N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

samedi 23 août

Cette horreur !...

(Complètement oublié de mettre en ligne ce billet, pourtant écrit fin juillet... allez comprendre. Ça vous fera patienter un petit peu, j'espère)

Au coeur des ténèbres
de Joseph Conrad
publié pour la première fois (dans une revue) en 1899
traduction de Catherine Pappo-Musard

http://image.evene.fr/img/livres/g/2842053915.jpg

« Ce serait intéressant pour la science d’observer les transformations mentales des individus, sur place. »

Londres, fin du XIXe siècle. Le crépuscule gagne le pays quand Marlow, officier de la marine, prend la parole pour raconter à des marins attentifs son incroyable voyage au coeur de l'Afrique Noire, où il avait pour mission de récupérer Kurtz, un agent devenu chef dans une contrée reculée, moite, sauvage...

Kurtz intrigue énormément Marlow; une aura admirative semble entourer le solitaire, les personnes qu'il croise pendant la remontée du fleuve Congo craignent autant qu'elles encensent ce Kurtz si énigmatique, insaisissable. Il change la vie de ceux qui l'écoutent. Il s'adonne au commerce de l'ivoire, entouré d'indigènes. Mais aucun homme ne pourrait survivre dans un lieu aussi hostile, et Marlowe va devenir le témoin de cette vie hors-normes, tout en essayant de se protéger.

Dès le début de cette nouvelle, le lecteur ne peut que s'interroger sur Kurtz : qui est-il vraiment, que fait-il, seul, dans cette jungle, qu'a-t-il fuit et qu'a-t-il trouvé ? Tout comme Marlowe, on a envie de le connaître, tout en craignant de découvrir l'indicible. Car, finalement, c'est de cela dont il est question : d'une longue quête initiatique, éprouvante, écrasante, qu'on entreprend sans savoir ce qui nous attend au bout du voyage. Plus on s'éloigne de la civilisation, plus on risque d'ignorer les nouvelles règles du jeu. En l'occurrence, la jungle est totalement déshumanisée; s'y engager est une décision inconsidérée. La mort et la folie guettent l'homme trop curieux.
La plume de Conrad a une force inouïe; qu'importe si la thématique initiale du livre ne vous tente pas : ce n'est qu'un prétexte pour écrire sur la condition de l'homme, la colonisation, la barbarie. C'est une nouvelle avec une portée incroyable. Ne comptez pas sur moi pour évoquer l'éventuel racisme de Conrad, déjà parce que je suis une lectrice naïve (à mes yeux, ce ne sont pas forcément les idées du romancier qu'on retrouve dans ses textes) et ensuite parce que
Céline en parle mieux que moi.
J'ai été peu attentive pendant ma lecture (d'où ce faux billet qui ne ressemble à rien), mais je sais néanmoins qu'Au coeur des ténèbres mérite d'être lu et relu, parce que sa richesse ne permet pas de tout discerner lors d'une première approche...
Je ne trouve pas les mots pour parler de Marlowe (dont le lecteur est très proche, ne serait-ce que grâce à ce récit à la première personne), de Kurtz (qui attise la curiosité jusqu'au moment de la rencontre...), de la nature sauvage qui ne permet plus de mentir, de ce voyage en enfer qu'on est soulagé de n'avoir pas entrepris soi-même, même si, pendant quelques heures, on accompagne Marlowe, et qu'on a tremblé avec lui... Au coeur des ténèbres, il est difficile de garder les yeux ouverts.

« La conquête de la terre, qui signifie le plus souvent qu’on en dépouille ceux qui n’ont pas la même couleur ou qui ont le nez un peu plus aplati que nous, n’a rien de très joli quand on y regarde de trop près. »

Si vous voulez lire de vrais billets sur ce grand texte, dirigez-vous chez Céline, ou encore chez Sentinelle

Il est apparemment inimaginable d'évoquer cette nouvelle sans dire qu'elle a été adaptée (notamment) par Coppola, en 1979, sous le titre d'Apocalypse now, fabuleux film pourtant bien différent d'Au coeur des ténèbres. (comprenez : il faut regarder l'un et lire l'autre).

Posté par erzebeth à 11:06 - lecture - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

samedi 02 août

« On ne sait pas »

L'enfant bleu
d'Henry Bauchau
Actes Sud, 2004

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Orion est un jeune adolescent psychotique incapable de suivre une scolarité normale. Fréquentant un hôpital de jour, il est pris en charge par Véronique, une jeune analyste qui va apprendre à connaître et apprivoiser l'adolescent, en l'incitant à exploiter son imagination pour en faire des dessins. Orion ne parle pas beaucoup, il a très peu de vocabulaire, il a peur, dévoré qu'il est par le démon de Paris, une sorte de démon qui l'attaque dès que la situation devient insurmontable. Attendre le bus, être en contact avec plusieurs personnes, côtoyer d'autres jeunes de son âge sont des exemples de circonstances où le démon lui envoie des rayons, l'obligeant à crier, casser, sauter en l'air.
Si Véronique accepte de se charger de cet enfant, dont le cas semble très lourd, c'est parce qu'elle a compris qu'il avait un moyen d'expression à sa portée : l'art. Orion crache sur papier ses démons, ses rêves, ses angoisses. Ils vont s'apprivoiser l'un l'autre, au point d'être liés bien plus que ne devraient l'être un thérapeute et son patient. Mais Véronique sent qu'elle n'a pas le choix : si elle veut aider Orion, elle doit lui donner son temps, sa force, son énergie... sans compter. L'enfant bleu est l'histoire de cette rencontre, et des progrès impressionnants qu'Orion réalise chaque année.

Nous retrouvons ici des thèmes chers à Henry Bauchau, comme celui de l'art, décliné en mille facettes. Véronique écrit des poèmes, son mari Vasco cherche en lui le courage d'extérioriser la musique de sa vie (il y parviendra, soutenu par le chant extraordinaire d'une amie), il y a aussi cet enfant malade à la voix cristalline, un don qui pourrait l'aider à guérir si seulement il n'était pas si malade... Il y a la fragile Myla, aussi délicate qu'un papillon, qui exécute des gravures soignées dans un atelier de sculpture... Et il y a Orion, évidemment. Orion qui est considéré comme un cas désespéré, parce qu'il a treize ans et qu'il a le discours d'un enfant de huit ans, parce qu'il ne peut pas s'empêcher de tout détruire dans la classe, parce que vivre est trop difficile pour cet enfant sans cesse attaqué par le démon de Paris (et de banlieue) qui le persécute, jusqu'à provoquer des crises proches de la folie. Orion est terriblement seul et triste, sa tragédie étant d'avoir conscience de sa maladie, sans pouvoir lutter contre elle. Que faire de lui ? Il fait de sérieux dégâts dans l'hôpital de jour, comment le raisonner, l'aider à suivre son propre chemin ? Véronique découvre par hasard un dessin d'Orion :

« En arrivant je vois, affiché sur le mur par le professeur d’art, un dessin qui m’enchante et s’accorde à la détresse bien cachée que j’éprouve. C’est une très petite île, une île bleue, entourée de sable blond et couverte seulement de quelques palmiers. Cette île, son ciel, sa lumière, sa minuscule solitude protégée par une mer chaude expriment le désir, la douleur d’un cœur blessé. Le dessin naïf, d’une manière fruste, toute pénétrée de rêve, me fait sentir avec force le silence, l’exil terrifié, la scandaleuse espérance dont il est né. »

A partir de cet instant, Véronique s'intéresse au jeune adolescent et propose de le suivre quelques heures par semaine. Tout doucement, elle lui fait comprendre que le dessin va jouer un rôle dominant dans sa vie, à condition qu'il écoute son imagination, en faisant fi du démon de Paris. Orion est évidemment méfiant dans un premier temps; c'est déjà fort curieux que quelqu'un lui accorde de l'importance. Ce pauvre enfant est emprisonné dans son handicap, dans ce qu'on lui rabâche chez lui (les dessins ne sont pas importants, il faut apprendre à écrire, à faire des dictées, il faut essayer de se rendre utile). Il faudra beaucoup de temps à Véronique pour qu'Orion baisse la garde, ne serait-ce que de manière infime et qu'il accepte d'intégrer l'art dans sa thérapie.
Prendre la parole est toujours difficile pour Orion, bien qu'une fois lancé, il ne s'arrête plus : il se fiche de couper la parole aux autres, il faut qu'on écoute son discours compliqué, inquiet, tellement angoissé... D'ailleurs, obnubilé par les dictées, il inversera les rôles en demandant à Véronique de retranscrire sur papier ses
« Dictées d'angoisse », qui sont en réalité un flot de paroles qui doit sortir après qu'il a vécu quelque chose de trop difficile à (sup)porter.
Au début du roman, Orion a treize ans et ne sait pas dire "Je". Orion n'est qu'un "On" lourd de souffrances.

« Puis, après un silence : « Est-ce qu’on va couler ? Est-ce qu’on veut couler ? »
Je l’écoute, je ne peux rien de plus.
Alors un cri : « Moi, on veut vivre ! On veut vivre, moi !
- C’est bien, Orion, de vouloir vivre mais tu devrais dire carrément : Moi, je veux vivre.
- Non, Madame, on ne peut pas parler le français bon. Nous… (ah, que ce nous me touche !) on ne peut parler que le français handicapé, le français des bazardés, des charabiacés. Ceux qui partent le matin pour être domestiqués à l’hôpital de jour et en sortir le soir pour la gueule du métro. Nous, on est comme ça les deux. Madame, souvent tu m’apprends des choses et parfois c’est moi qu’on te dicte et toi qui apprends. Quand il n’y a pas le démon, on fait comme si on savait, mais on ne sait pas vraiment. »

Orion se braque dès qu'une personne lui pose une question. Sa réponse, invariablement, est : « On ne sait pas ». Orion ferme la porte et se protège comme il peut de ce qu'il croit nocif pour lui. C'est qu'il ne faudrait pas que le démon de Paris n'arrive...

La lecture de ce roman a été un poids et tenter d'en parler aujourd'hui n'est pas facile non plus. Le soir où je l'ai ouvert, j'ai cru étouffer; trop sensible, la gamine ! Je ressentais la souffrance d'Orion comme si j'étais moi-même attaquée par les rayons; sans doute parce que je savais que cet Orion de papier existait réellement, qu'il s'appelle Lionel et qu'Henry Bauchau l'a soigné, pendant des années, dans un hôpital de jour parisien. Lionel est exactement comme Orion : un artiste peintre sculpteur, qui expose ses œuvres, qui n'en vit pas probablement mais voilà, c'est son métier, et grâce à Véronique/Henry Bauchau, il a pu devenir autre chose qu'un handicapé, ce qui est considérable pour son estime personnelle (pour les curieux : on doit notamment à Lionel la couverture de  La Grande muraille).
Orion est un personnage bouleversant qui a bien compris qu'il faut se créer un monde secret pour supporter le reste du monde, et lui, en plus de ses îles (il y a toute une période où il aime en dessiner), il est accompagné de l'enfant bleu dont, chut, je ne dirai rien, si ce n'est qu'il existe aussi dans un poème d'Henry Bauchau, un poème que j'ai lu cette année et dont je n'avais rien compris (je pensais que Bauchau parlait de lui-même) et qui est particulièrement émouvant (il est présent dans le recueil Nous ne sommes pas séparés). L'enfant bleu est là pour tenir la main de ceux qui en ont besoin. Il ne faut pas hésiter à l'appeler, il comprend tout.

Il ne serait pas juste de ne pas parler de Véronique, une femme fatiguée qui a fait une fausse couche après un accident de moto (où elle a aussi perdu son premier mari). Ce drame l'a poussée à faire une psychanalyse et à ensuite venir en aide à ceux qui n'arrivent pas à s'en sortir par eux-mêmes. Ne vous inquiétez pas, j'évoque Véronique de manière assez déprimante, mais rien n'est dramatisé quand elle se présente elle-même dans le roman, parce qu'elle a réussi à construire une nouvelle vie, avec Vasco. Ils se battent tous les deux contre les contingences de la vie, luttant pour préserver leurs rêves et leurs essentiels (l'écriture pour elle, la musique pour lui). Ils ne sont pas à l'abri des obstacles, des chagrins, du découragement, mais ils sont portés par leur espérance commune, par le soutien qu'ils s'apportent l'un l'autre, par une irrésistible envie de vivre.

« Je veux le suivre et m’aperçois que je ne puis plus courir aujourd’hui, tant la fatigue de cette année pèse soudain sur mes genoux. Ce mois orageux, mes journées encombrées, mon amour, ma vie ravagés par le manque de temps, tout cela évoque la bataille toujours perdue que soutient l’indéracinable espérance. C’est à cause d’elle, je ne l’oublie pas, que je suis payée à l’hôpital de jour et que je parviens à vivre sans peser sur l’incertaine destinée de Vasco. »

Véronique est une simple mortelle mais sa sensibilité la rend différente, peut-être plus forte et plus fragile à la fois. Elle essaie de repousser la grisaille quotidienne (les trajets en métro, les soucis matériels...) pour trouver du beau dans l'inattendu, pour être vivante, tout simplement, pour être un peu plus vivante que ceux qui acceptent d'être éteints.

L'enfant bleu est bien plus que ce que je peux bien vous raconter, mais il est toujours compliqué de parler de ce qui nous touche. Henry Bauchau, comme à son habitude, écrit au présent; je le précise, parce que je sais que ça peut rebuter même si chez cet écrivain, les phrases me semblent tellement fluides que je ne remarque pratiquement pas ces détails de conjugaison. Je ne sais pas s'il retranscrit "fidèlement" le phrasé de Lionel, mais les propos d'Orion sont déroutants par leur puissance; l'adolescent invente beaucoup de mots ou d'expressions, et s'exprime toujours avec une candeur étonnante. Même une fois adulte, il garde cette naïveté incroyable, qui rend ses propos encore plus touchants et impressionnants. Et parce qu'Henry Bauchau est très doué, Orion parvient à émouvoir et impressionner jusqu'aux dernières pages du roman (qui racontent une anecdote véridique, dont j'avais déjà entendu parler dans les journaux d'Henry Bauchau), qui sont à la fois surréalistes et bouleversantes.

Ce billet ne rend pas hommage à ce roman, et je n'ai même pas exprimé un dixième de ce qui pourrait en être dit... Tant pis, ou tant mieux; ça donnera peut-être envie à quelqu'un de lire L'enfant bleu, et d'y découvrir tous les trésors cachés. J'espère n'avoir effrayé personne; j'ai été profondément touchée, voire blessée par cette lecture mais tout ça est terriblement personnel. C'est un beau roman, rayonnant d'amour et d'espérance; il ne faut pas avoir peur, si on écoute bien, on peut entendre l'enfant bleu, là, tout près... Il ne nous quitte pas.

Je vous invite à lire le billet de Fée Carabine, il est tout simplement parfait.

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jeudi 31 juillet

Pourquoi je ne serai jamais cultivée

L'éducation sentimentale
de Gustave Flaubert (1869)

http://www.musee-virtuel.com/docs/flaubert/education-sentimentale.jpg

Dans une lettre à Louise Colet, Gustave Flaubert écrivait : « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c'est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l'air, un livre qui n'aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. » (16 janvier 1852)

Cela se peut; on pouvait croire que le rien dominait Madame Bovary mais c'est un roman tellement merveilleux que je refuse une telle idée. Non, pour moi, le rien culmine dans L'éducation sentimentale, où l'on suit pendant onze annnés (même si l'épilogue se passe bien plus tard encore) l'étrange quotidien de Frédéric Moreau qui, en 1840, est tombé éperdument amoureux de Madame Arnoux, l'épouse d'un bourgeois assez trivial.
Le jeune homme rejoint Paris, où il mène une vie tumultueuse, entre ses études, ses amis engagés politiquement, ses amours ratées, ses sentiments fluctuants et sa soif de richesse - ces deux derniers l'emportant toujours sur le reste, dès qu'il doit prendre une grande décision. On peut compter sur Frédéric pour toujours faire le mauvais choix mais il a ceci d'agaçant qu'il retombe facilement sur ses pattes (non sans heurts parfois).

L'éducation sentimentale est un grand roman qui regorge de personnages; j'ai vite renoncé à retenir qui était qui, qui travaillait dans quoi, qui rêvait d'anarchie et l'autre de république, et ce flou n'a pas arrangé ma lecture. Il y a bien quelques figures qui se dénotent des autres, mais ce n'était pas assez pour retenir mon attention dans les pages où ces personnages-là étaient un peu en retrait. De par son contexte, le roman laisse aussi une grande part à la vie politique de l'époque, et à la révolution de 1848. Je n'entends rien à l'Histoire (oui, c'est honteux - mais c'est en adéquation avec le titre de mon billet), et toutes ces allusions à la politique, aux prises de position des uns et des autres m'ont ennuyée au-delà de l'imaginable. J'ai tenu bon, et n'ai pas sauté une seule ligne; ça ne m'a pas aidée à comprendre.
J'estime que Flaubert mérite bien quelques sacrifices; je le connais affreusement mal, mais je crois qu'aucun autre écrivain ne m'est aussi sympathique que lui. Je ne sais pas pourquoi; ça tient probablement à de grandes raisons, comme la désuétude de son prénom, la légende du gueuloir, ce qu'il a pu dire sur Balzac et aussi (probablement) parce qu'il a écrit l'un de mes romans préférés. Pas celui dont je parle aujourd'hui, je crois que vous l'avez compris.
Frédéric Moreau connaît un destin raté, sans doute à cause de certains mauvais choix de carrière (il n'a d'ailleurs jamais voulu réussi professionnellement; être riche était sa seule ambition). Sa vie, médiocre, se passe dans des dîners mondains, dans les lits de femmes légères, dans les rues parisiennes où il flâne, rencontrant ici et là des amis, ou au contraire des personnes indésirables parce qu'il ne veut pas leur prêter de l'argent. Frédéric rêve plus qu'il n'agit. C'est un homme d'allure quelconque; il ne m'a pas paru particulièrement brillant, ni particulièrement beau. Il est juste jeune, et à l'aise dans le grand monde. Même ses sentiments semblent suspects; il est épris de Madame Arnoux mais on ne sent pas la douleur de l'amour (la dame ne fait pas partie des infidèles), le manque de l'autre, l'exaltation dès qu'il apparaît... J'ai trouvé tout cela assez froid dans l'ensemble, même si évidemment, quelques éclats amoureux venaient me rassurer par moments.
Ma vieille édition compte 472 pages, il m'en a fallu 200 pour commencer à éprouver de l'intérêt pour cette lecture; c'est une tragédie absolue. Il ne se passe rien, et le style de Flaubert ne suffisait pas à me charmer. J'ai continué, parce que c'était Gustave, et parce que j'en avais envie, malgré tout. Il y a des pages superbes; des élans poétiques magnifiques. Il y a cet épilogue, surtout, entre Frédéric et Madame Arnoux, puis entre Frédéric et un ancien ami. Cette fin-là, superbe, cruelle, désespérante comme peut l'être la vie parfois, récompense la témérité du lecteur.
Je m'en veux cruellement d'oser dire du mal de Flaubert; qui sommes-nous, pauvre blogueurs, pour nous permettre de juger en quelques lignes l'œuvre d'auteurs plus ou moins grands, pour oser croire que nous pouvons dire tout ce que nous voulons, en oubliant que la littérature nous dépasse, qu'il a parfois fallu des années à un écrivain pour terminer son roman ? La rédaction de L'éducation sentimentale a demandé cinq années à Flaubert. Je regrette sincèrement de ne pas avoir su apprécier son travail à sa juste valeur. Bien qu'une belle part de ma lecture a été laborieuse, j'ai été heureuse de suivre cette éducation sentimentale où le protagoniste, finalement, est bien peu éduqué...
C'est un beau roman, trop politique et trop difficile pour moi; c'est ainsi. Il y a d'autres œuvres de Flaubert à découvrir...

« Elle souriait quelquefois, arrêtant sur lui ses yeux; une minute. Alors, il sentait ses regards pénétrer son âme, comme ces grands rayons de soleil qui descendent jusqu'au fond de l'eau. Il l'aimait sans arrière-pensée, sans espoir de retour, absolument; et, dans ces muets transports, pareils à des élans de reconnaissance, il aurait voulu couvrir son front d'une pluie de baisers. Cependant, un souffle intérieur l'enlevait comme hors de lui; c'était une envie de se sacrifier, un besoin de dévouement immédiat, et d'autant plus fort qu'il ne pouvait l'assouvir. »

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dimanche 27 juillet

Ne faites pas d'enfant

(et si c'est trop tard : bon courage)

« Quel homme eût été Balzac, s'il eût su écrire ! »

Ce n'est pas moi qui le dis (je maitrise très mal les temps du passé), mais un certain Gustave Flaubert; cette petite pique m'a toujours énormément plu.
Puisqu'il est de bon ton de parler de soi, sachez que Balzac et moi entretenons des rapports difficiles. Un jour, nous nous aimons (La Peau de chagrin, Le lys dans la vallée...); le lendemain, il m'ennuie au-delà du concevable (je lui en veux encore pour Eugénie Grandet). Mais je renonce difficilement, et je ne doutais pas qu'il pouvait encore me plaire. La preuve aujourd'hui même. Avoir fait des études littéraires et ne pas avoir lu Le père Goriot relevait du sacrilège.

Le Père Goriot
de ce cher Balzac
publié en 1835

Rastignac___Vautrin
Rastignac et Vautrin

« Ainsi ferez-vous, vous qui tenez ce livre d’une main blanche, vous qui vous enfoncez dans un moelleux fauteuil en vous disant : Peut-être ceci va-t-il m’amuser. Après avoir lu les secrètes infortunes du père Goriot, vous dînerez avec appétit en mettant votre insensibilité sur le compte de l’auteur, en le taxant d’exagération, en l’accusant de poésie. Ah ! sachez-le : ce drame n’est ni une fiction, ni un roman. All is true, il est si véritable, que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son cœur peut-être. »

Tout le monde connaît l'histoire du Père Goriot, non ? Elle débute dans l'insalubre pension Vauquer, où vivent des personnages de milieux différents. Nous y croisons notamment les trois plus grandes figures du roman : Vautrin, un ancien forçat dont le pouvoir ne s'est pas amoindri, Eugène de Rastignac, un jeune étudiant ambitieux qui compte sur sa cousine pour avoir ses entrées dans le grand monde, et Goriot (croyez-moi, vous préférez ignorer son prénom), un vieil homme mystérieux qui reçoit des visites de dames superbes et qui, dans le même temps, réduit de plus en plus ses dépenses... Les commères de la pension y voient comme la preuve de ses mœurs légères, ignorant que ces deux femmes, si riches, sont en réalité les filles de Goriot...
Et, parce que Paris est décidément une petite ville, Rastignac va finir par rencontrer ces filles, à savoir Delphine de Nucingen et Anastasie de Restaud, et s'éprendre de l'une d'elles.

Pour éviter de trop me perdre dans des détails infimes, sachez seulement que Le Père Goriot évoque non seulement la paternité dans ce qu'elle a de plus terrible, mais aussi l'ambition démesurée des provinciaux qui veulent coûte que coûte obtenir une place dans la luxueuse société parisienne. De ce fait, ce roman est un peu un roman d'apprentissage, où Rastignac va devoir comprendre les codes de Paris pour se les approprier et ne pas faire de faux pas; Vautrin, qui s'attache immédiatement au jeune homme, lui prodigue des conseils fort précieux (et Balzac de sous-entendre merveilleusement que l'ancien forçat est plus attiré par les hommes que par les femmes...). La découverte des mœurs parisiennes est délectable et l'on suit avec plaisir les pérégrinations de Rastignac. Parallèlement (enfin, pas si parallèlement que ça), il y a donc ce fameux père Goriot, dont le comportement est troublant. On ne sait pas s'il faut s'émouvoir de ses sacrifices, ou le bousculer pour qu'il parvienne enfin à ouvrir les yeux. Ses filles le manipulent allègrement, sans aucun scrupule. Elles rêvaient d'être riches, et ne doivent leur réussite qu'à leur père. Pourtant, dès qu'elles se font un nom dans le beau monde, elles renient Goriot (à part quand un besoin pécuniaire se fait sentir, évidemment). Cette relation en triangle est épouvantable. Goriot dépose tous ses espoirs dans les mains de Rastignac, puisque celui-ci fréquente Delphine, et pourrait tenter de la raisonner, un peu... Cependant, Goriot ne se plaint jamais. Il est heureux de pouvoir tout sacrifier pour ses filles; ce dévouement absolu n'en est que plus tragique.

On croit toujours que Balzac sent la poussière, qu'il assomme ses lecteurs avec des descriptions de nappe à carreaux mais on ne trouve rien d'ennuyeux dans Le Père Goriot. Vous pouvez me croire. Dès le début du roman, le style est enlevé, captivant, drôle - si, je vous assure ! Balzac a de l'humour (il le prouve à maintes reprises dans ce roman) et semble totalement maitriser son histoire, au point qu'on s'y abandonne en tout confiance.

« Pour expliquer combien ce mobilier est vieux, crevassé, pourri, tremblant, rongé, manchot, borgne, invalide, expirant, il faudrait en faire une description qui retarderait trop l’intérêt de cette histoire, et que les gens pressés ne pardonneraient pas. »

Pour ceux qui craignent un peu les classiques, celui-là ne m'a aucunement paru terne ou difficile. L'égoïsme des filles, l'ambition de Rastignac, l'amour et le dévouement de Goriot pourraient encore être d'actualité aujourd'hui. Balzac a certes ancré son histoire à Paris, au début du XIXe siècle, mais sa peinture des sentiments humains est toujours aussi juste et percutante. Je ne sais qu'ajouter; c'est un excellent roman dont on a tort d'avoir peur. Son humour, sa fantaisie (j'ai un faible pour Vautrin, grâce à qui je me croyais embarquée dans un grand roman à la Dickens, et tant pis si ça n'a rien à voir), sa cruauté entraînent le lecteur et le laissent pantois devant tant de souffle.

« J’entends dire autour de moi : Voilà une belle femme ! Ça me réjouit le cœur. N’est-ce pas mon sang ? J’aime les chevaux qui les traînent, et je voudrais être le petit chien qu’elles ont sur leurs genoux. Je vis de leurs plaisirs. Chacun a sa façon d’aimer, la mienne ne fait pourtant de mal à personne, pourquoi le monde s’occupe-t-il de moi ? Je suis heureux à ma manière. »

L'avis de Yue Yin qui a succombé elle aussi.

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vendredi 25 juillet

« Je ne joue plus »

Sa Majesté des mouches
de William Golding (1954)
traduction de Lola Tranec

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La laideur de cette couverture explique pourquoi ce livre a eu le temps de sympathiser avec ma bibliothèque entière avant que je ne daigne l'ouvrir; mais son heure a fini par arriver.

Alors que la Seconde Guerre Mondiale sévit sur le globe, un avion s'écrase sur une île; ça a dû se dérouler plus d'une fois pendant cette période houleuse de l'Histoire, à ce détail près qu'ici, les passagers sont tous des enfants de 6 à 13 ans (environ) et qu'aucun adulte ne survit au crash.
Une terrible question se pose alors : comment des enfants peuvent-ils survivre dans un contexte aussi âpre, une vie est-elle possible loin de toute société ?

« Cette île est à nous. Elle est vraiment sympa. On s’amusera tant que les grandes personnes ne seront pas venues nous chercher. »

Trois "grands" prennent les choses en main : Ralph, méthodique, est rapidement désigné comme le chef de toute la tribu (bien qu'il ne sache pas lui-même combien d'enfants se trouvent sur cette île) et organise minutieusement des réunions. Jack joue les dissidents dès le départ : dans la cour de récréation, il devait être celui qui volait le goûter des plus faibles, par pur plaisir de méchanceté. Le genre de garçon à s'acharner sur une cible toute idéale; c'est ainsi que Porcinet (dont on ne connaîtra jamais le véritable prénom), un rondouillard asthmatique à lunettes, subit les railleries de tous les enfants, et se protège derrière Ralph, qu'il suit comme s'il était un bouclier vivant.

Au début, tout va bien; il y a un semblant d'ordre avec l'élection du chef, et il y a beaucoup de jeux. C'est vrai, quoi ! Vous seriez un enfant, entouré de copains, sur une île paradisiaque, où aucun parent ne peut imposer son autorité, vous vous amuseriez. Sur la plage, ou en courant dans les bois; en vous gavant de fruits sucrés, en faisant tomber le copain parce que c'est drôle. Le seul souci, c'est la nuit. Il fait tellement noir, et il y a ces bruits étranges... l'île cache une bête, c'est certain !
La peur gagne tous les enfants, le désordre s'installe tout doucement dans les cabanes bancales, l'éducation s'oublie et le chaos... approche.

Se retrouver seul sur une île déserte, voilà un grand topos littéraire... ici, l'originalité première réside dans le fait que des enfants sont entièrement livrés à eux-mêmes, puisque les adultes présents dans l'avion (dont le pilote) sont morts lors du crash. On se rend compte alors que les enfants sont très malins : ils entretiennent un feu (allumé grâce au soleil et aux lunettes de Porcinet) pour que la fumée avertisse les bateaux qui pourraient éventuellement passer dans les parages, ils construisent des cabanes, ils se fient aux ordres du chef Ralph. Pourtant, l'épreuve de l'île déserte ne pardonne rien; le vernis craque rapidement, les règles s'effritent : loin de toute société, l'homme redevient sauvage. Pourquoi les enfants resteraient bons ? On croit toujours que ces tendres créatures ne connaissent pas le mal, qu'elles sont encore innocentes. Et pourtant, l'évidence est là : la cruauté n'épargne pas les enfants, elle ne nous tombe pas subitement dessus à partir de l'âge adulte. Les enfants peuvent être d'une bestialité remarquable. Le basculement se fait progressivement (la temporalité est assez floue, pour ne pas dire inexistante), et ne touche pas tout le monde; les plus petits n'ont que faire des bagarres des grands, ils se contentent de jouer sur la plage et de pleurer la nuit.
Parmi les jeunes adolescents, il y a aussi Simon. Un peu timide, les autres se moquent de lui quand il ose prendre la parole pendant les réunions. Les autres ont tort, évidemment; derrière ce visage renfermé, se cache un enfant extralucide, mais dont les propos ne peuvent pas être pris au sérieux par une bande d'enfants surexcités.

« – Je veux dire qu’avec tout ça ils ont des cauchemars. On les entend. Tu ne t’es jamais réveillé la nuit ?
Jack secoua la tête.
- Ils parlent, ils crient. Les petits. Et même quelques-uns des autres. Comme si…
- Comme si on n’était pas sur une île sympathique. »

Sa Majesté des mouches dresse un portrait glaçant de la société, de la soi-disant humanité de notre civilisation. William Golding est pessimiste, mais je crois qu'il a raison de l'être. N'oublions pas non plus que ce roman a été écrit en 1954, neuf ans après la plus grande preuve de barbarie de l'homme moderne; dans un tel contexte, on peut légitimement penser que l'homme est le pire des animaux. La violence du roman secoue le lecteur; il n'est pas possible de rester insensible à l'atrocité de certains passages, et c'est justement cette sauvagerie qui empêche de croire en une quelconque civilisation. N'en déplaise à Rousseau, qui assurait que « l'homme est bon par nature, c'est la société qui le corrompt ».
Cette lecture laisse un goût amer mais il est parfois intéressant d'être un peu bousculé. Certains passages descriptifs auraient gagné à être un peu plus condensés, et le style de l'auteur m'a empêchée de me plonger sans retenue dans son roman. Ce fut une lecture plus cérébrale que sensible, ce qui bloque un peu mon enthousiasme.
C'est presque un détail; Sa Majesté des mouches était le premier roman de William Golding, et cette œuvre regorge de puissance.

A noter que ce livre a été adapté au cinéma en 1963, sous le même titre, par Peter Brook. Et pour ceux qui se demandent justement d'où sort cette énigmatique Majesté, la réponse est dans le roman...

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samedi 19 juillet

« Se rapprocher des vérités de la main »

Il est toujours un peu périlleux d'écrire quelques mots sur un livre, mais je trouve que ça empire dès que je tente d'évoquer un classique ou Henry Bauchau - ce qui devient très drôle quand on sait que mes dernières lectures alternaient classiques et livres d'Henry Bauchau. Je traîne parce que je ne trouve pas les mots; tant pis, je ferai avec ceux qui se présentent.

L_atelier_spirituelL'atelier spirituel d'Henry Bauchau
Actes Sud, 2008
avec une merveilleuse préface de Myriam Watthee-Delmotte (la spécialiste de l'écrivain)

« Né, élevé, instruit dans un milieu et une culture uniquement du "verbal", je peins pour me déconditionner. » (Henri Michaux)

Cette citation peut aussi définir le parcours artistique d'Henry Bauchau. L'homme s'est longtemps (toujours ?) considéré comme un "écrivain du dimanche", parce qu'il a toujours eu des obligations professionnelles à respecter (brièvement, il a été directeur d'école en Suisse, puis psychanalyste à Paris). Les instants qu'il consacre à la peinture et au dessin interviennent donc à un troisième degré. Henry Bauchau n'a jamais eu la prétention de devenir un artiste, ressentant plutôt le besoin de s'exprimer autrement qu'avec les mots. C'est ainsi qu'il pratiqua le dessin (pastel, feutre, encre...) et la peinture de 1962 à 1975, période pendant laquelle il dirigeait son école internationale à Gstaad.
Le_ch_teau_de_l__meS'il a arrêté de s'adonner aux arts, c'est essentiellement dû à un ami, qui souhaitait le voir se consacrer à l'écriture. Puis, le manque de temps s'est fait sentir : de retour à Paris, Henry Bauchau a dû déjà jongler pour travailler, écrire et vivre.
Une étrange consolation survint : travaillant avec de jeunes psychotiques, il en a accompagné quelques-uns dans l'atelier d'un sculpteur, où il a lui-même suivi des cours pendant trois ans. Sorte de prolongement artistique, avec des patients incapables de s'exprimer avec la parole (c'est un épisode en partie raconté dans L'enfant bleu, qui était tellement magnifique que je n'ai pas encore osé vous en parler).
Henry Bauchau compense sa "retraite artistique" en intégrant les arts dans son œuvre littéraire : la création artistique apparaît toujours au détour d'un poème, d'une nouvelle, d'un roman (les exemples les plus flagrants étant sans doute Œdipe sur la route et L'enfant bleu).

Une_sainte_femmeL'atelier spirituel permet de poser un nouveau regard sur l'oeuvre d'Henry Bauchau. Son art plastique est ici dévoilé pour la première fois; ses dessins trouvent écho dans des extraits de ses textes (poèmes, romans, pièces de théâtre...) et même dans les mots des autres (on trouve notamment des citations de Pierre Jean Jouve et Chrétien de Troyes).
L'intérêt vient donc de ce dialogue mots-image, Henry Bauchau modifiant parfois les titres de ses dessins pour qu'ils complètent minutieusement les extraits littéraires.
Certains de ses dessins paraissent désarmants de simplicité, voire de naïveté; les formes géométriques se multiplient, cela ressemble parfois aux dessins qu'on a tous fait un jour en cours, parce que le professeur ne nous intéressait pas. Et d'autres, au contraire, sont troublants de force, ils étonnent, ils touchent. La relation tissée entre les mots et les images renforce finalement les deux "camps". Lire un poème et regarder ensuite le dessin choisi pour illustrer la page de droite  enrichit l'un et l'autre, apporte une nouvelle profondeur à l'ensemble.
Ce "recueil" au titre si évocateur mérite d'être parcouru par toute personne sensible à l'univers d'Henry Bauchau... la préface détaille intelligemment le parcours de l'artiste-écrivain, en expliquant son cheminement et ses techniques; c'était la première fois que je lisais des renseignements sur Henry Bauchau artiste, et cet éclairage est passionnant.

(le billet est illustré avec deux dessins que j'aime particulièrement - si vous cliquez dessus, la magie voudra que les dessins s'agrandissent. Le premier s'appelle Le château de l'âme, le second Une sainte femme)

*          *          *

Je termine avec un poème d'Henry Bauchau, et le dessin s'y rapportant :

La_travers_e_des_grandes_eaux
La traversée des grandes eaux

          La deuxième arche

     La première arche, merveilleusement hardie, heureuse, immatérielle,
     Du pont dont la beauté future est encore perdue dans la brume
     Car la forme accomplie, le songe inapaisé du vrai
     La deuxième arche à la courbe pensive
     Doit demeurer, mon âge, imaginaire.
     C’est seul, et sans savoir comment, qu’il faudra faire
     la traversée des eaux
     Jusqu’à la rive qui peut-être n’existe pas
     C’est le cœur, le cœur chevalier
     Le cœur en lumière épuisée
     Qui va par la route incertaine
     Par amour d’amour incertain.


La Fée Carabine en a très joliment parlé ici

Posté par erzebeth à 11:02 - lecture - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

mercredi 09 juillet

Elle avait mal aux autres

La Dame à la lampe : une vie de Florence Nightingale
Gilbert Sinoué
(Calmann-lévy, 2008)

http://www.sinoue.com/images/livres/petit/18-la_dame_a_la_lampe.jpg

Dans une de mes lectures précédentes, le nom de Florence Nightingale apparaissait au détour d'une phrase, l'un des personnages l'ayant côtoyé pendant la guerre de Crimée. Alors, quand j'ai vu que Babelio proposait cette biographie parmi les livres offerts dans le cadre de Masse Critique, j'ai pensé que c'était l'occasion d'être un peu curieuse (à ce moment-là, je n'avais pas encore lu la plus mauvaise biographie du monde, donc je ne me méfiais pas encore de ce genre).

Florence Nightingale était une femme formidable; née en 1820 dans une famille des plus aisées (il faut voir la résidence familiale !(mais non, ils n'avaient pas des voitures avant tout le monde...)), elle est prise d'une étrange lubie : elle veut devenir infirmière. Ce qui paraît totalement honorable aujourd'hui, était scandaleux à l'époque; seules les pauvres, les anciennes prostituées et les alcooliques exerçaient cette profession. Qui d'autre accepterait de soigner des plaies purulentes, de nettoyer les draps souillés, d'assister les chirurgiens pendant les amputations ?
Florence devra lutter longtemps contre ses parents, sa sœur, les bienséances. Mais parce que c'est une femme incroyablement têtue et sourde quand les propos ne sont pas à son avantage, elle s'acharne jusqu'à ce qu'elle parvienne à partir en Turquie, pendant la guerre de Crimée, rejoignant l'hôpital militaire anglais. Elle y arrive en 1854, et la situation est particulièrement alarmante : les hommes meurent, non pas à cause de leurs blessures, mais des soins précaires offert par l'hôpital, l'odeur est insupportable, on oublie de donner à manger aux blessés, etc...
Aidée par une petite escorte d'infirmières, Florence Nightingale va œuvrer sans relâche pour améliorer la convalescence des soldats, en apportant des changements radicaux et parfois très mal vus. En effet, la jeune femme introduit des concepts inconnus : elle parle d'hygiène, de repas équilibrés, d'accompagnement lorsque la dernière heure des hommes arrive... Elle refuse qu'on utilise les mêmes instruments chirurgicaux, d'un blessé à l'autre, sans qu'ils ne soient nettoyés, elle insiste pour que les hommes soient lavés tous les jours, pour que leurs douleurs soient considérées à leur juste valeur, elle apporte en somme de l'humanité dans un lieu où l'on sciait des jambes à la vue de tous, ne réalisant pas une seule seconde que le spectacle pouvait choquer les hommes qui occupaient les lits à proximité...
Florence Nightingale se dévoue corps et âme à son métier; elle est rapidement surnommée "La dame à la lampe", parce qu'elle avait l'habitude de se promener la nuit, au milieu des blessés, pour soulager leur souffrance avec des massages et quelques mots de compassion...

Maintenant que j'ai bien parlé du personnage, il est temps d'évoquer le récit de Gilbert Sinoué; il est écrit sur la quatrième de couverture que cette biographie est construite "comme un roman digne de Sherlock Holmes".
Les quatrièmes de couv' font de ces rapprochements et de ces compliments... ça en est presque touchant. Ce livre est très curieux dans sa forme, déjà parce qu'il ressemble plus à un roman qu'à une véritable biographie à mes yeux. Tout commence le jour de l'enterrement de Florence Nightingale, en 1910. Un homme, Jonathan Brink, y est présent; il a croisé la célèbre femme il y a de nombreuses années, et souhaite écrire sa biographie. Il s'y prend comme on ferait un puzzle : par petites touches, en croisant des personnes qui ont connu l'infirmière (et ces personnes sont rares, puisque Florence Nightingale a vécu très longtemps (90 ans) et que son entourage l'a en majorité précédée dans la tombe), en consultant les documents archivés à la British library, en se fiant à des lettres, souvenirs, articles de journaux... Et finalement, on parle plus de cette "enquête" que de Nightingale elle-même. Sa vie après la guerre de Crimée (qui s'achève en 1855) est très peu évoquée, comme si ça avait finalement peu d'importance, que l'essentiel s'était passé là-bas. C'est peut-être vrai, mais enfin, Florence Nightingale n'y est restée qu'un an et demi...
Tous les différents témoins s'attachent à dresser un portrait peu glorieux de la Dame à la lampe, celle-ci ayant été visiblement très lunatique, possessive, presque misanthrope. Une femme qui, apparemment, amplifiait toujours ses souffrances, ses chagrins, et ne prenait pas garde à ceux qui étaient réellement malades auprès d'elle. Paradoxal, non ? Encore plus quand on est une femme aussi pieuse. A son retour de Crimée, elle n'a pas cessé de dire que son heure approchait, qu'elle allait mourir dans les heures suivantes... alors qu'elle a encore vécu 55 ans, sans se soucier (par exemple) de sa sœur qui mourait d'un cancer...
Le personnage paraît très curieux, et même si elle est à l'origine de grands bouleversements dans la manière de soigner et de prendre en compte certaines mesures d'hygiène, j'ai beaucoup de mal à lui accorder ma sympathie.
La biographie de Gilbert Sinoué est très curieuse dans sa forme, dans son style aussi qui est parfois maladroit, tombant dans certains poncifs ("Un père absent, même lorsqu'il lui arrivait d'être présent"... magnifique (il s'agit du père de Jonathan Brink, et non de Florence). Néanmoins, ça se lit très facilement, et le contenu est totalement abordable - peut-être trop ? Me voilà paradoxale aussi, comme la Nightingale; à croire que c'est contagieux, ces choses-là. C'est un livre totalement accessible à ceux qui n'y connaissent rien (comme moi), mais vulgariser à ce point le sujet lui fait-il honneur ? Je suis peut-être dure; j'ai aussi trop peu lu de biographies pour vraiment comparer avec des œuvres réussies.
La Dame à la lampe est sans doute une bonne introduction pour celui qui s'intéresse à ce sujet, mais qui n'ose pas attaquer trop grand de suite. Je ne remets absolument pas en cause les apports de Florence Nightingale (c'est d'ailleurs grâce à elle que le métier d'infirmière a obtenu ses lettres de noblesse), mais l'ensemble m'a paru un peu léger.

Madame Charlotte l'a lu dans le même cadre que moi, mais elle est un peu plus enthousiaste.

Bien que ce ne soit pas obligatoire, je glisse le joli logo de Babelio :
livres, critiques citations et bibliothèques en ligne sur Babelio.com
dont l'équipe a été fort aimable de m'envoyer un livre, alors qu'à l'époque mon blog était en pause prolongée et qu'on aurait donc pu légitimement ne rien m'offrir...

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lundi 07 juillet

Bonne à rien

Washington Square
d'Henry James
(première publication : 1880)

http://accel98.mettre-put-idata.over-blog.com/0/51/42/14/piccolo2.gif

Tout commençait plutôt bien; Mr Sloper, un médecin new-yorkais réputé, est marié à la plus charmante des épouses. Mais être médecin n'éloigne pas les maladies : leur petit garçon de trois ans décède et la jeune femme meurt une semaine après avoir donné naissance à une fille répondant au doux prénom de Catherine.
La vie est parfois cruelle; elle le prouve encore en gratifiant Catherine d'un physique totalement banal, et d'une intelligente quasi-inexistante. Comble de malchance pour son père, et pour elle-même, qui ne semble avoir que sa dot pour séduire...
Car Catherine est riche, et ce simple fait n'échappe pas au regard avisé de Morris Townsend, un jeune homme fort bien bâti qui aimerait faire fortune facilement. Feignant les sentiments amoureux et aidé par la tante de Catherine (Mrs Penniman, que nous pourrions qualifier de "vraie mêle-tout"), Townsend va séduire la riche jeune fille, tant et si bien qu'elle va s'éprendre follement de lui... tandis que l'implacable Mr Sloper refusera catégoriquement leur éventuelle union.

Mon Dieu ! Si la jeune fille était vive d'esprit, pauvre et charmante, on se serait cru chez Jane Austen... Je ne pouvais pas ne pas y faire allusion, étant donné qu'on rapproche facilement ces deux auteurs. Seulement, il y en a un des deux qui m'a plu; saurez-vous deviner lequel ?
La comparaison James-Austen ne me paraît pas des plus pertinentes au vu de ce que j'ai pu lire de ces deux écrivains, c'est pourquoi j'oublie  la romancière anglaise dès la phrase suivante.
Tout l'intérêt de Washington Square réside dans le portrait psychologique des personnages; ils sont quatre à se partager le récit, et il est amusant de remarquer à quel point ils ont chacun une image déformée, erronée, des autres. Le docteur est par exemple convaincu que sa fille est stupide et qu'elle n'éprouve aucune émotion, parce qu'elle affiche constamment une sereine apparence. Pourtant, Catherine est loin d'être neurasthénique; elle est juste discrète, et cruellement lucide : ceux qui l'entourent sont avides de ses malheurs, mais ils ne l'aiment pas autant qu'elle a besoin de l'être. La solitude de ce personnage, et l'incompréhension de la part de ses proches, font qu'elle cache ses torrents d'émotion derrière une image banale.
Je ne voudrais pas trop en dire sur Morris Townsend et sur sa relation avec les différents personnages; ma candeur m'a dans un premier temps empêchée de le voir tel qu'il était. Et pourtant...
Bien que la tante joue un bon petit rôle dans ces intrigues amoureuses, elle est un peu en retrait, en comparaison des trois autres figures du roman. Hormis Morris Townsend, qui est finalement assez limpide dans ses projets, il est parfois difficile de comprendre les réactions du docteur et de sa fille, tant elles sont inattendues dans ce genre de roman. Lui n'aime pas son enfant, parce qu'elle n'a rien gardé des qualités de sa mère; mais il manifeste une telle dureté envers Catherine que ça en est surprenant. La jeune fille, quant à elle, ne ressemble pas aux héroïnes habituelles; et cette vision cynique, froide, intraitable d'Henry James apporte un grand intérêt à son roman. De plus, les dialogues sont excessivement savoureux (certaines répliques du docteur sont mémorables) et portés par une ironie aussi étonnante que délicieuse. Un narrateur non identifié prend plaisir, de temps en temps, à intervenir dans l'histoire, pour ajouter à la fois de la distance et de l'humour.
Cette description psychologique des personnages, parce qu'elle est incongrue, féroce (et probablement réaliste !), fait de Washington Square un roman captivant (bien qu'il ne se passe pas grand-chose), un roman dans lequel on avance à tâtons, au fur et à mesure que les personnages prennent des décisions capitales pour la suite de leur existence...
Henry James se lit facilement, mais aussi avec beaucoup de plaisir, ce qui est loin d'être négligeable. Les derniers chapitres resserrent l'étau autour de ces destins somme toute anodins, mais si accablants... On se rend compte alors que certains chagrins ne se tarissent pas avec le temps, et que le regard extérieur peut être d'une cruauté impitoyable.

« Un jour – l’enfant devait avoir douze ans –, il lui avait dit :
- Essaie d’en faire une femme intelligente, Lavinia ; j’aimerais qu’elle soit une femme intelligente.
Pendant un moment, Mrs Penniman parut pensive :
- Mon cher Austin, s’enquit-elle, crois-tu qu’il soit préférable d’être intelligent plutôt que bon ?
- Bon à quoi ? questionna le docteur. Vous n’êtes bon à rien si vous n’êtes pas intelligent. »

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jeudi 03 juillet

« Il y a tellement de beauté dans le monde...

... que ça en est insoutenable. » [American beauty]

Je ne lis jamais de manga, pour des tas d'excellentes raisons (je ne sais pas me repérer dans l'immense production - c'est cher - difficile de commencer une série par le premier tome en bibliothèque (trop de succès) - il y a trop de volumes, c'est sans fin).
Puis,
Fashion a nonchalamment évoqué un titre qui pouvait me plaire : Mushishi de Yuki Urushibara. La chance m'a souri quand je me suis retrouvée nez à nez avec les six premiers volumes de cette série, chez une copine, que j'ai littéralement suppliée pour qu'elle me les prête. C'est une chic fille, elle n'a pas fait d'histoire; j'ai tout pris.

Mushishi
de Yuki Urushibara
(première parution au Japon : 2000; un volume paraît chaque année)
traduction de Pascale Simon

Dans ce manga, nous suivons les aventures de Ginko, qui est un mushishi, soit un homme capable de voir, comprendre et maîtriser les mushi. Mais qu'est-ce, un mushi ? C'est en quelque sorte une forme de vie primitive, un "esprit" qui vit tranquillement dans la nature, à moins que l'homme ne vienne perturber son milieu naturel; il existe des mushi méchants, ou qui du moins ont des effets néfastes sur les hommes. Ces derniers ne perçoivent pas, normalement, la présence des mushi. Ils ne les voient pas, à part s'ils sont dotés d'une sensibilité particulière - sensibilité nécessaire pour devenir soi-même un mushishi.
Ginko voyage sans cesse à travers le Japon, se rendant là où ses services peuvent être utiles; certains villages sont plongés dans la peur, victimes de phénomènes inexplicables. Les mushishi parviennent à faire revenir la sérénité dans certaines familles, ou veillent du moins à ce que le mal ne se répande pas.
Mais il est parfois trop tard : il y a des faits qu'on ne peut défaire, soit parce que les mushi sont trop installés, soit parce que la personne atteinte refuse l'aide qu'on peut lui apporter.

Mushishi_1
(n'oubliez pas que ça se lit de droite à gauche; ici, la construction des cases me paraissait fort jolie)

Chaque volume contient cinq histoires, toutes plus poétiques les unes que les autres. Même les titres des histoires sont enchanteurs : Les cueilleurs de cocons vides, Le palais sous les flots, Le fil du haut du ciel... C'est même difficilement descriptible. Pour ceux qui sont familiers de l'univers de Miyazaki, il y a un je-ne-sais-quoi, au début, qui rappelle cette poésie-là : souvenez-vous des sylvains, dans Princesse Mononoké (les petits esprits de la forêt) ou encore les esprits fantômes qui viennent prendre des bains dans Le Voyage de Chihiro... Evidemment, ça ne ressemble pas réellement à cela, mais on retrouve cette ambiance un peu fantastique, lyrique, ensorcelante...
L'auteur (mais comment on l'appelle ? Une mangaka ? - exact, me dit Google) symbolise le Japon fantasmagorique que j'aime; vous savez, la poésie d'un cerisier en fleurs, des réflexions délicates, un mode de vie qui paraît hors du temps... Lire Mushishi, c'est comme voyager.
Mais tout n'est pas paisible et harmonieux; il y a certaines histoires assez terribles, qui peuvent rappeler des peurs d'enfants (les miennes, en tout cas). Dans le premier volume notamment, et plus précisément dans La lumière sous les paupières, un mushi (qui avait envahi le corps d'une jeune fille) jaillit des yeux de cette dernière pour s'échapper, en un flot puissant et infini. D'une manière générale, la mangaka aime assez s'inspirer des yeux dans ses histoires (elle avoue à la fin d'un volume qu'elle fait ça justement pour exorciser sa crainte de perdre la vue), et le jeune Ginko n'en est pas exempt...

mushishi 

Cet homme mystérieux, qui n'est attaché (apparemment) à aucun être ni aucun lieu, a fatalement eu un destin extraordinaire avant de devenir mushishi. Sans rien vous raconter, sachez que les volumes 3 et 4 s'achèvent sur des histoires consacrées à Ginko, et plus particulièrement à son enfance. Et c'est passionnant d'en apprendre un peu plus sur ce chasseur de mushi...

Actuellement, huit volumes sont parus en français. Cette "série" (parle-t-on de série pour un manga ?) est toujours en cours d'écriture, mais cela a finalement peu d'importance : vous pouvez vous contenter d'un seul volume, car ils sont tous indépendants les uns des autres. Il est quand même préférable de les lire dans l'ordre, ne serait-ce que parce que la première histoire du premier volume présente les mushi, et que c'est toujours agréable de comprendre ce qu'on lit.
J'avoue que le troisième volume m'a un peu moins enchantée que les autres (mais il reste d'excellente facture, surtout qu'on découvre un peu Ginko), et que les volumes 2 et 4 ont sans doute mes préférences.
Mushishi_3Mushihi est un manga soigné, tant dans les dessins (superbes ! d'ailleurs, dès le deuxième volume, quelques pages en couleur sont distillées dans le livre... c'est magnifique) que dans les histoires, qui sont riches et étonnantes. Yuki Urushibara aime bien utiliser les flash-back, et ça donne une nouvelle épaisseur à ce qu'elle raconte. Aussi, la mangaka conclut chaque volume avec une postface qui, en quelques lignes, évoque la genèse des histoires, et ajoute une pensée personnelle écrite sur la jaquette; même dans ces petits suppléments, elle fait preuve de poésie et de sensibilité. Un exemple ?
« Au début de l'été, j'ai vu des lucioles qui voletaient joyeusement. Ces insectes n'ont pas un vol aussi régulier que celui des oiseaux; il est instable et je ne me lassais pas de suivre leur trajectoire scintillante. De retour chez moi, une fois seule, j'ai été prise d'un sentiment d'extrême solitude. Il me semble que, dans la trajectoire lumineuse des lucioles, il y avait un signal silencieux qui s'adressait aussi bien aux lucioles qu'aux hommes. »

(à noter que Yuki (ce que je suppose être son prénom) signifie neige en japonais, et plusieurs de ses histoires se déroulent justement dans des paysages enneigés...)

Je crois qu'on aura compris mon attachement à ce manga, beau et intelligent, qui mérite largement qu'on s'y attarde...

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mardi 01 juillet

Sous le voile

Nedjma
de Kateb Yacine (1956, Editions du Seuil)

L'image “http://www.algeriades.com/news/IMG/arton762.jpg” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.

Dans mon envie de découvrir la littérature algérienne, j'ai décidé de commencer par ce roman qui semble avoir tant d'importance pour les Algériens...
Ce titre, Nedjma, ne pouvait que me renvoyer à Nadja (d'André Breton) et à cette phrase, que je trouve si belle :
« Elle ne dit son nom, celui qu’elle s’est choisi : Nadja, parce qu’en russe c’est le commencement du mot espérance et parce que ce n’en est que le commencement. »
Oui, je partais confiante, et Nedjma devenait dans mon esprit le commencement de l'espérance algérienne...

Seulement, je n'ai pas compris; et cette incompréhension est une véritable déception pour moi.
Quatre jeunes hommes perdus (à cause de leurs origines floues, à cause de cette France qui veut s'imposer par la violence dans leur pays) gravitent autour de Nedjma, cousine de deux d'entre eux; la jeune femme un peu sauvage incarne leurs rêves et fantasmes, alors qu'elle est elle-même en proie à un destin assez lourd (sa mère était française, son père plus ou moins inconnu, elle est recueillie par une femme qui la mariera de force - mais cela, c'est monnaie courante...).
Je ne peux pas évoquer, comme j'en ai généralement l'habitude, ma lecture personnelle de l'œuvre, parce que je ne l'ai sincèrement pas comprise. La forme est d'une complexité désarmante (les sites parlent d'une structure circulaire), tout se brouillait : est-ce qu'on est dans le passé ? est-ce qu'on est revenu au présent ? et ce dernier, ne fait-il pas non plus partie des flash-back ? Les quatre Algériens se sont fondus dans mon esprit, ne formant qu'un seul homme, fatalement hermétique.
Une seconde fois, j'ai pensé à Nadja : la première fois que j'avais lu ce texte, je n'avais rien compris, si ce n'est quelques éclats de beauté, ici et là. Ce fut le même ressenti avec Nedjma : certains passages retenaient mon attention par leur poésie, leur tragédie, leur profondeur. Cela m'encourageait à continuer ma lecture; en vain, parce que quelques pages plus loin, j'étais à nouveau noyée. Il me semble que c'est un texte qui se relit, plus qu'il ne se lit (je ne dis ça que pour me consoler, en réalité).
J'ai vraiment peiné pour achever ma lecture, me disant que ce texte le méritait. C'est d'ailleurs indéniable : c'est un grand roman. Juste, il ne se laisse pas facile apprivoiser.

Nedjma serait le prénom d'une cousine de Kateb Yacine, avec qui il aurait vécu quelque temps, alors qu'elle était déjà mariée. Nedjma signifie étoile; elle est d'ailleurs qualifiée plusieurs fois de « mauvaise étoile » dans le roman. Etonnant quand on sait que ce dernier (et son héroïne) symbolise une Algérie en quête de ses origines, loin de la colonisation française. Nedjma, c'est à la fois l'espoir et l'inquiétude (dès que l'on cherche d'où l'on vient, que peut-on trouver ?).
Nejdma est une quête des origines, d'une identité perdue qu'il faut à tout prix connaître pour retrouver ce qu'on était avant les colons.
Il est alors intéressant de se demander pourquoi Kateb Yacine a écrit son roman en français; il a une jolie formule pour expliquer ça : le français est le « butin de guerre » des Algériens. Ils ont au moins gagné ça; pourquoi ne pas se servir de cette langue ?

Je suis désolée, même en essayant de lire quelques sites pour tenter de percevoir quelque chose, je reste limitée.
Je ne suis qu'une petite lectrice, qui s'est attaquée à plus grand qu'elle.
Nedjma est un texte difficile, mais qui mérite l'effort de lecture. Pour vous prouver que cela vaut le coup, je vous renvoie au billet de
Laurence, qui explique clairement (et positivement) de quoi il s'agit.

[PS : en réalité, Kateb est le nom de famille de l'écrivain; puisqu'il a lui-même décidé d'inverser ses nom et prénom, je suivrai sa logique dans l'index des livres]

Posté par erzebeth à 11:28 - lecture - Commentaires [12] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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