dimanche 28 juin 2009
C'est pas tout ça, mais
(en cliquant dessus, vous pourrez déchiffrer tous les titres)
(j'en connais trois qui vont pousser des cris hystériques, ça me fait rire rien que d'y penser)
(oh zut, j'ai oublié de mettre Mémoires d'un amant lamentable, de Groucho Marx; pourvu que personne ne s'en rende compte)
Ma PAL de secours et moi-même vous laissons, disons, le temps nécessaire.
(beaucoup d'autres titres auraient pu y figurer, et croyez-moi qu'ils y seront un jour, seulement, quand on pressé par le temps, on fait ce qu'on peut.
Et ce qu'on veut, aussi, d'ailleurs)
samedi 27 juin 2009
« De quoi qu'il s'agisse, je suis contre. »
Aujourd'hui, c'est affreux, on m'a obligée à prendre part à un grand pique-nique.
J'ai été la seule à voter contre.
(c'est très agréable de me fréquenter, comme vous pouvez le constater)
La majorité a gagné, comme on pouvait s'en douter. C'est ainsi que le club Lire et délire se réunit en cette douce fin de juin pour discuter (un petit peu) de lectures, dont le thème est : livre dans lequel on retrouve une personne ayant réellement existé. Cela peut se détailler en romans purs, en romans historiques, en biographies et en autobiographies.
Ouh que ça donne envie - dois-je préciser que c'est moi qui ai imposé ça à tout le monde ?
...
Non mais c'est un thème très merveilleux, en réalité, et très large.
Personnellement, j'ai opté pour :
Mémoires capitales
de Groucho Marx (1959, Groucho and me)
traduction de Jacques le Gal et Pierre Michaut

Certains savent, depuis longtemps, qu'en cas de baisse de moral, regarder un film des Marx Brothers est un remède extrêmement efficace. Leur humour burlesque, qui a explosé sur les écrans américains dans les années 30-40 est resté légendaire. On pourrait jouer à Quel est votre Marx Brother préféré ?, mais rappelez-vous, j'ai un billet à écrire.
« Bien que ce soit de notoriété publique, j'estime que l'heure est venue de proclamer qu'à ma naissance j'étais très jeune. Avant d'avoir eu le temps de le regretter, j'avais déjà quatre ans et demi. »
Voilà qui donne le ton; si le lecteur s'attend à trouver une autobiographie sérieuse, où l'acteur s'épancherait sur des faits importants de sa vie (et de sa carrière), il a de quoi être déçu. Au contraire, si l'on n'attend rien d'autre qu'un bon moment passé en compagnie d'un humour généralement désopilant, on devrait être satisfait.
Il y a une réelle pudeur chez Groucho Marx, qui n'a aucune envie de s'exprimer sur sa vie privée (par exemple), ni de raconter ses souvenirs de manière chronologique et studieuse. Le but est en réalité de raconter quelques souvenirs.
Des souvenirs d'enfance, des souvenirs de début de carrière, des souvenirs de réussite, de fiasco aussi - tout cela avec un entrain particulier qui fait qu'on ne peut pas résister un seul instant à Groucho.
Ce n'est pas le genre d'homme à s'apitoyer, bien qu'il n'ait pas ri tous les jours pendant son enfance (la famille était assez pauvre); et d'un autre côté, il dresse des portraits tellement drôles et attachants de ses proches qu'on se dit qu'ils avaient une sacrée arme contre la morosité : le rire.
En fait, on a l'impression que Groucho ne s'attache à relater que de petits détails, des petites scènes a priori sans grande importance, mais on y pioche au contraire des vérités qui en disent beaucoup sur le caractère de leur auteur. C'est un optimiste, un comédien passionné par son métier, un anxieux, un homme cultivé... et j'en oublie. Très modeste, aussi; il ne fait aucunement étalage de ses réussites, de ses succès, de son bonheur conjugal (quand le bonheur est au rendez-vous) (quelle expression ringarde !), de son bonheur familial. Pas le genre à se croire meilleur que les autres, à croire que le succès lui est acquis. En cela, son autobiographie est un délice; ce n'est pas non plus un énième récit de star, du genre qui écrit avec ses pieds (enfin, avec les pieds d'un nègre, parce que ce sont rarement les leurs) et qui raconte ses fabuleuses rencontres avec d'extraordinaires célébrités.
D'abord, Groucho Marx aime écrire, et cela se voit. Dans la préface, il prétend qu'il s'est lancé dans l'autobiographie parce qu'un éditeur lui aurait promis une boîte de cigares. Il avoue plus loin que ce n'est pas la seule raison (of course) et que, malgré tout le plaisir qu'il éprouve à jouer sur scène, rien ne dépasse pour lui le bonheur d'être publié. C'est du scoop ou je ne m'y connais pas.
Et puis, quand il parle des célébrités, c'est rarement à son avantage; il faut lire sa rencontre avec Greta Garbo, une scène totalement insolente et hilarante, qui n'a pas fait rire la principale intéressée (ah, ces actrices !). Il y a aussi un échange de lettres avec les frères Warner qui est à mourir de rire tellement c'est insensé : les Warner écrivent aux Marx, en expliquant qu'ils ne peuvent pas s'appeler les Marx Brothers, sous prétexte qu'eux signent déjà Warner Bros. Je peux vous dire que les réponses de Groucho sont gratinées...
Groucho profite de sa prise de parole pour aussi évoquer quelques points qui lui tiennent à cœur, comme le dénigrement du divertissement (alors qu'il est capital pour vivre), et l'épouvantable rôle de la presse écrite. A l'époque déjà, il suffisait que quelques journalistes descendent en flèche une pièce pour qu'elle soit retirée de l'affiche trois jours après, faute de public : « Une pièce est censément écrite pour le public, mais si les critiques la démolissent, le public en question n'a aucune chance de la voir. Qui donc, à l'origine, a décidé que c'était le rôle des critiques que « d'éduquer » le public ? »
Il est fatigant de voir le divertissement snobé de la sorte, sous prétexte que cela n'est pas assez intellectuel ni constructif.
Ainsi, ces Mémoires capitales sont un mélange délicieux d'histoires tordantes (ah, le week-end de pêche de Groucho... un cauchemar pour lui, un régal pour le lecteur), de propos sérieux fort intéressants, de petits détails qui rendent le personnage encore plus attachant qu'il ne l'était. Ça se lit un sourire au coin des lèvres, les yeux brillants, le cœur joyeux.
Des extraits, bande de chanceux :
« La plupart des gens du spectacle, quand ils se mettent à écrire leurs mémoires (et ils ne s'en privent pas), racontent invariablement en des termes élogieux une succession ininterrompue de triomphes. Les plus retors se laissent aller quelquefois à relater un ou deux fours, ruse finaude, car ils savent fort bien qu'il n'y a rien de plus décourageant pour un lecteur moyen – c'est-à-dire un raté – que de lire l'histoire d'un veinard qui, grâce à une succession de coups de chance et très peu de talent, a réussi à trouver la gloire, la fortune, et à collectionner les aventures amoureuses. »
« Je dois reconnaître que la mauvaise réputation attachée aux comédiens était en partie justifiée. La plupart d'entre nous étions un peu voleurs – nous volions de petites choses sans importance, comme des serviettes de toilette dans les hôtels, ou de petites couvertures. Certains acteurs dérobaient tout ce qu'ils pouvaient enfouir dans leur malle. On en surprit même un qui tentait de s'enfuir avec un nain qui appartenait à une autre troupe. Rien n'était à l'abri. »
« Bien qu'il nous ait recommandé d'être à huit heures à l'embarcadère, nous n'y arrivâmes qu'à onze heures. Il faut vous dire que ça ne faisait que trois mois que nous avions prévu le voyage, si bien que ce fut une surprise totale pour ma femme. Il lui fallut trois heures pour s'habiller, se coiffer, se faire les ongles (des mains et des pieds) et boucler ses bagages. Enfin, elle m'annonça qu'elle était prête. Je mis alors dans mon unique valise tout ce qu'elle n'avait pu fourrer dans ses deux malles et ses trois sacs, et avant d'avoir dit ouf, nous partîmes en silence pour Wilmington et le paradis. »
J'adore !
EDIT NOCTURNE : comme j'ai survécu au pique-nique, voici les billets des valeureuses copines :
Yue Yin a lu Jane Austen et le révérend de Stéphanie Barron;
Ofelia raconte l'après-midi pour essayer de faire oublier qu'elle n'avait rien lu (et elle a osé accuser son boyfriend, ce qui frôle le scandale, mais comme j'aime ce genre de triche, je pardonne).
Les autres, pour l'instant, n'ont rien écrit (certaines parce qu'elles n'ont pas lu, tout simplement, mais elles avaient de bonnes excuses aussi).
Choupy, toute de robe vêtue, a commencé une biographie sur Aliénor d'Aquitaine; Freude nous a parlé d'une biographie sur Zweig (l'une d'entre nous s'est approprié le livre avec une rapidité exemplaire, mais je ne dénoncerai personne); Anne-Laure a déclenché un sacré débat en nous parlant de Sultana (de J.P. Sasson si j'en crois Internet) et Isabelle (qui a arrêté son blog il y a un an, je dis ça, je dis rien) a évoqué Dany Laferrière et Le cri des oiseaux fous, ce qui m'a donné très envie de découvrir cet auteur.
Vous savez tout.
(j'ajoute malgré tout que j'ai de monstrueux coups de soleil, que les Toulousaines savent cuisiner, qu'on a ri et que niveau gourmandises, on se défend pas mal)
vendredi 26 juin 2009
Signifying nothing
Le bruit et la fureur
de William Faulkner (1929)
traduction de Maurice Edgar Coindreau

« le reste du temps, des voix seulement, qui rient là où nous ne voyons rien de risible, des larmes sans raison de pleurer. »
Ceux qui ont déjà tenté d'écrire un billet sur un roman de Faulkner savent à quel point l'exercice est périlleux.
Si je tentais de dresser une présentation cohérente du Bruit et la fureur, j'en dénaturerai son côté exceptionnel (une bonne excuse pour rester obscure, une !). Le lecteur n'a pas besoin d'en savoir beaucoup lorsqu'il décide d'ouvrir ce livre; de toute façon, même s'il connaissait l'histoire, ça ne l'aiderait pas à comprendre.
Il faut juste savoir qu'il est question d'une famille, vivant dans le comté imaginaire de Yoknapatawpha (oui, ceci peut devenir un exercice de prononciation). Il y a les parents, quatre enfants. Leurs domestiques noirs. La chaleur du sud des États-Unis, la pauvreté, un peu, aussi.
L'aîné des fils, Benjamin, est un attardé. Le deuxième est une pourriture, le troisième est amoureux de leur sœur. Sœur qui a tendance à coucher avec le premier venu, qui tombe enceinte, qui se marie et quitte la maison.
Le roman est découpé en quatre parties, chacune comportant le récit d'une seule journée. Mais comme dans une journée, on peut penser à mille événements du passé, on a l'impression que l'intrigue se déroule sur plusieurs années... Et, quand on sait que les trois premières parties ont un narrateur différent, cela complexifie le tout : chacun laisse ses pensées dériver et alterne passé et présent de manière totalement obscure pour le lecteur. Je défie quiconque de comprendre entièrement une page de la première partie (qui en compte cent). Vous me direz que c'est à cause du narrateur, Benjy, qui est un "idiot". Comment un idiot pourrait penser avec logique ?
Mais son frère Quentin n'est pas plus limpide dans la seconde partie. Faulkner se joue de nous; c'est lui qui tire les ficelles. On ne l'oublie pas un instant à la lecture de ce roman : l'auteur est le maître du jeu.
Lire Faulkner, c'est presque du travail. Un labeur. Cela demande une réelle concentration. On s'engage dans un labyrinthe dont on peut sortir en un claquement de doigts (en fermant le livre), mais ce serait affreusement dommage. Il faut accepter de se perdre, au contraire. Accepter de ne pas tout contrôler, de voir les repères habituels brisés. Évidemment, ce n'est pas toujours facile; moi-même, je me suis demandée pourquoi je persistais (il y a un moment donné où, quand on ne comprend quasiment rien, on se décourage curieusement). Mais il y a une petite musique discrète, un je-ne-sais-quoi qui m'attirait vers le texte, comme un aimant. Il fallait que je connaisse la famille Compson, que je comprenne leurs secrets. On a la tête qui tourne, mais ce n'est pas grave. J'aime que l'on me stimule intellectuellement, qu'on ne me donne pas toutes les clés.
Les troisième et quatrième parties sont beaucoup plus classiques dans leur construction (je me sens obligée de le préciser pour les peureux. Si, si, je vous vois), à tel point que nombre d'éléments annoncés précédemment se mettent en place, et que de grandes incertitudes disparaissent. On comprend beaucoup de choses (on en avait pressenti quelques-unes, mais comment être sûr ?), et le pire, c'est qu'on a mal de comprendre. Il y a des vérités tellement sales, dans cette famille. Des comportements impardonnables. J'ai rarement ressenti autant d'antipathie pour un personnage que pour Jason. Il m'a écœurée au-delà de l'imaginable. Les autres sont émouvants dans leur petitesse, dans leur désespoir, dans leurs vies ratées. Il semblerait qu'aucun bonheur ne soit possible à Jefferson. La seule issue se trouve dans la fuite (quelle qu'elle soit).
Je serais incapable de vous donner envie de lire ce roman; de vous expliquer, d'ailleurs, les véritables émotions que j'ai pu ressentir en le lisant. C'est une œuvre tellement unique, il faudrait presque inventer de nouveaux mots pour en parler. Mais c'est sûr qu'il faut s'investir pour accéder à la beauté du Bruit et la fureur. Même ainsi, c'est un de ces romans qui demande absolument une seconde lecture pour capter les échanges des deux premières parties...
Je sens que je décourage tout le monde; ce billet étant chiant comme cinq kilos de repassage à faire, on peut dire que je ne fais pas d'efforts pour susciter l'envie. Tant pis. Que ceux qui ont quand même la curiosité de lire Faulkner foncent; je ne doute pas un instant que ce soit un auteur incontournable, un grand romancier américain. Le bruit et la fureur est une œuvre remarquable; Faulkner a un talent rare. Passer à côté serait un grand gâchis.
« Je pouvais entendre la pendule et je pouvais entendre Caddy debout derrière moi, et je pouvais entendre le toit. Il pleut toujours, dit Caddy. Je hais la pluie. Je hais tout. Et puis sa tête est tombée sur mes genoux, et elle pleurait en me tenant, et je me suis mis à pleurer. Et puis, de nouveau j'ai regardé le feu, et les formes brillantes et douces ont recommencé. Je pouvais entendre la pendule et le toit et Caddy. »
J'ai honte de ce billet; allez plutôt lire celui de Lilly, il est très bon. (tu as vu, j'ai mis du temps, mais j'ai fini par le lire !)
jeudi 25 juin 2009
Guérir parfois - soulager souvent - écouter toujours
Nous devons ce merveilleux titre à Louis Pasteur, idéaliste.
La chambre d'Albert Camus
de William Réjault (2006)
J'ai lu, 2008

Je ne sais pas vous, mais j'ai toujours su qu'il y avait des métiers que je serais incapable d'exercer. Ceux qui rejoignent le milieu médical, par exemple, me laissent pantoise d'étonnement et d'admiration. De crainte, aussi, sans doute.
Je ne comprends pas comment on peut côtoyer la maladie, la dégradation humaine, la mort, et continuer à vivre à côté. Ça me dépasse. Moi, je ne peux déjà pas me rendre dans une maternité sans avoir le ventre triplement noué, alors nettoyer les escarres de Madame Patachon et assister à l'opération d'un enfant gravement malade, ça relève à mes yeux de l'héroïsme.
William Réjault a d'abord publié son recueil de nouvelles sous son pseudonyme du net, à savoir Ron. Il tenait un blog sur son quotidien d'infirmier, et comme cela arrive parfois, il avait suffisamment de succès pour attirer le regard d'un éditeur.
C'est délicat de publier le contenu d'un blog, parce que le passage de l'écran au papier peut faire perdre beaucoup de force aux textes. On n'a pas les mêmes attentes, les mêmes exigences, quand on lit un blog amateur et un ouvrage qui a dû convaincre un comité de lecture. Par chance, je ne lisais pas Ron l'infirmier; j'en avais entendu parler, mais cela s'arrêtait là. Puis il y a eu comme un buzz autour de la sortie de son recueil, les lecteurs l'ont lu, et aimé.
Si j'ai acheté La chambre d'Albert Camus il y a quelques temps, c'était pour l'offrir à quelqu'un; puis je me suis dit que c'était l'occasion d'y jeter un œil. Mal m'en a pris : je n'ai plus du tout envie de l'offrir, mais plutôt de le garder.
Les nouvelles sont courtes, d'ailleurs, ce ne sont pas à proprement parler des nouvelles, mais plutôt des instants de vie. Des scènes d'hôpital, mais pas que, parce que Ron a été infirmier libéral, il a aussi travaillé en maison de repos, et dans de grosses entreprises. Un éventail assez large d'expériences, dont certaines des plus marquantes se retrouvent compilées ici.
Il y a plus ou moins deux éléments qui sont mis en valeur dans ce recueil (ou du moins, dans ma lecture du recueil, parce que d'autres peuvent s'attacher à d'autres détails) : l'humour et l'énergie de Ron, tout d'abord. Il est indéniable qu'il faut un sacré cran pour travailler dans le médical (qu'on soit chirurgien, infirmier, sage-femme ou aide-soignant, etc), mais il faut aussi faire preuve d'un grand recul, et ne pas trop s'impliquer auprès d'un patient. A ce niveau-là, je trouve que l'humour de Ron devient à la fois une barrière essentielle, mais aussi un moyen de dédramatiser la situation, à la fois pour lui et pour le patient (qui préfèrera toujours un trait d'humour, même un peu poussé, qu'un air catastrophé ou résigné).
L'autre grand point qui m'a choquée, c'est la manière dont sont traités les gens. Je parle des patients, encore que le personnel n'exerce pas toujours dans des conditions idylliques (c'est le moins qu'on puisse dire). Il y a certaines nouvelles où les patients sont traités comme de la merde, comme des objets sans ressentis, allons-y, on arrache un ongle (sans anesthésie ni rien) à celle qui a mal, un médecin tabasse une "folle" mais il est excusé, voyons, il est en plein divorce, on laisse les vieilles personnes dans leur pisse parce qu'il ne faudrait pas dépasser le quota de couches prévu, on ferme les yeux sur la misère, la détresse, on se concentre sur le mal sans soigner le reste. Les dilemmes sont quotidiens. Il faut jongler entre la loi, la douleur des patients, le code de déontologie, la sérénité de son propre esprit. Peut-on ignorer la patiente, victime d'une attaque cérébrale, qui ne peut plus bouger qu'un œil, et qui supplie chaque jour qu'on la tue ? Est-ce qu'on ignore le patient dépressif, qui ne se rend pas au rendez-vous prescrit, sous prétexte qu'il faudrait avertir le directeur et que ce dernier est trop occupé par les fêtes de Noël, et que le malade peut bien attendre deux jours, non ? (non)
Je sais que je ne suis pas drôle et que je ne me concentre que sur les anecdotes graves, mais c'est parce qu'elles ne sont malheureusement pas rares dans le milieu. Je connais une infirmière qui m'a raconté des horreurs sur ses conditions de travail, ou sur le comportement de certains médecins. Le genre d'histoires qui font frémir, qui font espérer, surtout, qu'on ne tombera jamais malade.
La chambre d'Albert Camus est un recueil qui se dévore; c'est parfois écrit comme un blog (attention, ceci n'est pas un compliment), mais on passe outre cette petite faiblesse, parce qu'il y a toujours une phrase un peu plus loin qui rattrape le reste, et parce que les histoires me semblent plus importantes, ici, que la manière dont elles sont racontées. Une lecture que je qualifierais presque d'indispensable. Ça fait du bien et ça fait très peur en même temps, drôle d'aventure, à ne pas manquer. Histoire d'ouvrir les yeux, pendant 240 pages.
Laure, Tamara, Florinette, Cathulu, Amanda l'ont lu et aimé sans réserve.
Cuné, as-tu encore une fois supprimé ton billet...? Coquine !
mercredi 24 juin 2009
« Chaque note est une étoile »
Prodige
de Nancy Huston
Actes sud, 1999

« Le piano, se dit-elle, est à la fois ce qui me permet et ce qui m'empêche de m'exprimer. »
Le sous-titre de ce court roman, polyphonie, prépare le lecteur à ce qui suit. Chaque personnage prend tour à tour la parole, tel un monologue de théâtre, leur nom s'affichant avant chaque prise de parole.
Sofia, la grand-mère russe un peu excentrique qui ajoute de l'ail dans ses boissons alcoolisées; Lara, sa fille, déjà femme, professeur de piano à défaut d'être une grande pianiste elle-même.
Puis Maya, la petite Maya, arrivée trop tôt sur terre, pesant sept cent vingt grammes à la naissance, trop fragile pour vivre. Et pourtant, soulevée par l'amour de sa mère, de son père, elle vivra. Mais elle ne sera pas une petite fille comme les autres, l'amour de la musique coule dans ses veines, Lara lui en parle, inlassablement, et cela portera ses fruits; Maya, petite fée malicieuse, fera plus que jouer de la musique, elle l'incarnera.
D'autres voix se mêlent à celles de cette étrange famille, il y a Robert, le voisin endeuillé, et Benjamin, son neveu qui profite des vacances d'été pour quitter sa propre famille, respirer un peu.
Tour à tour, donc, chacun s'exprime sur ce qu'il vit et ce qu'il pense, formant alors une mosaïque d'émotions, un assortiment de pensées personnelles. Cette construction joue beaucoup dans la qualité globale du roman; Nancy Huston y ajoute un léger désordre temporel, puisque même si l'histoire avance (avec une Maya saine et sauve), on continue à suivre Lara-jeune maman, qui se rend quotidiennement dans le service de soins intensifs pour prématurés, où elle parle inlassablement à sa « petite fée prise dans une énorme goutte de pluie. »
Savoir que l'enfant grandira n'enlève rien à l'émotion de ces passages, véritable mélange d'espoir et d'inquiétude, où l'on voit une mère lutter inlassablement pour que sa fille vive... et devienne celle qu'elle n'a pas réussi à être. Lara est incontestablement le personnage qui m'a le plus émue dans ce roman (avec Robert l'inconsolable, qui a des paroles très tristes sur le deuil et la vie qu'il faut retrouver malgré tout chaque jour); on sent dès le début une fragilité, une sensibilité extraordinaires chez Lara, comme si elle était plus acrobate que musicienne : sa vie se joue sur un fil, elle avance en permanence en équilibre. Cela me rappelle à l'instant une phrase des Mauvaises pensées de Nina Bouraoui : « il y a une limite que je vois, que je pourrais franchir, et je ne pense pas que tous les corps qui m’entourent soient si proches de cette limite, ils ont encore du champ, pour moi, cela est très clair, soit je bascule, soit je reste. ». Mais ce choix est si difficile à faire, le maîtrise-t-on d'ailleurs réellement ?
Prodige parle d'amour et de musique de manière si délicate qu'on a l'impression d'entendre, même en lisant dans le plus pur silence, une petite mélodie qui se fond dans le texte et qui tient la main au lecteur pour que lui ne tombe pas, ou du moins, pas tout de suite. Pendant un temps, la musique l'accompagne, on tourne sur soi (comme les petites filles, avec leurs jolies robes qui tournent), on ressent la vie même si les repères commencent à se troubler, on tourne encore plus vite, on a mal au coeur, on s'arrête, on tombe. Prodige est un peu l'histoire de cette chute, de ces amours trop fortes qui nous étouffent quand on en oublie de vivre pour soi-même. Non, je divague, je ne suis pas d'accord avec ce que j'écris, Prodige est, comme le dit si bien Lilly, une cage à oiseaux. Il ne faudrait pas mettre les oiseaux en cage.
C'est justement grâce au joli billet de Lilly que j'ai lu ce beau roman; Karine, Malice, Sylire ont aussi été émues par cette lecture.

