N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

vendredi 25 juillet 2008

« Je ne joue plus »

Sa Majesté des mouches
de William Golding (1954)
traduction de Lola Tranec

L'image “http://images-eu.amazon.com/images/P/2070421783.08.MZZZZZZZ” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.

La laideur de cette couverture explique pourquoi ce livre a eu le temps de sympathiser avec ma bibliothèque entière avant que je ne daigne l'ouvrir; mais son heure a fini par arriver.

Alors que la Seconde Guerre Mondiale sévit sur le globe, un avion s'écrase sur une île; ça a dû se dérouler plus d'une fois pendant cette période houleuse de l'Histoire, à ce détail près qu'ici, les passagers sont tous des enfants de 6 à 13 ans (environ) et qu'aucun adulte ne survit au crash.
Une terrible question se pose alors : comment des enfants peuvent-ils survivre dans un contexte aussi âpre, une vie est-elle possible loin de toute société ?

« Cette île est à nous. Elle est vraiment sympa. On s’amusera tant que les grandes personnes ne seront pas venues nous chercher. »

Trois "grands" prennent les choses en main : Ralph, méthodique, est rapidement désigné comme le chef de toute la tribu (bien qu'il ne sache pas lui-même combien d'enfants se trouvent sur cette île) et organise minutieusement des réunions. Jack joue les dissidents dès le départ : dans la cour de récréation, il devait être celui qui volait le goûter des plus faibles, par pur plaisir de méchanceté. Le genre de garçon à s'acharner sur une cible toute idéale; c'est ainsi que Porcinet (dont on ne connaîtra jamais le véritable prénom), un rondouillard asthmatique à lunettes, subit les railleries de tous les enfants, et se protège derrière Ralph, qu'il suit comme s'il était un bouclier vivant.

Au début, tout va bien; il y a un semblant d'ordre avec l'élection du chef, et il y a beaucoup de jeux. C'est vrai, quoi ! Vous seriez un enfant, entouré de copains, sur une île paradisiaque, où aucun parent ne peut imposer son autorité, vous vous amuseriez. Sur la plage, ou en courant dans les bois; en vous gavant de fruits sucrés, en faisant tomber le copain parce que c'est drôle. Le seul souci, c'est la nuit. Il fait tellement noir, et il y a ces bruits étranges... l'île cache une bête, c'est certain !
La peur gagne tous les enfants, le désordre s'installe tout doucement dans les cabanes bancales, l'éducation s'oublie et le chaos... approche.

Se retrouver seul sur une île déserte, voilà un grand topos littéraire... ici, l'originalité première réside dans le fait que des enfants sont entièrement livrés à eux-mêmes, puisque les adultes présents dans l'avion (dont le pilote) sont morts lors du crash. On se rend compte alors que les enfants sont très malins : ils entretiennent un feu (allumé grâce au soleil et aux lunettes de Porcinet) pour que la fumée avertisse les bateaux qui pourraient éventuellement passer dans les parages, ils construisent des cabanes, ils se fient aux ordres du chef Ralph. Pourtant, l'épreuve de l'île déserte ne pardonne rien; le vernis craque rapidement, les règles s'effritent : loin de toute société, l'homme redevient sauvage. Pourquoi les enfants resteraient bons ? On croit toujours que ces tendres créatures ne connaissent pas le mal, qu'elles sont encore innocentes. Et pourtant, l'évidence est là : la cruauté n'épargne pas les enfants, elle ne nous tombe pas subitement dessus à partir de l'âge adulte. Les enfants peuvent être d'une bestialité remarquable. Le basculement se fait progressivement (la temporalité est assez floue, pour ne pas dire inexistante), et ne touche pas tout le monde; les plus petits n'ont que faire des bagarres des grands, ils se contentent de jouer sur la plage et de pleurer la nuit.
Parmi les jeunes adolescents, il y a aussi Simon. Un peu timide, les autres se moquent de lui quand il ose prendre la parole pendant les réunions. Les autres ont tort, évidemment; derrière ce visage renfermé, se cache un enfant extralucide, mais dont les propos ne peuvent pas être pris au sérieux par une bande d'enfants surexcités.

« – Je veux dire qu’avec tout ça ils ont des cauchemars. On les entend. Tu ne t’es jamais réveillé la nuit ?
Jack secoua la tête.
- Ils parlent, ils crient. Les petits. Et même quelques-uns des autres. Comme si…
- Comme si on n’était pas sur une île sympathique. »

Sa Majesté des mouches dresse un portrait glaçant de la société, de la soi-disant humanité de notre civilisation. William Golding est pessimiste, mais je crois qu'il a raison de l'être. N'oublions pas non plus que ce roman a été écrit en 1954, neuf ans après la plus grande preuve de barbarie de l'homme moderne; dans un tel contexte, on peut légitimement penser que l'homme est le pire des animaux. La violence du roman secoue le lecteur; il n'est pas possible de rester insensible à l'atrocité de certains passages, et c'est justement cette sauvagerie qui empêche de croire en une quelconque civilisation. N'en déplaise à Rousseau, qui assurait que « l'homme est bon par nature, c'est la société qui le corrompt ».
Cette lecture laisse un goût amer mais il est parfois intéressant d'être un peu bousculé. Certains passages descriptifs auraient gagné à être un peu plus condensés, et le style de l'auteur m'a empêchée de me plonger sans retenue dans son roman. Ce fut une lecture plus cérébrale que sensible, ce qui bloque un peu mon enthousiasme.
C'est presque un détail; Sa Majesté des mouches était le premier roman de William Golding, et cette œuvre regorge de puissance.

A noter que ce livre a été adapté au cinéma en 1963, sous le même titre, par Peter Brook. Et pour ceux qui se demandent justement d'où sort cette énigmatique Majesté, la réponse est dans le roman...

Posté par erzebeth à 09:33 - lecture - Commentaires [17] - Permalien [#]

Commentaires

    J'ai un mauvais souvenir de ce roman, lecture imposée au collège. Vague souvenir, mais je pense que c'est du en partie au style. Il me semble aussi que tu dis quelque chose de très juste en parlant de lecture "cérébrale plus que sensible"; à la réflexion je crois que ce n'est pas du tout un roman pour enfants/ados. Mais ma lecture date!

    Posté par Mo, vendredi 25 juillet 2008 à 13:00
  • je l'avais lu trop jeune, et en était ressortie bien attristée par la nature humaine...

    Tu me donnes une envie folle de le relire. L'accès au "grade" de maman m'a appris qu'effectivement, l'être humain, même petit (Surtout petit) est loin d'être naturellement bon...

    Posté par Soeur Anne, vendredi 25 juillet 2008 à 13:13
  • L'été en ville, effectivement est une horreur.

    L'automne est la saison idéale de la ville, je trouve...

    Posté par Soeur Anne, vendredi 25 juillet 2008 à 13:14
  • * Mo, je te confirme, je ne trouve pas que ce soit un roman à étudier au collège ! Il fait froid dans le dos, et je trouve qu'il a des strates de réflexion difficilement accessibles pour de jeunes ados... Je comprends que tu en gardes un mauvais souvenir.

    * Soeur Anne, ce livre doit casser bien des illusions quand on est jeune, effectivement ! Et si tu le relis maintenant que tu es mère, méfie-toi, tu vas te mettre à regarder tes enfants avec un sentiment d'inquiétude...
    (quant à l'été en ville, je ne peux être que d'accord... même si mon point de vue ne change pas quand je suis à la campagne !)

    Posté par erzébeth, vendredi 25 juillet 2008 à 15:19
  • Et pourtant, en été, installée à l'ombre d'un cerisier avec un bon bouquin, on doit être si bien....

    Quand au regard porté sur mes enfants, il est bien évident que ce ne peut être que "les autres", les monstres

    Posté par Soeur Anne, vendredi 25 juillet 2008 à 15:41
  • Pas vraiment tentée par la lecture de ce roman...
    Pour l'idée d'un enfant seul (??) sur une île : "Le royaume de Kensuké" de Mopurgo est une merveille de sensibilité en même temps que d'intelligence.
    Sinon, "LOST" pour le sourire en coin du beau Sawyer/James... c'est bien aussi !! ))

    Posté par Fantômette, vendredi 25 juillet 2008 à 22:05
  • J'ai lu ce livre adulte... et je n'ai vraiment pas aimé. Je conçois que l'idée est très forte... et probablement plausible. Mais ça m'a quand même déplu. Peut-être est-ce que je ne veux pas avoir cette vision-là de l'enfance...

    Posté par Karine, samedi 26 juillet 2008 à 05:05
  • Tout pareil que Karine... C'est une lecture dérangeante, je ne conseille jamais ce bouquin à mes élèves.

    Posté par fashion, samedi 26 juillet 2008 à 09:27
  • * Soeur Anne, j'aime beaucoup l'objectivité dont tu fais preuve à l'égard de tes enfants ! Mais je ne doute pas que tu aies raison, en plus

    * Fantômette, je suis ravie de te revoir, j'espère que tes déménagement/aménagement se sont bien passés... Merci pour ton conseil de lecture, l'île est une thématique qui me plaît bien, alors j'essaierai de voir ça !
    Quant à Lost, je vais peut-être être conspuée, mais je n'ai jamais regardé, et ça ne me tente pas... (je veux juste savoir la raison de leur présence sur cette foutue île. On le sait, maintenant, ou pas encore ?)

    * Karine, je comprends que ça déplaise, c'est finalement assez dérangeant... Je trouve que c'est un roman qui chahute le lecteur, c'est plutôt sain de ne pas aimer !

    * Fashion, tu fais bien de ne pas leur conseiller ! C'est tellement violent... déjà que tes élèves adulent Tony Montana, il ne faudrait pas qu'ils prennent exemple sur ces enfants-là !

    Posté par erzébeth, samedi 26 juillet 2008 à 12:34
  • Chère collègue de haine (de l'été s'entend :p ),

    Je connais ce livre de titre depuis longtemps, mais c'est justement le titre et les différentes quatrièmes de couverture que j'ai pu lire à son sujet qui m'ont toujours dissuadée de l'ouvrir.

    À présent, grâce à toi j'en sais plus, notamment sur l'intrigue et le style, qu'il est en effet important de décrire .

    L'intrigue me paraît très intéressante.
    Tu as raison : les adultes occidentaux idéalisent trop l'enfance. Mais les enfants sont nécessairement amoraux, narcissiques et soumis au principe de plaisir. C'est là le comportement naturel de l'humain.

    Posté par Esis, samedi 26 juillet 2008 à 16:37
  • Je me rappelle que ce livre m'a beaucoup ennuyée...

    Posté par Ys, samedi 26 juillet 2008 à 20:05
  • Comme Esis, le titre et les couvertures (plus affreuses les unes que les autres) m'ont toujours rebutée.

    Posté par praline, samedi 26 juillet 2008 à 21:35
  • * Esis, oui, la thématique est très intéressante à la base. Il manque quelque chose (un style ? un souffle ? un brin d'optimisme ?) pour que cela atteigne le rang de "classique" (que ce roman a déjà atteint, paraît-il). Je suis entièrement d'accord avec ce que tu dis avec les enfants. Ils peuvent être poussés à montrer tout ce qu'il y a de noir en l'homme.

    * Ys, recevoir un commentaire depuis l'Irlande, quelle classe ! Et il est merveilleux de constater que ce livre fait l'unanimité dans les commentaires !

    * Praline, même le titre est vilain ? Je le trouvais intriguant. Soit... tu as raison de te fier à ce genre de repères esthétiques. Ils reflètent parfois l'œuvre...

    Posté par erzébeth, dimanche 27 juillet 2008 à 09:51
  • Livre absolument génial et l'adaptation de Brook excellente.
    Si j'étais prof, moi, je le laisserais à porter des mains des gosses... Précisément.
    Celui qui dérange, c'est toujours celui qui dit la vérité, parce qu'elle n'est pas belle et parce que la majorité n'a pas envie de voir ce qui est, comme le dit d'ailleurs un de tes commentaires.
    Et tu as raison de souligner la puissance de ce livre.

    Posté par Holly G., dimanche 27 juillet 2008 à 16:44
  • Oui, la vérité est bien plus dérangeante qu'un mensonge rassurant. C'est cruel. Je ne doutais pas un instant que tu ferais lire ce livre à des gosses ! )
    J'essaierai de voir l'adaptation, puisque tu en dis du bien...

    Posté par erzébeth, dimanche 27 juillet 2008 à 19:44
  • Eh bien, à présent, j'ai envie de lire ce roman !!
    J'étais demeurée sur une bête mais naturelle première impression...

    Tout ce qui évoque l'enfance authentiquement, sans mensonges à la BabyTV, me parle.
    Me situant encore dans un bout de la période fusionnelle que je n'ai jamais refoulée (cependant, je suis loin d'être (restée) psychotique... ouf ??!), je puis témoigner avec une certaine précision de ce qu'est l'enfance, débarrassée de toute voile d'idéalisation par les adultes.
    Cessons donc de brumer les yeux aux gosses, et laissons-les vivre leur perversité librement, sans les dévorer de bonne morale et de littérature niaise qui ne font que les culpabiliser... L'enfance est bercée par et dans le sublime, et le sublime est envoûtant et terrifiant. Les enfants, enfin, ne retiennent jamais que l'essentiel, et n'ont cure du manichéisme et des contingences des adultes idéologisés.
    Bah ! voilà une partie de ce que je voulais intégrer dans ma critique en rédaction figée au "Labyrinthe de Pan" *rires*...
    As-tu vu ce film, Erzébeth ? C'est audacieux et vraiment poétique . Encore un film que l'on interdit bêtement aux enfants !

    Je lirai donc ce livre. L'intrigue m'appelle donc, mais j'espère simplement en apprécier le style. Je me suis emportée, mais ce roman traite d'une problématique qui me touche de près .

    Posté par Esis, lundi 28 juillet 2008 à 21:41
  • Esis, tu as bien le droit de changer d'avis ! J'espère que, quand tu te lanceras, tu me feras part de ton avis...
    Tes réflexions sur l'enfance sont très intéressantes; je suis malheureusement trop éloignée de tout ça pour argumenter et te répondre... Oui, j'ai vu "Le labyrinthe de Pan", et il est instantanément devenu un de mes films préférés.
    C'est différent dans le roman de Golding; les enfants s'enfoncent dans le mal. Mais tu verras par toi-même...

    Posté par erzébeth, mardi 29 juillet 2008 à 12:19

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