N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

mercredi 21 juillet 2010

« Ce qu'elle a de plus ou de moins, je ne sais...

... Simple fleur poussant
Au-delà de l'enclos »
(haïku de Thierry Cazals, cité dans le roman)

On est tous plus ou moins engoncés dans des certitudes que l'on ferait bien de tempérer de temps en temps.
Par exemple, j'étais persuadée que j'aimerais Philippe Jaenada, le jour où j'ouvrirai enfin un de ses romans. Mais en attendant ce jour-là, je n'ai jamais pensé qu'il pourrait me décevoir, que je pourrais ne pas être convaincue, que je pourrais être agacée par ses légendaires parenthèses.
Bien qu'il faille généralement se méfier de cette horripilante assurance humaine, j'ai eu raison de m'y fier dans ce contexte précis.

Le Cosmonaute
de Philippe Jaenada (2002, Grasset)
Livre de poche, 319 pages

http://ecx.images-amazon.com/images/I/41D83QS1E6L._SL500_AA300_.jpg

Cette lecture, ça a été un peu comme si on m'enfonçait un poignard dans le cœur et que je disais, en riant "Allez-y, continuez, j'aime ça !". Autrement dit, ça a été n'importe quoi. Un mélange d'émotions comme j'en ai rarement ressenti en lisant un roman.
Dans le métro, j'étais prise de fous rires inextinguibles pour finalement me retrouver les larmes aux yeux et la gorge serrée de douleur, la page suivante.
Si ce n'était pas dû à l'héroïne, Pimprenelle, et à son amoureux d'Hector, je me serais crue totalement folle.
(ah, on me dit dans l'oreillette que... bref, passons)

Le Cosmonaute, ce serait l'histoire d'un amour fou - au sens premier du terme. Dans une obscure forêt allemande, lors d'un mariage totalement surréaliste où Hector a pour mission de découvrir l'adultère de l'une des invitées (mais pourquoi je vous raconte ça, on s'en fiche pour la suite de l'histoire, c'est tout moi, me perdre dans des détails inutiles...), Hector rencontre Pimprenelle. Le genre de femme qu'on ne peut pas laisser passer.
Hector la trouve délicieuse, charmante, différente - un grain de folie qui ne la rend que plus attachante. Jusqu'à ce qu'il se rende compte que finalement, le grain, là, est plus gros que prévu. Jusqu'à ce qu'il réalise qu'elle est en train de l'enfermer et que lui est déjà trop amoureux pour reculer. Jusqu'à ce qu'elle rentre chez eux, un soir, et :

« Elle a posé son sac US près du téléphone, et m'a tendu son butin avec un regard provocateur et froid :
- Je suis enceinte.
Je n'ai pas réagi. Je m'y attendais, bien sûr. Mais surtout, ça ne représentait pas grand-chose pour moi. Toutes les femmes de la planète sont enceintes, quasiment, tous les hommes entendent un jour ces trois mots - bon, elle est enceinte, la première chose qui me vient à l'esprit c'est que cela va m'attirer beaucoup d'ennuis. Cette fille que j'aime en veut à ma vie, hurle et cogne quand je résiste, me ficelle et m'aspire jour après jour, inéluctablement, puis soudain m'annonce qu'elle a un peu de moi en elle, et que ça va grandir. »

Ce n'est que le début du roman, on sait, comme le narrateur, que le pire reste à venir. Car on ne décide pas impunément de vivre avec une femme malade. Derrière, il faut assumer, supporter, fermer sa gueule (et la poubelle). Car l'une des névroses de Pimprenelle concerne le ménage, la propreté, le rangement. Des TOC qui la bouffent, qui la font veiller jusqu'à 3h du matin parce qu'il faut vérifier que la porte restée ouverte est à dix centimètres de distance du mur, qu'aucun grain de poussière ne s'est installé sur le plan de travail de la cuisine. Hector ne peut plus rien faire; ne peut plus rien toucher. Il ne sait pas remplir correctement le lave-vaisselle, il n'aère pas convenablement les draps. Pimprenelle, enfermée dans ses souffrances, esclave de ses gestes frénétiques qu'elle ne peut pas maîtriser, enferme à son tour Hector dans ce monde de folies, parce qu'elle ne peut pas y survivre seule, parce qu'elle a peur, tellement peur, qu'il la quitte.
Petit à petit, insidieusement, elle lui reproche d'aller boire dans un café sans elle (est-elle si nulle qu'elle n'a pas le droit de l'accompagner ?), de discuter avec ses amis (est-ce qu'elle ne lui suffit pas, elle ? pourquoi chercher un contact extérieur ? s'il l'aimait vraiment, il n'aurait besoin de personne d'autre) - oui, petit à petit, elle lui reproche de vivre. Et lui fait comprendre que, puisqu'ils sont amoureux, rien d'autre ne devrait attirer son attention. Elle lui interdit de téléphoner (il complote derrière son dos, elle en est sûre), même sa famille n'a plus le droit de prendre de ses nouvelles. Pimprenelle, enfermée, malheureuse, détruite, veut faire subir à Hector le poids de ses propres failles. Inconsciemment, peut-être; c'est la maladie qui la domine, on ne peut pas imaginer la raisonner.
Hector, dans tout ça, vous le trouvez peut-être un peu con. Des jolies filles, gourmandes, simples, joyeuses, normales, il y en a des tas; alors pourquoi s'infliger cet enfer quotidien avec Pimprenelle ? Pourquoi ne pas mettre fin à cette relation destructrice, pourrie, irrespirable ?
Parce que décidément, l'homme est surprenant et imprévisible. Parce qu'il est amoureux. Parce qu'il pourrait renoncer à tout, mais pas à Pimprenelle. Parce qu'elle a besoin de lui - et lui besoin d'elle.
Je cause, je cause, mais retenez l'essentiel : Le Cosmonaute est une histoire d'amour qui déchire, qui blesse le lecteur (consentant, lui aussi; finalement, pendant 319 pages, on est un mini-Hector, on a mal mais on reste). C'est un mélange de douleurs et d'espoirs (on se dit, connement, que là où il y a de l'amour, on peut faire des miracles. Oui, mais non), c'est une écriture excessivement géniale (n'ayons pas peur des mots), un point de vue qui semble exprimé avec énormément de recul et de distanciation, ce qui, finalement, fait encore plus mal au cœur. Parce que le lecteur n'ignore pas la grande part autobiographique de ce roman, sa lecture n'en est que plus forte. Il y a comme une envie, je ne sais pas, de se dire que les choses s'arrangeront (même si l'on n'y croit pas vraiment), une envie de demander à Hector s'il est vraiment heureux, là, est-ce qu'il n'aurait pas plutôt intérêt à partir, à partir vraiment...? Mais non, on le sait, on pose une question conne. Toute histoire d'amour demande des sacrifices, pas vrai. C'est peut-être même à ça qu'on reconnaît une véritable histoire d'amour, à la souffrance qu'elle laisse derrière elle quand on envisage d'y mettre fin.

J'ai terminé la lecture de ce roman au travail, entre deux tâches inutiles, après ça j'ai filé jusqu'à la sortie en espérant ne croiser personne, parce que je savais que je serais totalement incapable de dire ne serait-ce qu'un "Bonne soirée, à demain". Dans le métro, je me suis assise en face d'une femme, une jeune maman, je me sentais bouleversée, je me demandais où était Pimprenelle et comment les gens pouvaient continuer de vivre sans avoir lu ce roman. La femme portait son bébé en écharpe; il dormait à poings fermés (réellement), petite main recroquevillée sur la poitrine de sa mère, le visage entièrement paisible, confiant. On le sentait heureux, en sécurité. Moi, je me retenais pour ne pas exploser en sanglots.

« De manière aberrante (pour des spécialistes, j'entends), ils ont tous estimé qu'elle n'avait pas de souci à se faire - même les psychanalystes, qui ne crachent pourtant pas sur le client. Ils lui ont tous dit à peu près la même phrase (avant de me la renvoyer) : « Allez, vous n'avez pas besoin de moi, vous vous en sortirez très bien toute seule, vous êtes lucide, vous êtes forte. » C'est vrai, et c'est sans doute ce qui me désespère, au sens profond du mot : elle est lucide, elle est forte. (Mais elle ne s'en sortira pas « très bien toute seule ». Ni avec moi. Elle ne s'en sortira pas.) »


Cuné en a déjà parlé.

Posté par erzebeth à 10:00 - lecture - Commentaires [15] - Permalien [#]

Commentaires

    C'est un auteur que je compte bien découvrir mais je ne sais pas encore avec quel titre.

    Posté par Stephie, mercredi 21 juillet 2010 à 10:04
  • A la relecture je trouve mon billet complètement idiot (il ne devrait pas subsister très longtemps ). Le tien, par contre, est formidable.

    Posté par Cuné, mercredi 21 juillet 2010 à 10:39
  • Cuné a raison, ton billet est magnifique. Mais ce livre n'est pas pour moi en ce moment - ou alors, si, justement?
    Sinon, je suis bien contente que tu reviennes régulièrement ici, petite bulle!

    Posté par Mo, mercredi 21 juillet 2010 à 10:58
  • Je n'ai toujours pas compris pourquoi tu ne l'as pas aimé (oui, je suis très con quand je veux et même quand je ne veux pas)
    Si tu me le prêtes, je te serai tellement reconnaissante que je (censuré)
    On va en parler via mail de toute façon, j'ai des trucs à te dire sur Jaenada.

    Posté par Ofelia, mercredi 21 juillet 2010 à 13:06
  • J'aime cet auteur (il faut dire que j'adore les parenthèses, surtout si elles sont inutiles et emboîtées (mais je crois ne pas être la seule dans ce cas (thanks God!))) mais je n'ai pas lu ce titre.
    En revanche, j'ai lu et aimé "Le chameau sauvage", "La grande à bouche molle" et "Vie et mort de la jeune fille blonde" (l'auteur ne s'est aucunement inspiré de toi pour ses titres, je te rassure. La preuve, il ne te connaissait pas jusqu'à ce jour).

    Posté par Tamara, mercredi 21 juillet 2010 à 16:30
  • * Stephie, et je suis bien trop profane pour t'aiguiller sur ta découverte... J'avais vu "A+ Pollux !" au cinéma, qui est l'adaptation du "Chameau sauvage", ça m'avait beaucoup plu (et totalement déglinguée aussi, accessoirement).

    * Cuné, tu as le droit de refondre ton billet si tu veux, mais tu ne-le-supprimes-pas !
    Merci, beaucoup, pour le compliment...

    * Mo, c'est un livre très vivant, qui n'écrase pas totalement le lecteur, enfin, il y a énormément d'amour derrière tout ça, c'est très fort. Mais si tu te sens trop fragilisée ou trop fatiguée, oui, tu peux attendre un peu... mais pas trop longtemps, hein !
    (et j'essaie de revenir, mais j'ai du mal...)

    * Ofelia d'amour, j'ai dû très mal m'expliquer, parce que j'ai totalement adoré. C'est un livre qui fait mal, mais putain que c'est bon. C'est un grand roman. Une très bonne écriture. Une terrible histoire.
    Je peux te le prêter, oui, ça me ferait très plaisir de partager quelque chose d'aussi précieux avec toi
    (et ouiiii, parle-moi de Jaenada, grande folle !)

    * Tamara, ta dernière parenthèse m'inquiète. Je veux bien croire que je suis jeune et blonde (et grande (ok)), mais ma bouche est-elle si molle que ça ? et ressemblé-je à un chameau, bien que je sois sauvage ? Mouais, en fait, tout ça n'est que de la mauvaise foi de ma part, je sais très bien ce que tu as voulu dire
    Puis tu me donnes envie, à citer tous ces titres !

    Posté par erzébeth, mercredi 21 juillet 2010 à 19:41
  • Quel enthousiasme debordant ! Ca me fait vraiment plaisir car Jaenada est l'un de mes chouchous ('Le cosmonaute' est d'ailleurs mon prefere). Et puis, je me demandais ce que j'allais pouvoir commencer ce soir, voila, trouve: 'Le chameau sauvage' !

    Posté par L'Ogresse, mercredi 21 juillet 2010 à 22:19
  • Grand livre et grand billet.
    Dommage que tu sois déjà fiancée à Ofelia.

    Posté par Marc, jeudi 22 juillet 2010 à 10:46
  • * L'Ogresse, je guetterai avec plaisir ton futur billet sur "Le chameau sauvage", alors !

    * Marc, merci
    Je te rappelle quand même au passage que tu as refusé de devenir mon ami, il y a quelques jours, sur ton blog. Alors parler de fiançailles aussi rapidement, ça me fait lever le sourcil droit de stupéfaction. Prenons le temps de nous connaître, veux-tu...
    (ah merde, là, tu vas encore répondre "non", je le sens bien... )

    Posté par erzébeth, jeudi 22 juillet 2010 à 19:17
  • Je ne connais ni le livre ni l'auteur, cela dit je ne sais pas si je supporterais de lire un roman quik semble autant boulversant.

    Posté par Isleene, dimanche 25 juillet 2010 à 10:21
  • Je l'ai lu enceinte il y a quelques années
    j'ai beaucoup aimé aussi
    même si je n'en suis pas sortie bouleversée (et c'est peut-être mieux ainsi d'ailleurs)
    mais la lecture de ton billet à elle seule est très touchante

    Posté par May, lundi 26 juillet 2010 à 11:18
  • Magnifique

    Tu l'as sûrement remarqué, je suis Jaenadaphile et ce billet est magnifique. J'en reparlerai sur mon blog dimanche prochain.
    Cela dit et même si toi tu as commencé par celui-ci, ce n'est pas le titre que je conseillerais pour découvrir Jaenada car c'est son roman le plus dur (de loin) et ce livre peut avoir quelque chose de déroutant voire de révoltant.

    Posté par Cécile 2 Quoide9, lundi 26 juillet 2010 à 15:51
  • Je n'avais pas du tout aimé le seul livre que j'ai lu de cet auteur, et tu es la première à me donner envie de lire un autre texte de lui. Ton billet est magnifique, comme toujours.

    Posté par Lilly, vendredi 30 juillet 2010 à 17:44
  • Au fait, j'aime beaucoup ta nouvelle bannière ;o)

    Posté par Lilly, vendredi 30 juillet 2010 à 17:44
  • * Isleene, ça peut être bouleversant, oui, mais plein de vie et d'amour aussi. Je veux dire, le lecteur n'a pas envie de se pendre à la fin. C'est bien, ça, d'ailleurs.

    * May, ouch, le lire en étant enceinte, j'admire ta bravoure )

    * Cécile, joue donc le jeu jusqu'au bout, et dis-nous par quel titre il est selon toi préférable de découvrir Jaenada !

    * Lilly, ma bannière te remercie profondément )
    Après, je peux comprendre qu'on n'accroche pas à cet univers, c'est quand même très particulier... j'aurais du mal à savoir si je pourrais te conseiller ce roman aveuglément, ou non. Je reste mitigée. Mais merci pour le très gentil compliment...

    Posté par erzébeth, vendredi 30 juillet 2010 à 19:58

Poster un commentaire