N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

lundi 24 mars 2008

Le vent le portera

Le fils du vent
d'Henning Mankell (2000)
traduit du suédois par Agneta Ségol et Pascale Brick-Aïda (2004)

1875. Homme moyen, Hans Bengler quitterait bien la Suède, où rien le retient vraiment, pour accomplir de grandes choses. C'est ainsi qu'il embarque pour l'Afrique, où il espère découvrir un insecte inconnu - il pourra ainsi lui donner son nom, devenir quelqu'un. Pourtant, dans le désert de Kalahari où il frôlera la mort (ils sont fous, ces Suédois !), une toute autre rencontre l'attend...

« Derrière la porte, il y avait par terre un box comme ceux dans lesquels on met les veaux. Bengler se pencha et découvrit un garçon. Il était couché là et le regardait fixement. »

Il prend alors la décision de ramener ce petit enfant noir dans son pays; c'est une opportunité à ne pas rater - qui sait combien ça peut rapporter, d'exhiber un sauvage noir dans son pays glacial ?
Baptisé Daniel, l'enfant est alors arraché de son milieu d'origine. Petit à petit, il supportera les sabots qu'on lui impose; il apprendra le suédois. « Je m’appelle Daniel. Je crois en Dieu. » deviendra sa phrase officielle de présentation.
Mais, évidemment, les conséquences de ce déracinement seront terribles. L'entomologiste Bengler a apparemment oublié qu'on ne dispose pas comme on le souhaite d'une vie humaine...

Ce roman part d'une thématique qui m'intéressait beaucoup - le bon sauvage qu'on veut "éduquer" (parce que forcément, il était un barbare avant de connaître l'homme blanc...) et la complexité de la tâche. Pendant toute la première partie, on suit les pensées d'Hans Bengler, qui ne paraît pas si mauvais; pire, il croit bien faire en adoptant cet enfant, dont la famille a été massacrée. Quelle vie aurait-il eu dans le désert, seul ? Il veut lui offrir une seconde chance. Mais cette bonne volonté initiale a forcément des répercussions traumatisantes sur le petit Daniel - dès la deuxième partie, c'est lui qu'on va apprendre à connaître, à écouter. En réalité, il s'appelle Molo. Ses parents ne le quittent jamais; ils le guident dans ses rêves, ils lui parlent dans la journée. Sa vie est là-bas, dans le désert. Dans un pays où on sculpte des antilopes dans la roche. Sa vie est là où on ne porte pas de chaussures; dès lors, son objectif premier, dès qu'il arrive en Suède, est de trouver un moyen de rentrer chez lui.
Rassurez-vous, j'ai l'air d'en dire beaucoup mais il y a énormément d'événements, de rencontres que je tais, parce que ce ne serait pas amusant de tout dévoiler.
Le rythme narratif est assez lent, sans pour autant être ennuyeux; on suit l'adaptation de Daniel/Molo, on comprend toute l'incongruité de la situation, on le plaint. Et même si Bengler espère ensuite gagner de quoi vivre grâce à l'enfant du désert, ce nouveau "père" le traite du mieux possible, et s'interroge même sur ce que ressent le petit garçon. En effet, ce dernier a un univers intérieur d'une richesse incroyable, mais il ne se confie à personne. Craignant d'être incompris, il se mure dans le silence; ça en devient poignant car s'il osait s'exprimer, cela faciliterait bon nombre de relations avec les Suédois. Son parcours en Scandinavie est loin d'être serein, et ce décalage entre deux cultures diamétralement opposées est habilement raconté par l'auteur. A l'époque, rencontrer un Noir était aussi spectaculaire qu'observer une femme barbue - Daniel est presque monstrueux, dans le sens où il représente l'inconnu, le monde sauvage. Qui est-ce ? Y-a-t-il une âme là-dedans ?
Par chance, l'enfant finira par rencontrer une petite fille, totalement folle (elle entend des voix dans la terre, et passe ses journées à creuser pour libérer les gens). Ces deux marginaux vont devenir des alliés, bien qu'il reste toujours une barrière d'incompréhension entre eux.
Le fils du vent se passe sur un temps relativement court, mais assez dense au vu des événements. A la fois captivant et terrifiant, ce roman fort bien mené suscite de nombreuses questions jusqu'à ce qu'il culmine à un degré absolument cruel de tragédie.
Mon seul bémol viendrait de l'épilogue, totalement inutile et décalé. Fermons les yeux sur ses six dernières pages, et écoutons ce que le vent nous dit...

Ce livre m'a été offert par Marie lors du swap scandinave, et je l'en remercie : elle a drôlement bien choisi...

Et même si tout ça commence à être un peu long, je ne résiste pas à l'envie de recopier le passage suivant, un dialogue entre Sanna (la petite fille folle) et Daniel :

«  - En fait, je n’ai pas le droit d’être ici, déclara-t-elle soudain.
- Pourquoi ?
- Je peux me perdre.
- Je ne comprends pas ce que ça veut dire.
De nouveau, elle éclata de rire.
- Tu es encore plus bête que moi. Quand on se perd, on ne retrouve pas son chemin. On est dans le noir et on appelle au secours mais personne ne vous entend. On meurt de froid. Quand on vous retrouve, on est tout raide et il faut vous casser les bras et les jambes pour vous mettre dans le cercueil.
Daniel réfléchit à ce qu’elle venait de dire. Pour la première fois, quelqu’un employait des mots qui exprimaient ce qu’il ressentait. C’était exactement ça, il ne retrouvait pas son chemin. Il ne faisait pas froid et il n’était pas mort. Il s’était perdu. »

Posté par erzebeth à 12:04 - lecture - Commentaires [7] - Permalien [#]

Commentaires

    J'avais bien aimé ce roman, lu il y a quelques années et qui ne ressemble pas du tout à ce que Mankell a écrit d'autre. Il ne me reste plus qu'à me pencher sur ses oeuvres jeunesse...

    Posté par fashion victim, lundi 24 mars 2008 à 13:44
  • Je ne connais que les policiers de Mankell avec Kurt Wallander, mais celui-ci me tente quand même... Je note !

    Posté par kathel, lundi 24 mars 2008 à 20:25
  • * Fashion, j'avais justement été agréablement surprise de lire un Mankell sans meurtres Et il a effectivement une bibliographie diversifiée !

    * Kathel, c'est l'inverse pour moi, je ne connais pas encore Wallander... j'espère que ça ne saurait tarder !
    Là, c'est effectivement très différent, mais c'est un univers où l'auteur se débrouille plus que bien...

    Posté par erzébeth, lundi 24 mars 2008 à 21:07
  • Je suis bien tentée aussi... le sujet m'intéresse à prime abord!

    Posté par Karine, lundi 24 mars 2008 à 23:33
  • Et tu verras (si tu succombes) que le sujet est vraiment bien traité !

    Posté par erzébeth, mardi 25 mars 2008 à 11:56
  • Bonsoir Erzébeth,

    Je passe ce soir en vitesse sur ton blog, j'ai survolé ton billet et le sujet est, je le sais, terriblement passionnant. Quelques mots captés au hasard de ce survol m'ont suffit à le savoir.
    Alors, je lirai avec sérieux et attention cette chronique un peu plus tard, lorsque le temps et l'énergie seront à nouveau à ma portée.

    J'ai tenté, ce soir, de répondre à ton mail, mais sans succès. Je travaille depuis peu, et chaque fois la fatigue est trop forte pour que je puisse m'investir pleinement dans une réponse qui saura raviver en nous les veilles passions littéraires enfouies, et par-dessus tout, la volonté de les mettre en œuvre et de les vivre...
    Aussi, et parce que je ne veux pas me sentir forcée, et parce que je ne veux pas prendre le risque de t'envoyer une missive virtuelle totalement vide de sens, je préfère retarder la réponse, pour je-ne-sais combien de temps.
    De plus, la qualité n'en sera que meilleure, j'ose l'espérer.

    Cela n'est pas très correct de ma part, et je m'en excuse.
    J'espère que tu n'attendais pas ma réponse de sitôt !
    N'hésite pas à me le faire savoir.

    Je relis souvent tes mots, ils me sont très rassurants et, je t'en remercie *sourire*.
    Ce sera un miracle lorsque je pourrai y donner suite !

    Ce sont sur ces quelques phrases (impudiques, je le crains - et vais le regretter, sans doute. Mais stop aux d'états d'âme, je vais poster aveuglément, et basta !) que je te laisse pour ce soir.

    À très bientôt, sur ton blog.

    Posté par Esis, mardi 25 mars 2008 à 22:38
  • Esis... Qu'est-ce que je t'ai écrit, dans ce mail, hmm ? Que tu devais prendre ton temps
    Je comprends tout à fait ta situation, et je préfère effectivement que tu prennes le temps de me faire une vraie réponse, plutôt que d'envoyer quelques mots superficiels... Ne t'inquiète pas.
    J'espère que ton travail n'est pas trop laborieux ! et qu'il t'apportera quelque chose.
    (et ne regrette pas ton commentaire ! tu n'es pas impudique - c'est un maître en la matière qui te l'affirme... - ça me fait très plaisir de te lire, et ça me touche de te savoir aussi délicate) (car tu aurais tout aussi bien pu ne rien m'expliquer)
    Prends soin de toi ! Je t'embrasse, chère Esis.

    Posté par erzébeth, mercredi 26 mars 2008 à 12:30

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