N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

mercredi 13 août

Promenades - épisode 1 ?

Parmi les étapes incontournables de la capitale, il y a évidemment ceci :

Eiffel_Tower

(Vous la reconnaissez ?)

C'est à la fois fascinant et angoissant de voir la foule agglutinée à ses pieds, attendant sagement pour payer des sommes astronomiques et pouvoir dire ensuite "J'y suis monté".
Mais la Tour Eiffel reste remarquable, et sans cette horde de touristes, elle est même très jolie... - quoiqu'elle porte très mal les étoiles européennes. Une horreur. Si vous avez l'occasion, dans les cinq prochains mois, d'aller à la capitale, rendez quand même visite à la Tour, en pleine nuit, et allez l'admirer côté Champs-de-Mars - vous n'y verrez pas les étoiles, et son habit bleuté lui va à ravir.

D'autres pas m'ont menée au parc Monceaux, assez petit finalement mais follement agréable (du moins si on n'a rien contre les mauvaises odeurs et les couples amoureux. Je ne dis pas que les deux sont liés, mais les deux m'insupportent, et les deux se sentent visiblement chez eux dans les allées du parc).
De nombreux Parisiens poussent le vice à courir dans le grand cercle du parc, ce sont des fous; je ne comprends pas comment on peut se livrer à une pratique aussi barbare (bien que cela me fasse beaucoup rire. Je suis cruelle). Il y a quelques coins vraiment jolis :

Pont

Colonnes

Flowers
Ces magnifiques photos sont agrandissables; profitez-en !

Et puis, c'est toujours bon d'observer les gens, qui en disent long sur eux rien qu'avec leur apparence. Une femme d'apparence bourgeoise lisait attentivement sur un banc, d'où elle avait vue sur les colonnes. En m'approchant, j'ai vu qu'elle était plongée dans un roman de Guillaume Musso; comme quoi, même les bourgeois peuvent avoir mauvais goût.
(Ceci est une plaisanterie; que personne ne vienne dans les commentaires dire que cet homme écrit de bons romans, ou qu'on a le droit d'aimer tout et n'importe quoi).
De loin, on aperçoit l'Arc de Triomphe, mais les jambes commencent à être douloureuses, et la fatigue est tenace.
La promenade a été agréable et amusante; qu'espérer de plus ? Une place assise dans le métro ?
Il y en a eu.

(PS : je n'ai dit nulle part que ce blog était un réceptacle de mots intéressants; je le précise afin qu'aucune plainte ne se fasse entendre).

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samedi 09 août

Un goût de Cendrillon

« C'était le soir des régates annuelles. Selon une tradition vieille de trente ans, les Larrabee donnaient une réception. Il ne pleuvait jamais quand les Larrabee recevaient. Ils n'auraient pas toléré ça. »

Ainsi commence (ou presque) Sabrina de Billy Wilder (1954); la jeune femme du titre, jouée par Audrey Hepburn, est la fille du chauffeur des Larrabee. Elle ressemble à une enfant; une enfant follement amoureuse de David Larrabee (William Holden) qui n'a cure de la pauvre demoiselle. Lui aime les femmes élégantes, comme l'attestent ses trois premiers mariages. Parce que David et Sabrina ne sont pas du même monde, le père de cette dernière envoie sa fille à Paris, où elle doit apprendre la cuisine, et à oublier ce fils de riche.
Deux années passent; c'est le grand retour de Sabrina, qui apparaît totalement métamorphosée. A tel point que David ne la reconnaît pas; à tel point, d'ailleurs, que David en tombe amoureux...
Mais le jeune homme fougueux et volage est sensé se marier avec une belle héritière, pour faciliter les affaires de la famille; autant dire la présence de Sabrina est malvenue. C'est alors que Linus (Humphrey Bogart...), le grand frère de David, décide de jouer les séducteurs auprès de Sabrina pour l'éloigner du jeune promis...

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Je ne sais pas si ce film est majeur dans l'œuvre de Billy Wilder, mais c'est en tout cas un régal. Je l'ai vu une première fois il y a quelques années; c'était aussi la première fois que je voyais un film avec Audrey Hepburn. Rien que cette idée-là me ravissait.
Sabrina est une comédie romantique dans la pure tradition; on a dans un premier temps une candide demoiselle amoureuse d'un homme qui sait à peine son prénom. Et quand bien même il l'aimerait, il y aurait l'obstacle du milieu social : Cendrillon n'épouse pas le prince ! (ah, on me dit que si... je continue mon billet en écartant cette remarque). Ensuite, après les deux années d'absence, on retrouve une Sabrina devenue femme; ses tenues sont élégantes, son langage est assuré, elle sait casser des œufs (tout est dans le poignet). Désormais, même les plus aveugles (David, en l'occurrence) ne peuvent ignorer son charme et son sourire. Mais Linus, qui a consacré sa vie aux affaires familiales, refuse de perdre un marché à cause d'un coup de cœur de son frère. Il ne se rend pas compte des risques; il se croit immuniser à l'amour et puis, elle est si jeune, et lui si vieux !
Le trio d'acteurs (qui est plus essentiellement un duo) fonctionne à merveille; William Holden avait déjà tourné deux fois auparavant avec Billy Wilder, et sa prestation dans Stalag 17 lui avait d'ailleurs valu l'Oscar. On peut comprendre que le réalisateur avait plaisir à retrouver cet acteur... totalement délicieux : il profite, dans Sabrina, de son physique avantageux* et de son sourire ravageur pour faire la cour à toutes les demoiselles qui vivent dans son périmètre de chasse. Cela lui prend tellement de temps qu'il en oublie de travailler; heureusement que son frère est là pour sauver la mise.
Que dire d'Humphrey Bogart et d'Audrey Hepburn ? Le premier fait honneur à son flegme légendaire et détient encore une fois un certain nombre de répliques irrésistibles, qui prennent encore plus d'ampleur parce que c'est lui (et pas un autre) qui les joue. Jugement délicat; le rôle était initialement destiné à Cary Grant : il aurait été très bon aussi, mais dans un autre registre (il a d'ailleurs joué avec Audrey Hepburn dans Charade, de Stanley Donen - un autre merveilleux film !).
Le duo formé par Bogart et Hepburn est attendrissant; il charme sans pour autant être illustre. Cela n'a rien à voir avec les prestations de l'un et de l'autre, mais je crois qu'on a quand même connu des couples plus mythiques... Qu'importe; Audrey Hepburn incarne la grâce et l'enfance. Son personnage a beau avoir grandi à Paris, elle n'en perd pas moins ses rêves et cette lueur magique, au coin du regard. Avant, elle demandait la Lune; maintenant, elle sait qu'elle est elle-même cette Lune, et que c'est aux hommes de venir la décrocher.
Il y a deux éléments irrésistibles dans ce film : son humour et son français. Les seconds rôles sont soignés au point que tous ceux qui prennent la parole en viennent à dire quelque chose de drôle à un moment donné. L'humeur est légère, il semblerait que rien de grave ne peut arriver dans ce film. Pourtant, la mère de Sabrina est morte (il y a bien longtemps, certes), et la jeune femme est initialement désespérée au point de vouloir s'intoxiquer avec des gaz d'échappement... Non, cela ne ternit rien. La petite Sabrina est émouvante, mais on garde le sourire - du début à la fin. Et ce français, alors ! Ah ! Il fallait bien qu'Audrey Hepburn utilise quelques mots de français, pour crédibiliser son aventure parisienne... C'est exquis. L'accent est divin, il me fera toujours succomber.
Je ne sais qu'ajouter; Sabrina est une sucrerie qui ne peut pas provoquer de carie ni d'indigestion. Les gourmands y trouveront un avant-goût de paradis.

Je ne résiste pas à l'envie d'inclure une vidéo, où Audrey Hepburn chante... en français. Si vous ne succombez pas, vous n'avez pas de cœur.
(je suis désolée pour les sous-titres, ils nous auraient plus aidés s'ils avaient été en français, j'ai fait avec ce que je trouvais...)

* Humphrey Bogart aurait dit lors du tournage : « Regardez William Holden. Si j'étais aussi beau que lui, je ne me demanderais pas pourquoi Bacall m'a épousé. »

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mardi 05 août

Martine à Paris

Je ne m'appelle pas Martine; si j'évoque la célèbre petite fille dans le titre du billet, c'est parce que je pense qu'elle aurait l'air aussi gourde que moi si elle venait dans la capitale; les mots suivants le prouvent, je crois)

Je suis un tantinet absente depuis quelques jours (depuis le 30 juillet exactement), pour diverses raisons, notamment parce que mon ordinateur s'obstine à ne pas se connecter alors qu'il y arrive très bien en temps normal. Etant donné que, là où j'ai échoué pour le mois d'août, je suis la personne la mieux calée en informatique, je vous laisse imaginer l'ampleur des dégâts. Il va falloir que je me fasse à cette douloureuse réalité : oui, je suis crevée, et non, je ne peux pas rester longtemps connectée. Moins 20 points pour le moral. Et quand on sait quel niveau il atteignait déjà avant cette joyeuse nouvelle... non, je me tais. Le frisson qui me parcourt en dit déjà bien assez.
Quoiqu'il en soit, j'ai trouvé un peu de temps pour écrire un billet inutile, et je saute évidemment sur l'occasion.

*   *   *

Dimanche et lundi, je me suis bien amusée (admirez ce magnifique jeu de mots, il m'a bien fallu quatre secondes pour y penser).
Comme tout le monde le sait (?), la plupart des musées de France ouvrent gratuitement leurs portes au public, le premier dimanche de chaque mois (avec des exceptions, comme toujours, ou ce ne serait pas bien amusant). Les collections permanentes sont donc ainsi accessibles librement - pour les expositions temporaires, ne rêvez pas, il faut payer.
Dimanche donc, nous avions la possibilité d'aller visiter un musée - un, pas plus (cette idée que les gens ont de travailler le dimanche...). Après moultes interrogations, nous avons décidé d'aller visiter le
musée du Quai Branly.

Quai_Branly

Apparemment, d'autres gens avaient eu la même idée que nous, mais l'attente reste humaine (les panneaux annonçaient 2h d'attente (!), qui ont finalement été réduites à 20 minutes)
Comme chacun le sait (?), c'est le musée des arts premiers, regroupant des œuvres d'art africaines, asiatiques, océaniques et américaines. Sur le papier, ça avait presque l'air alléchant. Faire le tour du monde en une après-midi...
Mais, dès le début, on a senti qu'on n'allait pas être séduits. C'est inexplicable; les locaux sont moches, mal arrangés, et les collections sont, comment dire... probablement excessivement intéressantes, quand on s'y connaît un peu, ou quand on aime voir des masques de bois derrière une vitrine. Tout ceci est sans doute une question de culture - la nôtre n'était franchement pas réceptive à ce qui nous entourait, et j'irai même jusqu'à avouer qu'on a eu la moquerie facile.
C'est mal, je sais. Je culpabilise presque quand je vois que Praline a consacré un billet,
tout récemment à ce musée.
Nous sommes de mauvais visiteurs.

Lundi, parce que je ne travaillais pas, parce que c'était le dernier jour pour cette exposition, et parce que je ne voulais pas la rater, je suis partie au musée Guimet visiter l'exposition consacrée à Hokusai, qu'on connaît essentiellement grâce à ceci :

http://vutheara-kham.fr/images/hokusai/hokusai.jpg

La Vague
(accessoirement couverture de l'édition Actes-Sud/Babel d'Œdipe sur la route,
un roman d'Henry Bauchau dans lequel on retrouve cette thématique de la vague...)

Le musée ouvre à 10h, j'y étais à 10h35. Vous allez rire : je croyais qu'il n'y aurait personne. Je pensais que les gens travaillaient le lundi, que les Parisiens étaient en vacances et que les touristes n'étaient pas forcément informés (et puis, quand on vient une semaine à Paris, on va plutôt aux Champs-Elysées, non ?).
Une attende de 2h30 était annoncée. Vu la file et vu l'allure avec laquelle elle avançait, j'imaginais que leur pronostic paraissait juste. J'ai attendu quelques minutes - une demi-heure, en réalité. Je ne savais pas quoi faire. Renoncer ? Persévérer ?
J'ai horreur de renoncer. Surtout que c'était ma seule chance de voir cette Vague, et l'œuvre d'Hokusai. Je ne sais pas prendre de décisions; les gens autour semblaient décidés à attendre, coûte que coûte, bien que certains se plaignaient.
On avançait, tout doucement. Mais je suis partie. Leur pronostic n'était pas totalement juste, je pense que l'attente était plutôt d'1h30 à 2h. Mais je n'avais pas la patience de persévérer. Je savais que même si j'étais restée, j'aurais atteint les portes du musée avec un tel agacement que je n'aurais pas pu profiter pleinement de ce que j'aurais pu voir. Et puis, cette foule...
Je n'ai pas vu La Vague, je n'ai pas vu le reste.
Praline, Mo (et d'autres, j'en suis sûre; mais ma mémoire est une flaque) m'avaient donné envie, je m'étais promis d'y aller. Une horrible déception, parce que la provinciale que je suis s'imaginait qu'en un claquement de doigts, elle obtiendrait ce qu'elle voudrait...
Laissez-moi rire !
En tout cas, j'en tire une leçon : je ne tenterai plus de musée cet été. J'espère voir deux maisons d'écrivains, mais je n'en ferai pas plus. Hors-saison, ce sera plus abordable.

Voilà donc où j'en suis...

Je n'ai pour l'instant aucune envie d'écrire des bêtises sur ce que je fais, donc il faut s'attendre à un avenir silencieux pour le blog; même si j'essaierai, de temps en temps, de livrer des billets hautement passionnants, comme celui-ci.
A bientôt !

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samedi 02 août

« On ne sait pas »

L'enfant bleu
d'Henry Bauchau
Actes Sud, 2004

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Orion est un jeune adolescent psychotique incapable de suivre une scolarité normale. Fréquentant un hôpital de jour, il est pris en charge par Véronique, une jeune analyste qui va apprendre à connaître et apprivoiser l'adolescent, en l'incitant à exploiter son imagination pour en faire des dessins. Orion ne parle pas beaucoup, il a très peu de vocabulaire, il a peur, dévoré qu'il est par le démon de Paris, une sorte de démon qui l'attaque dès que la situation devient insurmontable. Attendre le bus, être en contact avec plusieurs personnes, côtoyer d'autres jeunes de son âge sont des exemples de circonstances où le démon lui envoie des rayons, l'obligeant à crier, casser, sauter en l'air.
Si Véronique accepte de se charger de cet enfant, dont le cas semble très lourd, c'est parce qu'elle a compris qu'il avait un moyen d'expression à sa portée : l'art. Orion crache sur papier ses démons, ses rêves, ses angoisses. Ils vont s'apprivoiser l'un l'autre, au point d'être liés bien plus que ne devraient l'être un thérapeute et son patient. Mais Véronique sent qu'elle n'a pas le choix : si elle veut aider Orion, elle doit lui donner son temps, sa force, son énergie... sans compter. L'enfant bleu est l'histoire de cette rencontre, et des progrès impressionnants qu'Orion réalise chaque année.

Nous retrouvons ici des thèmes chers à Henry Bauchau, comme celui de l'art, décliné en mille facettes. Véronique écrit des poèmes, son mari Vasco cherche en lui le courage d'extérioriser la musique de sa vie (il y parviendra, soutenu par le chant extraordinaire d'une amie), il y a aussi cet enfant malade à la voix cristalline, un don qui pourrait l'aider à guérir si seulement il n'était pas si malade... Il y a la fragile Myla, aussi délicate qu'un papillon, qui exécute des gravures soignées dans un atelier de sculpture... Et il y a Orion, évidemment. Orion qui est considéré comme un cas désespéré, parce qu'il a treize ans et qu'il a le discours d'un enfant de huit ans, parce qu'il ne peut pas s'empêcher de tout détruire dans la classe, parce que vivre est trop difficile pour cet enfant sans cesse attaqué par le démon de Paris (et de banlieue) qui le persécute, jusqu'à provoquer des crises proches de la folie. Orion est terriblement seul et triste, sa tragédie étant d'avoir conscience de sa maladie, sans pouvoir lutter contre elle. Que faire de lui ? Il fait de sérieux dégâts dans l'hôpital de jour, comment le raisonner, l'aider à suivre son propre chemin ? Véronique découvre par hasard un dessin d'Orion :

« En arrivant je vois, affiché sur le mur par le professeur d’art, un dessin qui m’enchante et s’accorde à la détresse bien cachée que j’éprouve. C’est une très petite île, une île bleue, entourée de sable blond et couverte seulement de quelques palmiers. Cette île, son ciel, sa lumière, sa minuscule solitude protégée par une mer chaude expriment le désir, la douleur d’un cœur blessé. Le dessin naïf, d’une manière fruste, toute pénétrée de rêve, me fait sentir avec force le silence, l’exil terrifié, la scandaleuse espérance dont il est né. »

A partir de cet instant, Véronique s'intéresse au jeune adolescent et propose de le suivre quelques heures par semaine. Tout doucement, elle lui fait comprendre que le dessin va jouer un rôle dominant dans sa vie, à condition qu'il écoute son imagination, en faisant fi du démon de Paris. Orion est évidemment méfiant dans un premier temps; c'est déjà fort curieux que quelqu'un lui accorde de l'importance. Ce pauvre enfant est emprisonné dans son handicap, dans ce qu'on lui rabâche chez lui (les dessins ne sont pas importants, il faut apprendre à écrire, à faire des dictées, il faut essayer de se rendre utile). Il faudra beaucoup de temps à Véronique pour qu'Orion baisse la garde, ne serait-ce que de manière infime et qu'il accepte d'intégrer l'art dans sa thérapie.
Prendre la parole est toujours difficile pour Orion, bien qu'une fois lancé, il ne s'arrête plus : il se fiche de couper la parole aux autres, il faut qu'on écoute son discours compliqué, inquiet, tellement angoissé... D'ailleurs, obnubilé par les dictées, il inversera les rôles en demandant à Véronique de retranscrire sur papier ses
« Dictées d'angoisse », qui sont en réalité un flot de paroles qui doit sortir après qu'il a vécu quelque chose de trop difficile à (sup)porter.
Au début du roman, Orion a treize ans et ne sait pas dire "Je". Orion n'est qu'un "On" lourd de souffrances.

« Puis, après un silence : « Est-ce qu’on va couler ? Est-ce qu’on veut couler ? »
Je l’écoute, je ne peux rien de plus.
Alors un cri : « Moi, on veut vivre ! On veut vivre, moi !
- C’est bien, Orion, de vouloir vivre mais tu devrais dire carrément : Moi, je veux vivre.
- Non, Madame, on ne peut pas parler le français bon. Nous… (ah, que ce nous me touche !) on ne peut parler que le français handicapé, le français des bazardés, des charabiacés. Ceux qui partent le matin pour être domestiqués à l’hôpital de jour et en sortir le soir pour la gueule du métro. Nous, on est comme ça les deux. Madame, souvent tu m’apprends des choses et parfois c’est moi qu’on te dicte et toi qui apprends. Quand il n’y a pas le démon, on fait comme si on savait, mais on ne sait pas vraiment. »

Orion se braque dès qu'une personne lui pose une question. Sa réponse, invariablement, est : « On ne sait pas ». Orion ferme la porte et se protège comme il peut de ce qu'il croit nocif pour lui. C'est qu'il ne faudrait pas que le démon de Paris n'arrive...

La lecture de ce roman a été un poids et tenter d'en parler aujourd'hui n'est pas facile non plus. Le soir où je l'ai ouvert, j'ai cru étouffer; trop sensible, la gamine ! Je ressentais la souffrance d'Orion comme si j'étais moi-même attaquée par les rayons; sans doute parce que je savais que cet Orion de papier existait réellement, qu'il s'appelle Lionel et qu'Henry Bauchau l'a soigné, pendant des années, dans un hôpital de jour parisien. Lionel est exactement comme Orion : un artiste peintre sculpteur, qui expose ses œuvres, qui n'en vit pas probablement mais voilà, c'est son métier, et grâce à Véronique/Henry Bauchau, il a pu devenir autre chose qu'un handicapé, ce qui est considérable pour son estime personnelle (pour les curieux : on doit notamment à Lionel la couverture de  La Grande muraille).
Orion est un personnage bouleversant qui a bien compris qu'il faut se créer un monde secret pour supporter le reste du monde, et lui, en plus de ses îles (il y a toute une période où il aime en dessiner), il est accompagné de l'enfant bleu dont, chut, je ne dirai rien, si ce n'est qu'il existe aussi dans un poème d'Henry Bauchau, un poème que j'ai lu cette année et dont je n'avais rien compris (je pensais que Bauchau parlait de lui-même) et qui est particulièrement émouvant (il est présent dans le recueil Nous ne sommes pas séparés). L'enfant bleu est là pour tenir la main de ceux qui en ont besoin. Il ne faut pas hésiter à l'appeler, il comprend tout.

Il ne serait pas juste de ne pas parler de Véronique, une femme fatiguée qui a fait une fausse couche après un accident de moto (où elle a aussi perdu son premier mari). Ce drame l'a poussée à faire une psychanalyse et à ensuite venir en aide à ceux qui n'arrivent pas à s'en sortir par eux-mêmes. Ne vous inquiétez pas, j'évoque Véronique de manière assez déprimante, mais rien n'est dramatisé quand elle se présente elle-même dans le roman, parce qu'elle a réussi à construire une nouvelle vie, avec Vasco. Ils se battent tous les deux contre les contingences de la vie, luttant pour préserver leurs rêves et leurs essentiels (l'écriture pour elle, la musique pour lui). Ils ne sont pas à l'abri des obstacles, des chagrins, du découragement, mais ils sont portés par leur espérance commune, par le soutien qu'ils s'apportent l'un l'autre, par une irrésistible envie de vivre.

« Je veux le suivre et m’aperçois que je ne puis plus courir aujourd’hui, tant la fatigue de cette année pèse soudain sur mes genoux. Ce mois orageux, mes journées encombrées, mon amour, ma vie ravagés par le manque de temps, tout cela évoque la bataille toujours perdue que soutient l’indéracinable espérance. C’est à cause d’elle, je ne l’oublie pas, que je suis payée à l’hôpital de jour et que je parviens à vivre sans peser sur l’incertaine destinée de Vasco. »

Véronique est une simple mortelle mais sa sensibilité la rend différente, peut-être plus forte et plus fragile à la fois. Elle essaie de repousser la grisaille quotidienne (les trajets en métro, les soucis matériels...) pour trouver du beau dans l'inattendu, pour être vivante, tout simplement, pour être un peu plus vivante que ceux qui acceptent d'être éteints.

L'enfant bleu est bien plus que ce que je peux bien vous raconter, mais il est toujours compliqué de parler de ce qui nous touche. Henry Bauchau, comme à son habitude, écrit au présent; je le précise, parce que je sais que ça peut rebuter même si chez cet écrivain, les phrases me semblent tellement fluides que je ne remarque pratiquement pas ces détails de conjugaison. Je ne sais pas s'il retranscrit "fidèlement" le phrasé de Lionel, mais les propos d'Orion sont déroutants par leur puissance; l'adolescent invente beaucoup de mots ou d'expressions, et s'exprime toujours avec une candeur étonnante. Même une fois adulte, il garde cette naïveté incroyable, qui rend ses propos encore plus touchants et impressionnants. Et parce qu'Henry Bauchau est très doué, Orion parvient à émouvoir et impressionner jusqu'aux dernières pages du roman (qui racontent une anecdote véridique, dont j'avais déjà entendu parler dans les journaux d'Henry Bauchau), qui sont à la fois surréalistes et bouleversantes.

Ce billet ne rend pas hommage à ce roman, et je n'ai même pas exprimé un dixième de ce qui pourrait en être dit... Tant pis, ou tant mieux; ça donnera peut-être envie à quelqu'un de lire L'enfant bleu, et d'y découvrir tous les trésors cachés. J'espère n'avoir effrayé personne; j'ai été profondément touchée, voire blessée par cette lecture mais tout ça est terriblement personnel. C'est un beau roman, rayonnant d'amour et d'espérance; il ne faut pas avoir peur, si on écoute bien, on peut entendre l'enfant bleu, là, tout près... Il ne nous quitte pas.

Je vous invite à lire le billet de Fée Carabine, il est tout simplement parfait.

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jeudi 31 juillet

Pourquoi je ne serai jamais cultivée

L'éducation sentimentale
de Gustave Flaubert (1869)

http://www.musee-virtuel.com/docs/flaubert/education-sentimentale.jpg

Dans une lettre à Louise Colet, Gustave Flaubert écrivait : « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c'est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l'air, un livre qui n'aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. » (16 janvier 1852)

Cela se peut; on pouvait croire que le rien dominait Madame Bovary mais c'est un roman tellement merveilleux que je refuse une telle idée. Non, pour moi, le rien culmine dans L'éducation sentimentale, où l'on suit pendant onze annnés (même si l'épilogue se passe bien plus tard encore) l'étrange quotidien de Frédéric Moreau qui, en 1840, est tombé éperdument amoureux de Madame Arnoux, l'épouse d'un bourgeois assez trivial.
Le jeune homme rejoint Paris, où il mène une vie tumultueuse, entre ses études, ses amis engagés politiquement, ses amours ratées, ses sentiments fluctuants et sa soif de richesse - ces deux derniers l'emportant toujours sur le reste, dès qu'il doit prendre une grande décision. On peut compter sur Frédéric pour toujours faire le mauvais choix mais il a ceci d'agaçant qu'il retombe facilement sur ses pattes (non sans heurts parfois).

L'éducation sentimentale est un grand roman qui regorge de personnages; j'ai vite renoncé à retenir qui était qui, qui travaillait dans quoi, qui rêvait d'anarchie et l'autre de république, et ce flou n'a pas arrangé ma lecture. Il y a bien quelques figures qui se dénotent des autres, mais ce n'était pas assez pour retenir mon attention dans les pages où ces personnages-là étaient un peu en retrait. De par son contexte, le roman laisse aussi une grande part à la vie politique de l'époque, et à la révolution de 1848. Je n'entends rien à l'Histoire (oui, c'est honteux - mais c'est en adéquation avec le titre de mon billet), et toutes ces allusions à la politique, aux prises de position des uns et des autres m'ont ennuyée au-delà de l'imaginable. J'ai tenu bon, et n'ai pas sauté une seule ligne; ça ne m'a pas aidée à comprendre.
J'estime que Flaubert mérite bien quelques sacrifices; je le connais affreusement mal, mais je crois qu'aucun autre écrivain ne m'est aussi sympathique que lui. Je ne sais pas pourquoi; ça tient probablement à de grandes raisons, comme la désuétude de son prénom, la légende du gueuloir, ce qu'il a pu dire sur Balzac et aussi (probablement) parce qu'il a écrit l'un de mes romans préférés. Pas celui dont je parle aujourd'hui, je crois que vous l'avez compris.
Frédéric Moreau connaît un destin raté, sans doute à cause de certains mauvais choix de carrière (il n'a d'ailleurs jamais voulu réussi professionnellement; être riche était sa seule ambition). Sa vie, médiocre, se passe dans des dîners mondains, dans les lits de femmes légères, dans les rues parisiennes où il flâne, rencontrant ici et là des amis, ou au contraire des personnes indésirables parce qu'il ne veut pas leur prêter de l'argent. Frédéric rêve plus qu'il n'agit. C'est un homme d'allure quelconque; il ne m'a pas paru particulièrement brillant, ni particulièrement beau. Il est juste jeune, et à l'aise dans le grand monde. Même ses sentiments semblent suspects; il est épris de Madame Arnoux mais on ne sent pas la douleur de l'amour (la dame ne fait pas partie des infidèles), le manque de l'autre, l'exaltation dès qu'il apparaît... J'ai trouvé tout cela assez froid dans l'ensemble, même si évidemment, quelques éclats amoureux venaient me rassurer par moments.
Ma vieille édition compte 472 pages, il m'en a fallu 200 pour commencer à éprouver de l'intérêt pour cette lecture; c'est une tragédie absolue. Il ne se passe rien, et le style de Flaubert ne suffisait pas à me charmer. J'ai continué, parce que c'était Gustave, et parce que j'en avais envie, malgré tout. Il y a des pages superbes; des élans poétiques magnifiques. Il y a cet épilogue, surtout, entre Frédéric et Madame Arnoux, puis entre Frédéric et un ancien ami. Cette fin-là, superbe, cruelle, désespérante comme peut l'être la vie parfois, récompense la témérité du lecteur.
Je m'en veux cruellement d'oser dire du mal de Flaubert; qui sommes-nous, pauvre blogueurs, pour nous permettre de juger en quelques lignes l'œuvre d'auteurs plus ou moins grands, pour oser croire que nous pouvons dire tout ce que nous voulons, en oubliant que la littérature nous dépasse, qu'il a parfois fallu des années à un écrivain pour terminer son roman ? La rédaction de L'éducation sentimentale a demandé cinq années à Flaubert. Je regrette sincèrement de ne pas avoir su apprécier son travail à sa juste valeur. Bien qu'une belle part de ma lecture a été laborieuse, j'ai été heureuse de suivre cette éducation sentimentale où le protagoniste, finalement, est bien peu éduqué...
C'est un beau roman, trop politique et trop difficile pour moi; c'est ainsi. Il y a d'autres œuvres de Flaubert à découvrir...

« Elle souriait quelquefois, arrêtant sur lui ses yeux; une minute. Alors, il sentait ses regards pénétrer son âme, comme ces grands rayons de soleil qui descendent jusqu'au fond de l'eau. Il l'aimait sans arrière-pensée, sans espoir de retour, absolument; et, dans ces muets transports, pareils à des élans de reconnaissance, il aurait voulu couvrir son front d'une pluie de baisers. Cependant, un souffle intérieur l'enlevait comme hors de lui; c'était une envie de se sacrifier, un besoin de dévouement immédiat, et d'autant plus fort qu'il ne pouvait l'assouvir. »

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mardi 29 juillet

En partance

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Les Tournesols de Monet

Mon grand plaisir dans la vie est de me contredire sans arrêt. Ca permet de ne pas prendre de décision fixe, d'adapter mon point de vue selon les circonstances. Ne pas devoir trancher, voilà un bonheur délicieux.
C'est ainsi que j'ai horreur de l'été et que je déteste les vacances d'été. N'étant pas encore engagée dans la vie active, les vacances m'ont toujours paru trop longues. Que faire de ces deux mois de liberté ? Ca s'aggrave à l'université; la mienne nous offre plus de quatre mois et demi de congés. Une torture, quand on n'aime pas les vacances.
Et pourtant (voilà ma contradiction du jour), j'avais une envie folle de partir. Le fait de ne pas pouvoir a révélé des symptômes angoissants : même le bord de mer m'attirait (moi qui n'ai plus porté de maillot de bain depuis cinq ans), je rêvais de brûler au soleil (je suis pâle douze mois par an), j'avais envie de monoï, de barbecue, de repas pris sur la terrasse (j'ai horreur de manger dehors). Je rêvais de jouer les touristes, de partir, loin, d'oublier tout le reste et de faire tout ce que je ne fais jamais (et que je n'aime pas faire). Je n'ai pas pu, ce n'est pas grave, je commence à en avoir l'habitude.
J'ai essayé de compenser avec ces petits clichés qui font, à mes yeux, qu'un été est réussi. Enfant, qu'est-ce que j'aimais ?
Les cahiers de vacances. Je dévorais ça; mes parents craignaient presque de m'emmener avec eux quand ils partaient au supermarché. Je filais droit au rayon des cahiers de vacances (c'est facile : il était à l'entrée du magasin) et j'y restais tant qu'on ne m'autorisait pas à en avoir un. Je les faisais tous, chaque été; Passeport, Hachette, Nathan... j'essayais de me restreindre, de ne faire que quelques pages par jour, mais c'était plus fort que moi, j'adorais réviser le français, les maths, l'histoire. Venait toujours un moment où j'avais fait tous les cahiers disponibles sur le marché; c'était terrible. Ca l'a été encore plus quand j'ai commencé à grandir, et qu'il n'existait plus de cahiers de vacances à mon niveau. Il m'est même arrivé une année de demander à un enfant avec qui je passais quelques jours, de me prêter son cahier de vacances pour que je le fasse à sa place. Bien qu'il n'aimait pas ça, il n'a pas voulu me faire plaisir. Je déteste les enfants.
Il y avait d'autres petits bonheur, en été. Comme les fruits : abricots, pêches, pastèques... mais surtout, les melons. Essayez de trouver quelque chose de meilleur qu'un melon mûr, sucré, parfumé; ça n'existe pas. J'avais le droit de manger la moitié d'un melon, sans partager. Divin.
Un autre de mes petits péchés, légèrement plus calorique : la glace; mais pas n'importe laquelle ! La meilleure glace au monde, depuis des décennies et pour des millénaires encore, est la glace menthe, avec des copeaux de chocolat. Personne n'a le droit de me contredire sur ce point; ça relève presque de l'attachement sentimental. Entre cette glace et moi, c'est pour la vie. On mangeait des glaces, on dormait à la belle étoile. Oui, enfant, je trouvais encore quelques bienfaits à l'été.
Maintenant, j'essaie d'en protéger certains rituels. Un été sans cerises, sans melons, sans couchers très tardifs, sans tournesols et sans glace à la menthe n'est pas un véritable été.
J'ai mangé du melon (plusieurs fois). Je me suis couchée tard, jusqu'à en avoir mal à la tête. J'ai dégusté de la glace. J'ai admiré les champs de fleurs jaunes. Ca ressemble à un été presque réussi, non ?
Les vacances se terminent dans quelques heures. Même si je n'ai pas fini de m'en plaindre, c'est mieux comme ça. J'aurai au moins l'impression de faire quelque chose. Comme je ne suis pas partie en vacances, je me suis arrangée (en fait non, c'est presque dû au hasard) pour aller travailler ailleurs. Aux portes d'une ville où les gens partent en vacances. Comme ça, quand j'aurai du temps libre, je me mettrai dans la peau d'une touriste. Et si vous êtes sages, je vous en ferai profiter de temps en temps, en essayant de vous rendre jaloux (évidemment).
Dans les prochains jours, je vous servirai quelques billets écrits d'avance. Quand la petite réserve se videra, j'aviserai. Le mois d'août est assez chargé, et ce blog ne fait pas partie de mes priorités; je risque donc de me taire assez rapidement. En attendant, bel été à vous !

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dimanche 27 juillet

Ne faites pas d'enfant

(et si c'est trop tard : bon courage)

« Quel homme eût été Balzac, s'il eût su écrire ! »

Ce n'est pas moi qui le dis (je maitrise très mal les temps du passé), mais un certain Gustave Flaubert; cette petite pique m'a toujours énormément plu.
Puisqu'il est de bon ton de parler de soi, sachez que Balzac et moi entretenons des rapports difficiles. Un jour, nous nous aimons (La Peau de chagrin, Le lys dans la vallée...); le lendemain, il m'ennuie au-delà du concevable (je lui en veux encore pour Eugénie Grandet). Mais je renonce difficilement, et je ne doutais pas qu'il pouvait encore me plaire. La preuve aujourd'hui même. Avoir fait des études littéraires et ne pas avoir lu Le père Goriot relevait du sacrilège.

Le Père Goriot
de ce cher Balzac
publié en 1835

Rastignac___Vautrin
Rastignac et Vautrin

« Ainsi ferez-vous, vous qui tenez ce livre d’une main blanche, vous qui vous enfoncez dans un moelleux fauteuil en vous disant : Peut-être ceci va-t-il m’amuser. Après avoir lu les secrètes infortunes du père Goriot, vous dînerez avec appétit en mettant votre insensibilité sur le compte de l’auteur, en le taxant d’exagération, en l’accusant de poésie. Ah ! sachez-le : ce drame n’est ni une fiction, ni un roman. All is true, il est si véritable, que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son cœur peut-être. »

Tout le monde connaît l'histoire du Père Goriot, non ? Elle débute dans l'insalubre pension Vauquer, où vivent des personnages de milieux différents. Nous y croisons notamment les trois plus grandes figures du roman : Vautrin, un ancien forçat dont le pouvoir ne s'est pas amoindri, Eugène de Rastignac, un jeune étudiant ambitieux qui compte sur sa cousine pour avoir ses entrées dans le grand monde, et Goriot (croyez-moi, vous préférez ignorer son prénom), un vieil homme mystérieux qui reçoit des visites de dames superbes et qui, dans le même temps, réduit de plus en plus ses dépenses... Les commères de la pension y voient comme la preuve de ses mœurs légères, ignorant que ces deux femmes, si riches, sont en réalité les filles de Goriot...
Et, parce que Paris est décidément une petite ville, Rastignac va finir par rencontrer ces filles, à savoir Delphine de Nucingen et Anastasie de Restaud, et s'éprendre de l'une d'elles.

Pour éviter de trop me perdre dans des détails infimes, sachez seulement que Le Père Goriot évoque non seulement la paternité dans ce qu'elle a de plus terrible, mais aussi l'ambition démesurée des provinciaux qui veulent coûte que coûte obtenir une place dans la luxueuse société parisienne. De ce fait, ce roman est un peu un roman d'apprentissage, où Rastignac va devoir comprendre les codes de Paris pour se les approprier et ne pas faire de faux pas; Vautrin, qui s'attache immédiatement au jeune homme, lui prodigue des conseils fort précieux (et Balzac de sous-entendre merveilleusement que l'ancien forçat est plus attiré par les hommes que par les femmes...). La découverte des mœurs parisiennes est délectable et l'on suit avec plaisir les pérégrinations de Rastignac. Parallèlement (enfin, pas si parallèlement que ça), il y a donc ce fameux père Goriot, dont le comportement est troublant. On ne sait pas s'il faut s'émouvoir de ses sacrifices, ou le bousculer pour qu'il parvienne enfin à ouvrir les yeux. Ses filles le manipulent allègrement, sans aucun scrupule. Elles rêvaient d'être riches, et ne doivent leur réussite qu'à leur père. Pourtant, dès qu'elles se font un nom dans le beau monde, elles renient Goriot (à part quand un besoin pécuniaire se fait sentir, évidemment). Cette relation en triangle est épouvantable. Goriot dépose tous ses espoirs dans les mains de Rastignac, puisque celui-ci fréquente Delphine, et pourrait tenter de la raisonner, un peu... Cependant, Goriot ne se plaint jamais. Il est heureux de pouvoir tout sacrifier pour ses filles; ce dévouement absolu n'en est que plus tragique.

On croit toujours que Balzac sent la poussière, qu'il assomme ses lecteurs avec des descriptions de nappe à carreaux mais on ne trouve rien d'ennuyeux dans Le Père Goriot. Vous pouvez me croire. Dès le début du roman, le style est enlevé, captivant, drôle - si, je vous assure ! Balzac a de l'humour (il le prouve à maintes reprises dans ce roman) et semble totalement maitriser son histoire, au point qu'on s'y abandonne en tout confiance.

« Pour expliquer combien ce mobilier est vieux, crevassé, pourri, tremblant, rongé, manchot, borgne, invalide, expirant, il faudrait en faire une description qui retarderait trop l’intérêt de cette histoire, et que les gens pressés ne pardonneraient pas. »

Pour ceux qui craignent un peu les classiques, celui-là ne m'a aucunement paru terne ou difficile. L'égoïsme des filles, l'ambition de Rastignac, l'amour et le dévouement de Goriot pourraient encore être d'actualité aujourd'hui. Balzac a certes ancré son histoire à Paris, au début du XIXe siècle, mais sa peinture des sentiments humains est toujours aussi juste et percutante. Je ne sais qu'ajouter; c'est un excellent roman dont on a tort d'avoir peur. Son humour, sa fantaisie (j'ai un faible pour Vautrin, grâce à qui je me croyais embarquée dans un grand roman à la Dickens, et tant pis si ça n'a rien à voir), sa cruauté entraînent le lecteur et le laissent pantois devant tant de souffle.

« J’entends dire autour de moi : Voilà une belle femme ! Ça me réjouit le cœur. N’est-ce pas mon sang ? J’aime les chevaux qui les traînent, et je voudrais être le petit chien qu’elles ont sur leurs genoux. Je vis de leurs plaisirs. Chacun a sa façon d’aimer, la mienne ne fait pourtant de mal à personne, pourquoi le monde s’occupe-t-il de moi ? Je suis heureux à ma manière. »

L'avis de Yue Yin qui a succombé elle aussi.

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vendredi 25 juillet

« Je ne joue plus »

Sa Majesté des mouches
de William Golding (1954)
traduction de Lola Tranec

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La laideur de cette couverture explique pourquoi ce livre a eu le temps de sympathiser avec ma bibliothèque entière avant que je ne daigne l'ouvrir; mais son heure a fini par arriver.

Alors que la Seconde Guerre Mondiale sévit sur le globe, un avion s'écrase sur une île; ça a dû se dérouler plus d'une fois pendant cette période houleuse de l'Histoire, à ce détail près qu'ici, les passagers sont tous des enfants de 6 à 13 ans (environ) et qu'aucun adulte ne survit au crash.
Une terrible question se pose alors : comment des enfants peuvent-ils survivre dans un contexte aussi âpre, une vie est-elle possible loin de toute société ?

« Cette île est à nous. Elle est vraiment sympa. On s’amusera tant que les grandes personnes ne seront pas venues nous chercher. »

Trois "grands" prennent les choses en main : Ralph, méthodique, est rapidement désigné comme le chef de toute la tribu (bien qu'il ne sache pas lui-même combien d'enfants se trouvent sur cette île) et organise minutieusement des réunions. Jack joue les dissidents dès le départ : dans la cour de récréation, il devait être celui qui volait le goûter des plus faibles, par pur plaisir de méchanceté. Le genre de garçon à s'acharner sur une cible toute idéale; c'est ainsi que Porcinet (dont on ne connaîtra jamais le véritable prénom), un rondouillard asthmatique à lunettes, subit les railleries de tous les enfants, et se protège derrière Ralph, qu'il suit comme s'il était un bouclier vivant.

Au début, tout va bien; il y a un semblant d'ordre avec l'élection du chef, et il y a beaucoup de jeux. C'est vrai, quoi ! Vous seriez un enfant, entouré de copains, sur une île paradisiaque, où aucun parent ne peut imposer son autorité, vous vous amuseriez. Sur la plage, ou en courant dans les bois; en vous gavant de fruits sucrés, en faisant tomber le copain parce que c'est drôle. Le seul souci, c'est la nuit. Il fait tellement noir, et il y a ces bruits étranges... l'île cache une bête, c'est certain !
La peur gagne tous les enfants, le désordre s'installe tout doucement dans les cabanes bancales, l'éducation s'oublie et le chaos... approche.

Se retrouver seul sur une île déserte, voilà un grand topos littéraire... ici, l'originalité première réside dans le fait que des enfants sont entièrement livrés à eux-mêmes, puisque les adultes présents dans l'avion (dont le pilote) sont morts lors du crash. On se rend compte alors que les enfants sont très malins : ils entretiennent un feu (allumé grâce au soleil et aux lunettes de Porcinet) pour que la fumée avertisse les bateaux qui pourraient éventuellement passer dans les parages, ils construisent des cabanes, ils se fient aux ordres du chef Ralph. Pourtant, l'épreuve de l'île déserte ne pardonne rien; le vernis craque rapidement, les règles s'effritent : loin de toute société, l'homme redevient sauvage. Pourquoi les enfants resteraient bons ? On croit toujours que ces tendres créatures ne connaissent pas le mal, qu'elles sont encore innocentes. Et pourtant, l'évidence est là : la cruauté n'épargne pas les enfants, elle ne nous tombe pas subitement dessus à partir de l'âge adulte. Les enfants peuvent être d'une bestialité remarquable. Le basculement se fait progressivement (la temporalité est assez floue, pour ne pas dire inexistante), et ne touche pas tout le monde; les plus petits n'ont que faire des bagarres des grands, ils se contentent de jouer sur la plage et de pleurer la nuit.
Parmi les jeunes adolescents, il y a aussi Simon. Un peu timide, les autres se moquent de lui quand il ose prendre la parole pendant les réunions. Les autres ont tort, évidemment; derrière ce visage renfermé, se cache un enfant extralucide, mais dont les propos ne peuvent pas être pris au sérieux par une bande d'enfants surexcités.

« – Je veux dire qu’avec tout ça ils ont des cauchemars. On les entend. Tu ne t’es jamais réveillé la nuit ?
Jack secoua la tête.
- Ils parlent, ils crient. Les petits. Et même quelques-uns des autres. Comme si…
- Comme si on n’était pas sur une île sympathique. »

Sa Majesté des mouches dresse un portrait glaçant de la société, de la soi-disant humanité de notre civilisation. William Golding est pessimiste, mais je crois qu'il a raison de l'être. N'oublions pas non plus que ce roman a été écrit en 1954, neuf ans après la plus grande preuve de barbarie de l'homme moderne; dans un tel contexte, on peut légitimement penser que l'homme est le pire des animaux. La violence du roman secoue le lecteur; il n'est pas possible de rester insensible à l'atrocité de certains passages, et c'est justement cette sauvagerie qui empêche de croire en une quelconque civilisation. N'en déplaise à Rousseau, qui assurait que « l'homme est bon par nature, c'est la société qui le corrompt ».
Cette lecture laisse un goût amer mais il est parfois intéressant d'être un peu bousculé. Certains passages descriptifs auraient gagné à être un peu plus condensés, et le style de l'auteur m'a empêchée de me plonger sans retenue dans son roman. Ce fut une lecture plus cérébrale que sensible, ce qui bloque un peu mon enthousiasme.
C'est presque un détail; Sa Majesté des mouches était le premier roman de William Golding, et cette œuvre regorge de puissance.

A noter que ce livre a été adapté au cinéma en 1963, sous le même titre, par Peter Brook. Et pour ceux qui se demandent justement d'où sort cette énigmatique Majesté, la réponse est dans le roman...

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mercredi 23 juillet

Pourquoi je ne serai jamais cinéphile

Scarface - Edition Collector 2 DVD 

Il me paraissait logique, après avoir vu Scarface d'Hawks, de regarder ensuite le remake de de Palma, sorti quelques cinquante années après le grand film d'Hawks. Bien entendu, 50 ans d'écart, ça suppose quelques modifications. On modernise la situation; il n'est plus question d'alcool et de prohibition, mais de drogue et d'argent sale.
Al_PacinoTony Montana (Al Pacino), après un parcours un peu mouvementé (on lui commande un meurtre), obtient l'autorisation de rester sur le territoire américain. Il échappe ainsi à Cuba, à Fidel Castro, et peut enfin croire à l'American dream.
Les premiers temps sont difficiles, puis on lui propose une grande mission : 5000 $ pour ramener de la cocaïne à un grand caïd dénommé Frank. Ça tourne mal; on n'en était qu'au début du film et voilà que son copain se fait tronçonner dans une baignoire. J'en étais beaucoup plus affectée que Tony, c'est vous dire si le gars est sensible. Mais son sang froid lui accorde le respect de ses supérieurs, et commence alors une merveilleuse ascension dans le monde de la drogue, où il vaut mieux être droit si on ne veut pas finir malencontreusement transpercé par un fusil d'assaut.
Je sens que ma manière de parler de ce film vous donne une irrésistible envie de regarder autre chose. Vous n'auriez pas tort. Mon résumé n'est pas passionnant, parce que le film ne m'a absolument pas passionnée.
Déjà, il est trop long. Je n'ai rien contre les longs films, à condition que leur longueur serve à quelque chose; ici, 2h45, c'est trop. Il n'y aurait pas eu de dommages si la durée avait été plus courte. Là, on avait le temps de les voir passer, les meurtres, les jambes de Michelle Pfeiffer, les gros mots d'Al Pacino et l'horrible look des années 80. On a sans doute là le plus grand défaut du film : sa longueur et sa lenteur.
Ensuite, j'ai eu du mal à comprendre le pourquoi de ce remake. C'est vrai : le film d'Hawks était parfait. Alors, pourquoi essayer de le refaire ? La trame de fond est respectée, on retrouve certains rebondissements, et la même fin. Sauf qu'ici, il n'y a pas la finesse d'Howard Hawks, au contraire, j'ai trouvé ce film gratuitement grossier (j'ai l'air d'une rabat-joie, mais enfin, si les acteurs ont été payés au nombre de fuck qu'ils ont réussi à glisser dans chacune de leurs répliques, ils ont dû être millionnaires après le tournage) et son esthétique n'arrive pas à la cheville de l'originale. On dirait un film sans âme.
Puis il y a les acteurs. Michelle Pfeiffer avait visiblement interdiction de sourire (mais en échange, elle pouvait se poudrer le nez autant qu'elle voulait; avouez que c'est tentant); son personnage m'a agacée (elle joue celle qui devient la femme de Tony Montana) mais on la voit peu finalement, alors je ne vais pas trop m'acharner sur elle. Par contre, j'aimerais bien évoquer la sœur de Tony et la comparer à l'actrice qui tenait le même rôle dans le film de 1932. Voyez :

Ann_Dvorak

Mary_Elizabeth_Mastrantonio

Il y en a une qui est délicieuse et l'autre qui paraît ridicule. Je vous laisse deviner qui est qui ?
Mes yeux saignaient à chacune de ses apparitions (heureusement là encore, elles sont rares); l'actrice (Mary Elizabeth Mastrantonio) est peut-être charmante, mais elle est épouvantable dans ce rôle. Et lors de la scène finale, mon dieu... on dirait que Brian de Palma ne connaît pas le mot subtilité.
Bien sûr, dans tout ça, il y a Al Pacino. Je vais être décevante : je n'ai rien à dire de méchant sur sa prestation. Il incarne très bien son horrible personnage, insensible, prétentieux, violent, mégalomane. Son expression est haineuse, il se bat jusqu'à obtenir tout ce qu'il veut (The World is yours lui dit une publicité; il s'en souviendra). Al Pacino joue merveilleusement l'arrogance, il est irréprochable dans ce rôle.
Mais un excellent acteur ne peut pas sauver un film, ou du moins pas celui-ci. C'est terrible, parce que Scarface est considéré aujourd'hui comme un chef-d'œuvre (ce qui n'était pas le cas lors de sa sortie en salles) et je ne partage absolument pas ce point de vue. Je ne doute pas que le Scarface de de Palma soit un bon film, mais il ne vaut pas l'œuvre d'Hawks.

Posté par erzebeth à 10:14 - pellicule - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

lundi 21 juillet

[Recueillement]

J'avais cette envie, depuis quelques mois, d'aller voir où reposait Baudelaire; une idée fixe que j'ai concrétisée récemment.
Ça pourrait paraître morbide - visiter un cimetière, prendre en photo ces gens parfois morts bien avant ma naissance, ces gens qu'on connaît parce qu'ils ont écrit, chanté, joué, publié. Il y a des moments où je me sentais bien bête; où je pensais "Ainsi donc, son corps est allongé ici". Il y a de quoi se sentir petit, infime, dérisoire; mortel. Mais c'est le jeu, après tout !
J'avais prévenu, je voulais bien renoncer aux tombes de Marguerite, Serge, Jean-Paul et les autres, mais je voulais impérativement voir Baudelaire.
Quelle chance, il a fait ça bien, Charles, il est enterré au bord d'une allée.

Baudelaire

De celles que j'ai pu croiser au cimetière Montparnasse, Baudelaire rejoint les personnalités les plus appréciées; c'est vrai, il a des fleurs, des plantes, des mots laissés par des admirateurs, il a sa photo. On ne l'oublie pas. J'ai du mal à comprendre la symbolique des tickets de métro (qu'on retrouve sur quelques autres tombes connues - à quoi ça sert ? marquer son passage ? j'aurais dû vérifier s'ils avaient tous été utilisés). La pluie balaiera ces papiers, comme elle emportera une lettre-confession, glissée entre les barreaux de la tombe de Maupassant; j'ai voulu la lire (je suis une profaneuse), elle était en espagnol. Je l'ai gentiment reposée.
Quoi qu'il en soit, j'ai vu Baudelaire et ça m'a plu. J'ai en revanche raté le cénotaphe qui lui était dédié (alors qu'il était peut-être juste à côté ? j'en ignorais l'existence, donc je n'ai pas fait attention), mais je n'ai pas de regrets, il n'est pas tellement
à mon goût

Et parce qu'on ne lit jamais trop Baudelaire, voici un de ses merveilleux poèmes...


          L'Horloge

     Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
     Dont le doigt nous menace et nous dit: "Souviens-toi !
     Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d'effroi
     Se planteront bientôt comme dans une cible;

     Le Plaisir vaporeux fuira vers l'horizon
     Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse;
     Chaque instant te dévore un morceau du délice
     A chaque homme accordé pour toute sa saison.

     Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
     Chuchote: Souviens-toi ! - Rapide, avec sa voix
     D'insecte, Maintenant dit: Je suis Autrefois,
     Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !

     Remember ! Souviens-toi ! prodigue ! Esto memor !
     (Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
     Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
     Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or !

     Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
     Qui gagne sans tricher, à tout coup! c'est la loi.
     Le jour décroît; la nuit augmente; souviens-toi !
     Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide.

     Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard,
     Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
     Où le Repentir même (oh ! la dernière auberge !),
     Où tout te dira Meurs, vieux lâche ! il est trop tard !"

Posté par erzebeth à 09:47 - les jolis mots des autres - Commentaires [14] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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