y a plusieurs semaines.
J'ai lu ce Déluge comme chacun des autres livres qui me passent sous les yeux - un crayon à la main. Incapable de lire autrement. Avant de commencer à écrire ces quelques lignes, j'ai relu les passages que j'ai encadrés, ceux que j'ai commentés; et mes commentaires, heureusement rares, ne sont pas forcément élogieux.

« Je fais ce que je peux là où il me semble pouvoir sauver quelque chose. »

Il vous suffit de savoir qu'il est question ici d'art et de maladie. De folie et d'espérance. Il y a cette femme, Florence, submergée par une grave maladie qui l'a fait quitter Paris pour se reposer (mourir ?) en provence. Elle y rencontrera Florian, un peintre un peu fou pris par le désir de brûler ses dessins, ses toiles. Si Orion était là, il qualifierait Florian de bazardifié - mais, qu'on ne s'inquiète pas, Orion est bien présent dans ce roman-ci, son fantôme rôde avec une insistance un peu trop appuyée. Florian, ce serait un Orion adulte. Un homme foutu, suivi par une thérapeute mystérieuse (elle est elle-même à Paris) qui rappelle, là encore, quelques autres personnages de la vie et de l'oeuvre d'Henry Bauchau (je n'entre pas dans les détails, par fatigue et par paresse).
Qu'ajouter ? D'autres figures (masculines, féminines), gravitent autour de Florian et Florence, il y a les hommes du port et les amies féminines, il y a, en quelque sorte, des repères de la vie normale à quoi se raccrocher quand l'oeuvre prend trop de place. Car l'idée, l'inspiration, la voici : Florian veut peintre une immense toile, une fresque qui illustrerait le Déluge, et qui serait peut-être détruite par le feu ensuite. Seulement, c'est un travail qui ne peut être accompli seul; d'où la (forte) présence de Florence, d'où les autres figures qui gravitent autour d'eux.
On sent, irrémédiablement, que les deux protagonistes s'enfoncent dans une destruction respective avec ce travail; il s'agit clairement de peindre pour vivre - initialement, Florence est une "lettrée", ce qui la tourne plus aisément vers l'écriture mais, incapable d'exprimer ce qu'elle aimerait partager, Florian l'aide à se tourner vers la peinture. Peindre, c'est dire - et c'est entendre.

Ce que je vous raconte est d'une platitude désolante; la faute à ma mauvaise mémoire, et à ma mauvaise volonté aussi sans doute. Je n'ai pas été la seule à être déçue par ce Déluge qui semble ressasser des thèmes fortement bauchaliens sans y ajouter une quelconque profondeur - je ne dis pas pour autant que c'est un livre inutile, un livre raté. Mais ce qui y est dit, a déjà été mieux dit ailleurs, par Henry Bauchau lui-même. Il suffit de lire L'enfant bleu pour en être convaincu; Florian ne peut prétendre à la même force et à la même profondeur qu'Orion.
Là où le bât blesse, sans doute, c'est qu'on sent que Déluge est une oeuvre de fiction, une oeuvre fantasmée. Là où d'autres romans puisaient dans l'autobiographique, ou dans le sensible (Henry Bauchau n'a jamais choisi les thèmes de ses romans à la légère, même quand il a récrit Oedipe et Antigone, c'était un besoin assourdissant pour lui, c'était une rencontre qui devait se faire et qu'il ne pouvait ignorer. Et s'il a choisi ces personnages mythiques-là, ce n'est pas par hasard. L'aveuglement du premier et la Lumière de la seconde, Henry Bauchau les connaissait au quotidien), Déluge veut regrouper trop de thèmes disparates en un nombre trop limité de pages. On n'a pas le temps de connaître les personnages. On n'a pas le temps de s'attacher, ni de comprendre. Et le propos de l'auteur est parfois discutable. Je raconterai, et tant pis si je dévoile un passage important en l'écrivant, je m'en fiche, que Florence guérit, comme par miracle, de sa grave maladie. L'oeuvre la sauve. L'amour, aussi.
Mais cette guérison si brusque, si soudaine, semble boîteuse; quelque chose coince. Peut-être qu'Henry Bauchau voulait se rassurer, ou peut-être voulait-il rassurer son lecteur. Mais à cette guérison, si invraisemblable, je préfère la déchirure et l'espérance. Je ne dis pas que la guérison est impossible - elle est essentielle, elle est réelle, elle ne peut que faire partie des buts de l'homme. Mais cette grave maladie qui s'évapore aussi vite, oh, non. Je n'y crois pas. Elle n'a pas de sens; cette guérison est trop profonde pour être vraie. Trop profonde.

Bien sûr, il y a de belles choses dans ce roman; il y a cet incroyable aveu amoureux de l'auteur envers la création artistique - en tant que réalisation de soi, en tant que catharsis. Il y a aussi, clairement, les regrets d'un vieil homme qui a dû abandonner la peinture au "profit" d'un travail sagement rémunéré; on sent qu'Henry Bauchau n'a jamais pu s'accomplir totalement, et qu'il projette beaucoup de lui dans cette fresque qu'il n'aura pu peindre que dans la fiction, un stylo à la main.

Déluge est une oeuvre étrange, où les personnages entretiennent des relations étonnantes (parfois ambigües), où le propos est parfois hasardeux. Mais cela reste Henry Bauchau, que les choses soient claires. J'ai lu ce roman en sentant une infinie douceur, à l'abri du reste du monde; il me restera précieux (le roman, pas le monde...) parce que son auteur est un compagnon fidèle, une lueur d'espérance quand le quotidien vacille un peu.
C'est un ami.
Et comment un ami pourrait-il me décevoir ?

« Le ciel qui se couvre annonce le début du déluge, et on voit que Florian pense malgré lui: Les hommes ne changeront pas. Ils seront toujours les mêmes, surchargés de désirs impossibles, et prêts à se précipiter, la tête haute, dans le malheur, les guerres et les famines. Ce que nous voyons sous le pinceau de Florian est triste, désespéré peut-être, mais admirable de force et de couleurs. Je pense : Oui, l'homme est quelque chose de terrible. »

Aujourd'hui, Chiffonnette vous parle du même livre.
Bellesahi et Hécate en ont déjà parlé, avec des mots bien plus justes (et positifs) que les miens. Ecoutez-les !

Posté par erzebeth à 10:00 - lecture - Commentaires [14] - Permalien [#]

Commentaires

    En effet, il rappelle étrangement (non, pas tant que ça en fait) "L'enfant bleu". J'ai failli prendre "Antigone" ce weekend, après avoir fini Kerouac et puis non, je sais que je l'aimer et le lire (trop) vite alors je repousse ce plaisir et j'attends.
    Tu es ma fournisseuse officielle en Bauchau alors je te fais confiance les yeux fermés.

    Posté par Ofelia, lundi 28 juin 2010 à 10:17
  • Cela fait au moins 12 ans que j'ai lu Antigone. J'avais eu le sentiment de rester dehors, de ne pas comprendre ce que l'auteur me proposait.
    Je pense que je vais réessayer Bauchau avec le boulevard périphérique. Déluge ne me dit rien
    En revanche je trouve que les couvertures de ses livres sont magnifiques. J'en ferais des objets de déco chez moi.

    Posté par May, lundi 28 juin 2010 à 11:50
  • Erzie, un bel article sensible, comme tu sais si bien les faire. Nous n'avons pas eu tout à fiat le même ressenti sur cette lecture, sans doute parce que pour moi elle a précédé celle de L'enfant bleu, et aussi parce que j'ai fait le choix de ne pas trop parler de ce qui m'avait un peu gênée dans la lecture de Déluge! Enfin, HB reste un essentiel, et c'est finalement tout ce qui compte et pour toi, et pour moi!

    Posté par chif, lundi 28 juin 2010 à 12:44
  • moi je n'ai qu'un mot à dire: Patriiiick

    Posté par Choupynette, lundi 28 juin 2010 à 15:06
  • Bauchau au Théâtre

    Bonjour je me permets de vous signaler notre spectacle "ON NE SAIT PAS" d'après le roman L'Enfant Bleu de Henry Bauchau, au Festival d' Avignon cet été.

    Du 8 au 31 juillet
    Espace Alya
    www.ecpacealya.com

    Bien à vous

    Aymeric

    Posté par pol, lundi 28 juin 2010 à 17:52
  • * Ofelia, mais je ne sais pas si "Antigone" te plaira, ta confiance me fait presque peur
    Celui-ci mériterait d'être lu *avant* "L'enfant bleu", parce qu'il esquisse des thèmes bien plus développés avec Orion, mais bon, c'est ainsi...

    * May, sa réappropriation d'Antigone est effectivement tellement personnelle qu'elle peut dérouter - mais c'est mon personnage mythologique préféré, et j'ai fondu en faisant sa découverte. "Le boulevard périphérique" permettra de voir une autre facette de l'auteur, c'est pas plus mal, mais c'est très particulier aussi. Beaucoup de lecteurs ont découvert Bauchau par ce livre-là, et ont été émus.

    Quant aux couvertures, elles sont généralement des oeuvres d'Orion (le vrai, celui qui existe réellement) ou de Bauchau lui-même (comme la couverture du "Boulevard", tiens). Là, c'est très beau mais j'ai été déçue de voir qu'on n'avait pas pris une de ses oeuvres (c'est Dali).

    * Chiff', tu es bien indulgente, merci beaucoup Je me demandais comment on pouvait percevoir "Déluge" sans avoir lu "L'enfant bleu" avant, tu imagines comme ton billet a fait mon bonheur !
    Un essentiel, oui, c'est le mot juste !

    * Choupynette, tu as raison : Patrick a un père formidable

    * Aymeric, merci beaucoup pour cette information dont j'étais déjà au courant; c'est une déception infinie pour moi de ne pas pouvoir y assister - surtout que la rencontre autour de M. Watthee-Delmotte m'aurait intéressée à un point inimaginable.
    J'espère que vous rencontrerez un public chaleureux !

    Posté par erzébeth, lundi 28 juin 2010 à 20:00
  • Je ne connais pas Orion. En revanche la couverture d'Antigone chez Acte Sud est une toile d'Odilon Redon, que j'adore.

    Posté par May, lundi 28 juin 2010 à 22:08
  • * May, heureusement que tu es là, effectivement, je n'ai écrit que des conneries sur les couvertures, puisqu'elles sont loin d'être *toutes* de Bauchau ou son ancien patient - il suffit aussi de voir l'édition Actes Sud d' "Oedipe", avec la magnifique vague d'Hokusai. Et tu as raison, la toile d'O. Redon est vraiment très belle

    Posté par erzébeth, mardi 29 juin 2010 à 18:48
  • Mais non voyons, l'essentiel c'est qu'on se complète

    Posté par May, mercredi 30 juin 2010 à 23:16
  • Quand je lis tes billets sur Bauchau, j'ai honte. Même si tu es déçue, on sent que ce livre vaut la peine d'être lu. J'espère avoir enfin le courage de lire "L'enfant bleu" avant la fin de l'année, mais j'ai peur qu'il ne me blesse...

    Posté par Lilly, jeudi 1 juillet 2010 à 11:53
  • "L'enfant bleu" est noté depuis pffff, je crois comprendre que c'est un livre par lequel on peut découvrir Bauchau... je dois dire que la happy end, la guérison, l'amour sauf, me refroidi un petit peu. Mais l'extrait que tu cites me donne un vraie envie de découvrir cet auteur.

    Posté par Pickwick, vendredi 2 juillet 2010 à 09:53
  • Je crois que Bauchau est l'auteur qui m'atteint le plus. Ses mots me font réfléchir et me rendent pensive. Jre n'ai pas tout lu de lui. L'enfant bleu m'attend...

    Posté par BelleSahi, dimanche 4 juillet 2010 à 12:38
  • je pas jre !

    Posté par BelleSahi, dimanche 4 juillet 2010 à 12:39
  • * May, ta positive-attitude me convient parfaitement

    * Lilly, de quoi as-tu honte ? La rencontre se fera quand ce sera le bon moment - et si ça ne vient jamais, ce n'est pas grave non plus. Oui, "L'enfant bleu" est un roman qui blesse : mais il contient aussi un baume consolateur. C'est très fort, mais vraiment tourné vers l'espoir et la vie.
    Mais je te comprends. Ne force rien, surtout.

    * Pickwick, si l'extrait te donne envie de découvrir Bauchau, je suis com-blée !! Commencer par "L'enfant bleu", oui, tu peux, mais sache que c'est son plus beau roman
    (avec "Antigone", dans un tout autre registre)
    Et je souris en écrivant ça, parce que ce jugement de valeur ne veut strictement rien dire...!

    * Bellesahi, oui, c'est exactement ça, il sait "atteindre" les gens. Je sais que tu es une lectrice sensible à Bauchau et je crois qu'on en a à peu près la même lecture - la rencontre avec "L'enfant bleu" sera sans doute très belle pour toi...

    Posté par erzébeth, lundi 5 juillet 2010 à 22:02

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