N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

mardi 8 mai 2007

« I once had a girl... »

La Ballade de l'impossible (1987)
d'Haruki Murakami
traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle

« C’est ainsi que passa ma dix-huitième année. Le soleil se levait puis se couchait, le drapeau s’élevait, puis redescendait. Et, le dimanche, j’avais rendez-vous avec la petite amie de mon copain disparu. Je n’avais aucune idée de ce que j’étais en train de faire, ni de ce que j’allais devenir. »

A l'origine, il y avait ma non-envie de lire ce roman, ou plutôt de le lire maintenant. Mais puisque j'avais de bonnes raisons pour finalement l'ouvrir, je me suis lancée. Il y a des livres qui nous rendent triste avant même d'être lus, parce que plus que les pages, c'est l'objet qui raconte sa propre histoire. Et, ensuite, une fois qu'on lit, on sait pourquoi on est triste.

Watanabe quitte le lycée pour rejoindre l'université. Sa vie est faite de musique, d'alcool, de souvenirs aux teintes mélancoliques (son meilleur ami Kizuki s'est suicidé), de marches dans Tokyo, d'études dont il se moque. Par hasard, il revoit Naoko, l'ancienne petite amie de Kizuki. Ces deux-là, paumés mais reliés par leur expérience commune de la mort, vont voir leurs chemins se rejoindre étrangement, guidés par des sentiments confus mais sincères. Watanabe est seul mais gravitent autour de lui quelques figures atypiques, comme l'homme Nagasawa qui l'emmène dans ses soirées de débauche, ou encore la jeune et pétillante Midori, qui est belle et qui le sait. Leur ballade de l'impossible, à tous, est cet étrange passage de l'adolescence à l'âge adulte, où l'on prend conscience du monde qui nous entoure et des responsabilités qui nous incombent, à propos des autres et de nous-mêmes. Avancer ou renoncer, voilà bien leur dilemme...

Et, avec une telle approche du roman, j'évite d'en raconter l'intrigue, et même de parler d'un autre des personnages principaux. Tant mieux, ce sera à découvrir pour ceux qui en auraient envie. La Ballade de l'impossible est un texte dense, long (quelques 440 pages), qui s'attache aux détails plus qu'aux grands moments d'action. Cela installe une atmosphère et une poésie qui enveloppent le lecteur et l'emmènent dans un univers triste et onirique à la fois. On pourrait parler de roman d'apprentissage, on pourrait s'attarder sur l'amour, le désir, les rêves, la mort, la découverte (de soi, des autres), ces thèmes qui sont distillés dans ces pages. On pourrait analyser tout cela... en parler sérieusement. Je préfère l'émotion - celle qui est contenue dans ces vies si fragiles, celle que j'ai ressentie, tout au long de mon voyage. Le style de Murakami m'a transportée (c'est la première fois que je le lisais), il contient une sorte de sagesse inhérente aux épreuves que l'on traverse tous, tôt ou tard. Il se trouve que, par un manque de chance certain (?), les jeunes de ce roman portent tous des fêlures profondes, des deuils difficiles à faire. La mort rôde autour d'eux, prête à les dévorer. Il faut de la force et du courage pour vivre. Il faut sans doute être en permanence dans l'attente - attendre, quelque part, revient à espérer. Vous avez déjà essayé de vivre sans rien espérer, pas même du beau temps ou la sortie en salles d'un film ? J'en connais qui ont testé. Evitez. La dépression est une gangrène. Elle mange certains des personnages de ce roman. D'autres sortiront de ses griffes. Comme dans la vie ! Ce roman s'attache justement à découvrir une réalité banale, celle de jeunes ni adolescents ni adultes, leurs vies sont simples, tristes, nourries d'espoir. Comme les notres. Des gens partent, d'autres arrivent, sans les remplacer. C'est la vie.

« Quand je suis triste, je pleure. Reiko dit que c'est bien de pouvoir pleurer. Mais c'est vraiment dur d'être triste. Quand je suis vraiment trop malheureuse, des gens sortent des ténèbres pour venir bavarder avec moi. Ils me parlent comme le vent qui souffle dans les branches des arbres, la nuit. »

La Ballade de l'impossible est un roman attachant, émouvant, profond et sensible. Je suis sous le charme de ce Murakami que je découvre, et que j'ai envie de mieux connaître. Son roman n'est pas parfait, il contient même une sacrée longueur vers la moitié. Mais le reste est tellement beau, brut (ah oui : la pudeur japonaise s'efface dès qu'il est question de sexe), sincère et percutant que les défauts se troublent et s'effacent déjà dans mon souvenir. Le lyrisme des phrases s'accorde admirablement avec la réalité japonaise de l'époque (l'action se passe à la fin des années 60), il épouse le récit de Murakami, comme un vêtement taillé sur mesure. Bref, une lecture magnifiquement sensuelle, déroutante et porteuse de vie.
Triste et beau !

« Je regardai ses yeux. Elle pleurait. Je l'embrassai spontanément. Les gens qui passaient autour de nous nous regardaient avec curiosité, mais cela ne me gênait pas. Nous étions en vie et il nous fallait seulement nous préoccuper de continuer à vivre. »

Posté par erzebeth à 21:48 - lecture - Commentaires [0] - Permalien [#]

Commentaires

Poster un commentaire