N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

mardi 1 mai 2007

Enchanteur *

Lolita
de Vladimir Nabokov (1955)

"Imaginez-moi; je n'existerai pas si vous ne m'imaginez pas."

Je me suis promis de ne pas citer dans cette critique la fameuse première phrase de ce livre, celle que tout le monde connaît et que tout le monde cite dès qu'il est question de Lolita. Alors non, je vaincrai ce réflexe, bien que cette première phrase, ou plutôt les premières phrases sont d'une beauté saisissante.

Par contre, je veux bien raconter ce soir où j'ai entendu parler pour la première fois et de ce livre et de cet auteur. J'allais sur mes seize ans (mais où ai-je vécu jusque-là ?), et ce samedi soir-là, comme des millions de personnes, je regardai Ardisson à la télévision (mon âge me tient lieu d'excuse). Un homme, dont je n'avais jamais entendu parler et que je voyais pour la première fois de ma vie, venait d'écrire son inventaire littéraire. Il s'appelait (et s'appelle toujours) Frédéric Beigbeder, il portait ce soir-là une chemise bleue avec un adorable petit "fuck" brodé sur le tissu. Dans cet inventaire, il était question de Lolita. Le présentateur et l'écrivain ont réussi à me donner envie de lire ce livre, je ne sais plus comment. Je l'ai lu, aimé. Puis j'ai grandi. L'ai un peu oublié, comme j'oublie beaucoup de choses.
Et, vieille de six années supplémentaires (apportez-moi mon dentier !), j'ai voulu le relire. Dont acte, et tant pis pour les oeuvres qui paressent sur mes étagères en attendant que je daigne jeter un regard dessus.

Résumer Lolita serait insultant car, qu'on l'ait lu, vu au cinéma, ou ni l'un ni l'autre, on en connait le sujet. Un homme d'âge mûr tombe amoureux d'une nymphette de douze ans, et emploie des stratagèmes totalement immoraux pour vivre son amour légèrement prohibé par la loi.
Et là je me rends compte à quel point les souvenirs édulcorent certaines situations. J'avais oublié à quel point ce roman était sulfureux, choquant, dérangeant. Nabokov n'a pas l'intention de jeter aux yeux du lecteur des scènes d'une obscénité absolue, mais même avec le style le plus sublime qui soit, les faits restent là. Je me tortillais parfois de gêne sur mon fauteuil, me maudissant en plus d'avoir justement offert ce livre tout récemment à une personne qui m'est chère (mais comment ai-je pu lui offrir ça ?! est-ce que j'aurai encore de ses nouvelles ?!, etc). Au début, j'étais uniquement dans une phase répulsive. Le narrateur-criminel, Humbert Humbert, ne mérite aucune compassion, c'est un monstre sur pieds qui cache sa perversité derrière des peignoirs en soie. Et puis...
Et puis il y a ce "je" martelé qui nous place devant les confidences d'un homme perdu (car il l'est, indéniablement), il y a ce talent extraordinaire de la part de Nabokov, qui entraîne le lecteur dans la suite du livre, où il l'apprivoise et lui dévoile toute la complexité humaine, cette frontière si fragile entre un esprit sain et un homme bouffé par des pulsions qu'il ne maîtrise pas. Lolita dérange parce qu'Humbert Humbert conserve malgré tout une humanité qui ressemble... à la nôtre. Ah, que c'est pénible, ces criminels qui nous rappelent que nous pourrions être eux ! On bascule si facilement... Le dérapage n'aurait pas forcément lieu dans le même "domaine" que ce narrateur, mais on ne naît pas monstre...

Le lecteur traverse différentes émotions tout au long du roman, et qu'il aille jusqu'au bout ou non, il ne sera jamais indifférent à ce qui est raconté. Le point de vue choisi par Nabokov nous empêche d'avoir accès aux pensées de la fameuse Lolita, qui reste par là une énigme entière jusqu'à la fin du texte. Une énigme, victime d'un homme qui préfère tout détruire que renoncer à elle. Loin d'être un "simple" tourmenté sexuel (admirez mon talent pour ne pas dire "le" mot - je ne veux pas de visites indésirées sur cette page dérisoire), il est réellement amoureux de cette nymphette pour qui il est prêt à tout (et il le fera, ce tout, croyez-moi). Sa détresse qui apparaît au fur et à mesure est déchirante - il prend doucement conscience de ce qu'il a fait subir à sa Lo :
"Elle chercha ses mots. Je les suppléai mentalement ("Lui, il m'a brisé le coeur. Toi, tu as simplement brisé ma vie.")"
Mais le lecteur n'en oublie pas pour autant que derrière cette souffrance ressentie par l'homme, il y a aussi un crime...
J'ai l'impression de m'embourber, donc je vais aller à l'essentiel : oui, Lolita traite d'un thème qui gratte et dérange. Mais c'est un roman, et oui : c'est un chef-d'oeuvre. La littérature n'est pas faite de bons sentiments. Attention, ces cinq cent pages brûlent. Elles ne sont pas à mettre entre toutes les mains... mais elles méritent d'être lues et relues. Su-blî-me !

"L'autre soir, un air froid d'opéra m'alita.
Son fêlé - bien fol est qui s'y fie !
Il neige. Le décor s'écroule, Lolita !
Lolita, qu'ai-je fait de ta vie ?"

(* j'ai toujours un immense problème avec les titres. L'enchanteur est celui d'une nouvelle nabokovienne, écrite en 1940; c'est "l'embryon", l'origine de Lolita)

Posté par erzebeth à 21:21 - lecture - Commentaires [7] - Permalien [#]

Commentaires

    Je fais bien de lire les commentaires, on trouve toujours des avis intéressants, et celui sur Matzneff me ravie. 100 % d'accord avec toi Holly.

    ^.^

    (un commentaire absolument pas constructif, mais c'est tellement jouissif de lire ENFIN un commentaire où un écrivain dont je dégagerai bien les livres du rayon de la librairie où je travaille que...°

    Posté par Livraire, dimanche 27 septembre 2009 à 20:25
  • * Livraire, je suis enchantée de vous voir par ici ! (du coup, je vouvoie, c'est la timidité) Encore plus enchantée de voir que vous approuvez les propos d'Holly, que j'ai moi-même relus il y a quelques jours et qui m'ont fait rire, encore...
    En espérant que vous ne vendez pas beaucoup d'œuvres de Matzneff...

    Posté par erzébeth, dimanche 27 septembre 2009 à 21:42
  • Oo Houlà, tu peux me tutoyer hein, je suis trop jeune pour qu'on me dise vous. ^.^ Je commence seulement à oser commenter des blogs, c'est intimidant la connivence de la blogosphère quand on arrive. On se sent un peu comme la Sophie de la comtesse de Ségur quand elle interrompt les adultes au salon.

    Il a pas mal de gens qui n'aiment pas Matzneff, mais ca fait très "rebelle et anticonformiste" de dire qu'on apprécie l'oeuvre d'un pédophile incompris, c'est gerbant.
    On en vend hélas pas mal, beaucoup trop à mon goût. Après, ok, la liberté de choix, d'expresion, bla bla bla... mais franchement, quand on voit qu'en Suisse Polanski se fait tomber dessus pour une histoire vieille de 30 ans, où la personne a retiré sa plainte et dit qu'elle s'en moque (je n'en sais pas plus, je reste assez loin des médias) et Matzneff, qui dit quand même que ce qu'il préfère, c'est coucher avec des moins de 16 ans, et qu'il en parle en long en large et en travers dans son bouquin Le Troisième Sexe, ca laisse plus que rêveurs.

    Posté par Le livraire, mardi 29 septembre 2009 à 19:40
  • * Le livraire, tu crois qu'il y a un âge pour vouvoyer ? La connivence de la blogosphère, comme tu dis si joliment, il faut l'exploser. Ne pas en tenir compte. Et prendre la parole quand on en a envie. J'espère que si le coeur t'en dit, tu reviendras par ici
    J'imagine que Matzneff ne doit pas être le seul auteur qui te fait grimacer quand un client approche de la caisse avec un de ses livres en mains... Chacun ses mauvais goûts !!
    Mais je suis d'accord, évidemment, il y a une différence entre une oeuvre romanesque telle que "Lolita" et l'exposition crapuleuse de ses plaisirs illégaux. On vit dans un sale monde, que veux-tu !

    Posté par erzébeth, mardi 29 septembre 2009 à 20:16
  • tu vois, Erzie que j'aime, je découvre maintenant ton billet. Après Lolita, je n'ai même pas cherché d'autres avis... et comme tu dis, ces 500 pages brûlent.. voilà, je voulais juste le confirmer ici, presque 4 ans après

    Posté par amanda, mercredi 1 septembre 2010 à 21:37
  • Lu il y a très longtemps, tu me donnes envie de retrouver mon exemplaire dans mon fouillis ! Vite !
    J'en avais retenu l'idée, moi, que Lolita est aussi un peu perverse. Bizarrement, Humbert Humbert m'est sympathique parfois, alors que je serais prompte à haïr ceux qui brisent l'enfance. Genre des "écrivains" de merde comme Matzneff à l'orgueil plus boursouflé que sa bite.
    Mais la nymphette en question est un peu comme la Baby Doll d'Elia Kazan, dans mon souvenir en tout cas. Et elle n'est pas la seule victime à mes yeux.
    Bien sûr que la personne à qui tu as offert ce livre sera bluffée par le génie de Nabokov.
    Et, moi, je dirais que c'est ton billet qui m'enchante.

    Posté par Holly G., mercredi 2 mai 2007 à 11:06
  • Ah, Holly, c'est bien simple, je t'adore !
    Je ne connais pas ce Matzneff dont tu parles, et ne vais rien faire pour le découvrir !
    Pour le reste, tu cernes en quelques mots l'essence de ce roman. Oui, Lolita est ambiguë, oui elle n'est pas la seule victime. Et ta phrase sur Humbert est très juste !

    Posté par erzébeth, mercredi 2 mai 2007 à 20:21

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