N.u.l.l.e.

Nouvel Univers Lunatique et Lacunaire d'Erzébeth

mercredi 17 septembre 2008

Malgré tout

La légende veut que pour un blog perdure dans le temps, il faut consacrer (au minimum) un billet par mois à Henry Bauchau.
Comme je suis très superstitieuse...

Oedipe sur la route
d'Henry Bauchau
première édition : Actes Sud, 1990

On peut penser que, parce que tout le monde connaît Œdipe, ses pieds enflés, ses crimes, son complexe, il n'y a aucun besoin de présenter ce roman - et pourtant, si...
La première originalité de l'œuvre est justement dans sa forme : Œdipe avait inspiré des tragédies et des opéras, mais pas de roman. Ici, on le côtoie sur la durée - pendant tout son exil. D'ailleurs, là encore, Henry Bauchau innove : on connaît Œdipe quand il vit encore à Thèbes, on le connaît quand il arrive à Colonne. Mais sur la route, que fait-il ? Que vit-il ?
C'est ce qu'Henry Bauchau tente d'imaginer.

Au début du roman, Œdipe est un homme brisé, qui n'a plus d'autre choix que de quitter Thèbes. Sa présence pèse comme une menace permanente : il n'est plus le bienvenu et même ses fils ne tentent pas de le retenir.
Antigone, elle, ne se sent pas d'autre choix que d'abandonner sa cité, sa famille, pour l'accompagner. Elle a 14 ans, c'est une enfant. Œdipe, lui, doit avoir la démarche d'un vieillard. Il ne croit plus en rien, il ne se supporte plus. La culpabilité le ronge de l'intérieur, et le désespoir ne le quitte pas.
Pendant une dizaine d'années (si je ne m'abuse), Œdipe et Antigone vont se créer une nouvelle vie, sur cette route parfois hostile (il y a des brigands, des gens méfiants qui savent que parler à Œdipe porte malheur; il y a des obstacles physiques, des chemins sauvages où le roi aveugle refuse qu'on le guide), mais la route est essentiellement porteuse d'espoir et de bonté. Les villageois leur apportent un peu de nourriture; et certaines communautés du pays vont jusqu'à se liguer pour les accueillir, où qu'ils aillent.
C'est ainsi qu'ils rencontrent Clios, un voleur blessé par la vie qui va se laisser apprivoiser par les deux errants, et qui va devenir leur compagnon, pendant une longue période. Ils rencontreront aussi Diotime, la femme-guérisseuse, une sibylle qui va aider Œdipe et Antigone à devenir ce qu'ils sont, au plus profond d'eux-mêmes.
Car voilà, je tergiverse inutilement alors que l'essentiel est là : Œdipe sur la route est le récit d'une psychanalyse. Alors évidemment, le héros tragique le plus connu de l'Histoire ne s'allonge pas sur un divan, mais le résultat est le même. Initialement, Œdipe est détruit par la vie, par ses erreurs qu'il ne se pardonne pas (ce qui reste compréhensible). Il se voue une telle haine qu'il se croit incapable d'apporter quoi que ce soit de bon à ceux qui l'entourent. Ainsi, la présence d'Antigone lui est à la fois essentielle (c'est elle qui mendie pour lui, car les gens, je l'ai dit, craignent le roi maudit) et insupportable (comment peut-elle aimer  et soutenir un monstre pareil ?).   
La présence de Clios (un personnage inventé par Henry Bauchau) est un soutien inestimable pour Œdipe; il compte sur les yeux du brigand pour surveiller et protéger Antigone. Le fait qu'un homme, aussi, accepte de lui parler et de le considérer humainement est une des étapes essentielles pour la reconstruction d'Œdipe.
Son chemin est à la fois initiatique et cathartique. Il exprime sa violence en marchant; il apprend à se reconnaître, à accepter qu'il a des qualités, lui aussi. Petit à petit, il découvre quels sont ses blocages, et comment les détruire. Ça ne se fait pas en une journée, évidemment. L'aide de Diotime lui sera extrêmement précieuse. C'est elle qui lui fera remarquer qu'il sait chanter, qu'il sait sculpter. Œdipe est un Clairchantant qui se lance dans une entreprise folle - sculpter une falaise, lui donner la forme d'une vague - sa vague, celle qui le submerge et le noie depuis tant d'années. Celle, aussi, d'Hokusai (cf la couverture du roman, choisie par l'auteur) et celle d'Henry Bauchau. Parce que si Œdipe sur la route est à ce point tourné vers la psychanalyse, l'art et finalement, l'espérance, c'est bien grâce au romancier qui exprime, à travers un mythe fondateur, son propre chemin, sa propre route. Lui aussi a été perdu, désespéré, noyé. C'est une psychanalyse qui l'a sauvé. Œdipe, lui, qu'a-t-il ? Une sœur dont il est aussi le père; un ami (Clios); une figure d'espérance inaltérable (Diotime). Il a sa voix, brisé au début, mais qui retrouve ensuite une profondeur bouleversante à travers ses chants. Il a ses outils, et ses mains; il taille le bois, la pierre. Il ne voit plus, mais qu'importe ? Il ressent. Après cela, il faut accepter ce qui est ressenti, ne pas le rejeter d'un revers de la main. Œdipe est aidé, est aimé, mais la clé est en lui, et tant qu'il résiste, rien ne sera possible.

« Antigone dit qu'elle ignore ce que son père veut faire, elle pense qu'il voudra repartir dès qu'elle se sera reposée. « Où veut-il aller ? – Il ne sait pas, il dit parfois n'importe où, parfois nulle part, mais il marche, il marche tout le jour. Toujours tout droit. – S'il ne veut aller nulle part et que pourtant il marche, c'est bien. »

Oui, l'essentiel est peut-être de marcher, de ne pas abandonner. Œdipe marche et part à la recherche de lui-même, celui qu'il était avant le désastre.
On retrouve Henry Bauchau dans ce roman, et cette présence fantomatique fait du bien. Inlassablement, il s'exprime au présent, comme si lui seul comptait. Bien que le cheminement soit difficile et demande des concessions, Œdipe sur la route est un roman qui raconte l'espérance. Il est la preuve qu'on peut s'en sortir. Henry Bauchau nous raconte cela avec sa poésie habituelle, sa simplicité apparente (mais qui, à mes yeux, n'est vraiment qu'apparence; même si ce roman-ci n'est pas mon préféré, il reste puissant et riche, excessivement riche. Les phrases courtes, la conjugaison au présent, le vocabulaire accessible ne sont que des leurres. Il est très difficile de s'exprimer simplement, surtout quand on énonce de vérités aussi belles que celles de Bauchau).
Je ne convaincrai pas ceux qui n'ont pas d'affinités avec cet auteur, ceux qui n'ont pas envie de le lire; de toute façon, ce n'est pas mon but. J'ai l'impression que ça tient à une petite musique intérieure; il n'est pas évident d'être sensible à la même tonalité qu'Henry Bauchau. Il est, pour moi, bien plus qu'un auteur qui m'aurait plu, et que je lis toujours avec plaisir et émotion. Je veux dire : il n'est pas seulement important dans ma vie de lectrice, mais dans ma vie entière. C'est peut-être bête de dire ça, tant pis. Quand on n'est pas doué pour l'espérance, il est bon de connaître quelqu'un qui y croit pour les autres.
Je crois que, décidément, parler des romans de Bauchau par ici me sera toujours un exercice difficile. L'important est de le lire, de l'écouter, de l'aimer. Œdipe sur la route est un roman inattendu (personne n'avait osé jusque là écrire de la sorte sur ce mythe) mais puissant, maîtrisé, enrichissant. Voilà, c'est la seule à retenir : lire Bauchau (m')enrichit.

« Œdipe est en mer, en pleine tempête, le vent hurle au-dessus de lui, les vagues frappent à coups sourds les flancs du navire et parfois le submergent. Le plus terrible ce sont les cris, les cris de ceux qui ont peur, qui sont renversés ou emportés par les lames. Ces cris pourtant vous soutiennent car ils signifient que vous êtes là, que vous luttez encore. Le naufrage est sûr, vous êtes déjà tout engourdi par les vagues glacées qui vous assaillent, mais en somme tant qu'on crie, on est vivant. »

Dda l'a lu cet été et elle a su en parler avec brio.

Posté par erzebeth à 09:00 - lecture - Commentaires [25] - Permalien [#]

Commentaires

    Un billet par mois !? Mon dieu,mais il va falloir demander à cet auteur d'intensifier ses parutions !
    Sinon, la figure d'OEdipe me fascine, j'ai parcouru bon nombre d'adaptations du mythe et celle-ci est tout à fait engageante.

    Posté par praline, mercredi 17 septembre 2008 à 12:17
  • Décidément, il faut que je lise ce livre.

    Posté par francofou, mercredi 17 septembre 2008 à 14:33
  • En tout cas, tu t'en sors très bien, j'adore quand tu parles de Henri Bauchau. Et j'aime beaucoup cette phrase : "Quand on n'est pas doué pour l'espérance, il est bon de connaître quelqu'un qui y croit pour les autres." Je crois qu'on peut difficilement faire mieux pour donner envie de connaître un auteur.
    Je me suis même promis de lire "Le boulevard périphérique" depuis que tu lui as consacré un billet.

    Posté par Lilly, mercredi 17 septembre 2008 à 16:25
  • * Praline, au lieu de houspiller ce pauvre romancier, commence donc par lire ce qui est publié, ça devrait te faire patienter au moins 26 mois...
    Je suis bien contente que tu puisses trouver un intérêt à ce livre, et j'espère que tu l'ouvriras un jour, alors...

    * Francofou, vous aviez déjà essayé de le lire, non ? Ne vous forcez pas trop...
    (et je suis ravie de vous lire ici)

    * Lilly, ce que tu écris me fait très plaisir ! Que tu aies retenu les références du "Boulevard périphérique" me donne le sourire. On sait très vite si on adhère (ou non) à la plume d'Henry Bauchau, j'espère qu'elle te plaira quand tu te lanceras...

    Posté par erzébeth, mercredi 17 septembre 2008 à 17:47
  • Tiens, j'allais dire la même chose que Lilly... (comment ça, c'est facile ?)) Bon, je ne sais pas du tout si Bauchau est un auteur pour moi (en fait je crains bien que non) mais j'ai quand même très envie d'essayer. Je vais en piquer un à Chif', tiens. (ben oui, ça sert à ça les copines, non ?))

    Posté par fashion, mercredi 17 septembre 2008 à 19:51
  • (Et c'est pas beau de me faire miroiter un billet sur Colin et d'en publier un sur Henry à la place. Mais bon, je dis ça, je dis rien.))

    Posté par fashion, mercredi 17 septembre 2008 à 19:52
  • C'est bizarre, j'ai beaucoup aimé ce livre quand je l'ai commencé et... je n'ai jamais réussi à le terminer !
    Ceci dit, je comprends qu'on puisse aimer !

    Posté par kathel, mercredi 17 septembre 2008 à 20:13
  • * Fashion, à chaque fois que j'ouvre un roman de Bauchau, je pense à toi qui n'aimes pas la narration au présent... Je ne suis pas sûre non plus que ça te plairait, mais oui, emprunte à Chiffonnette, et demande-lui conseil, elle est moins monomaniaque que moi, et saura sans doute mieux te guider...
    (le film avec Colin, je l'ai vu hier soir ! Tu ne te rends pas compte, il me faut un sacré délai ensuite avant d'écrire un billet ! et puis, j'en ai de moins en moins envie, parce que je ne comprends pas moi-même ce que je voudrais y écrire. Pas facile, hein).

    * Kathel, tiens, qu'est-ce qui t'a déplu en cours de lecture ?

    Posté par erzébeth, mercredi 17 septembre 2008 à 21:40
  • Je me doutais un peu qu'entre moi et mon blog c'était du provisoire... Je ne te cache pas que ce texte me fait un peu peur. Sans doute à cause de son côté "texte à explication de texte". Mais bon, depuis que j'ai lu un auteur chouchou qui n'était pourtant pas du tout pour moi, je sais combien je suis influençable. Alors, à raison d'un billet par mois, tu as des chances de me convaincre...

    Posté par Levraoueg, mercredi 17 septembre 2008 à 22:41
  • Levraoueg, je suis sûre qu'il existe d'autres légendes pour maintenir un blog en vie. Tu trouveras celle qui t'arrange le mieux...
    Je comprends ton appréhension, et je serais fort malheureuse que tu ouvres un livre de Bauchau uniquement pour me "faire plaisir". Il ne faut pas se forcer, jamais...

    Posté par erzébeth, jeudi 18 septembre 2008 à 18:01
  • et bien moi je commence à avoir drôlement envie de découvrir Bauchau avec tout ça... je en sais pas si j'aimerai ou non c'est sûr mais je vais tenter c'est sûr

    Posté par yueyin, vendredi 19 septembre 2008 à 10:44
  • Jamais lu Bauchau (un de plus, on dira, et on aura fichtrement raison. Bref). Ce billet-ci me donne envie de me lancer, d'autant que la couverture avec Hokusaï me plait beaucoup (oui, les couv' ont beaucoup beaucoup d'importance pour moi) . Curieusement, j'ai l'a priori d'un auteur difficile. Est-ce le cas ?

    Posté par Fantômette, vendredi 19 septembre 2008 à 18:51
  • Yue Yin, je suis ravie que mon acharnement à parler de Bauchau puisse te donner envie ! Je serais curieuse de connaître ton avis sur cet auteur (je ne sais absolument pas non plus s'il pourrait te plaire...)

    Fantômette, je ne sais pas ce que tu entends par "auteur difficile". Je le vois plutôt très humble, même dans son écriture, c'est vraiment abordable. Il faut juste être réceptif à ses chers thématiques, mais ensuite, il ne me paraît pas difficile, non...
    Quant aux couvertures, je te comprends; il y a parfois des carnages. Bauchau choisit très souvent les couvertures de ses romans, de telle manière qu'elles me paraissent être un élément "indétachable" du texte.
    (ce roman-ci a aussi été publié en livre de poche, forcément moins cher que la version Babel d'Actes sud mais la couverture est différente, elle ne me plaît pas).

    Posté par erzébeth, vendredi 19 septembre 2008 à 21:00
  • Babel a tout mon amour. Il me suffit de savoir qu'ils publient Paul Auster et Nancy Huston.

    Posté par Fantômette, vendredi 19 septembre 2008 à 21:49
  • Par curiosité, je suis allée voir la couv' en poche et c'est vrai qu'elle est sacrément laide... (mais il y a aussi une vague)

    Posté par fashion, vendredi 19 septembre 2008 à 23:52
  • Euh, mon com' était parfaitement inintéressant mais j'assume. Comme d'hab'. )

    Posté par fashion, vendredi 19 septembre 2008 à 23:52
  • Fantômette, Babel a tout mon amour aussi, parce qu'ils publient Henry Bauchau.
    Je n'ai (tonnerre de tonnerre) jamais lu Nancy Huston...

    Fashion, sache d'abord que sur ce blog, il n'y a que des commentaires intéressants
    Ensuite, oui, les couvertures Livres de poche des livres de Bauchau sont juste hideuses. Celui qui doit s'occuper de ça a un sens de l'humour particulier, je ne vois aucune autre explication.
    La vague, elle, est essentielle... c'est LE centre du roman.

    Posté par erzébeth, samedi 20 septembre 2008 à 11:58
  • Commentaire intéressant

    Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais la couverture de l'édition brochée d'Actes était encore différente mais représentait aussi une vague !!!
    Sinon, est-ce que qu'une âme charitable voudrait bien m'expliquer une fois pour toutes la différence entre ) et , car il y a des nuances dans vos correspondances qui m'échappent totalement...

    Posté par Levraoueg, samedi 20 septembre 2008 à 12:12
  • Zut j'ai oublié un mot dans mon commentaire intéressant. Après "Actes", il faut lire "Sud"

    Posté par Levraoueg, samedi 20 septembre 2008 à 12:14
  • Levraoueg, où vois-tu une vague sur la couverture brochée ? Je vois un drôle de paysage peu identifiable (pour ceux qui veulent jouer avec nous :
    http://www.amazon.fr/Oedipe-sur-route-Henry-Bauchau/dp/2868695108/ref=sr_1_4?ie=UTF8&s=books&qid=1221916728&sr=1-4 )
    mais je n'arrive pas à voir ce que ce sont les deux bandes plus claires...

    J'espère que vous aurez profité de vos diverses recherches pour commander des livres de Bauchau...

    (laissez-moi rêver un peu)

    Quant aux smileys, et veulent dire la même chose (il y en a juste un qui a un "nez", l'autre pas. Fashion aime ne pas mettre de nez), puis et ont la même signification aussi... Il n'y a pas vraiment de nuance ensuite, je trouve que les smileys les plus utilisés sont tous interchangeables. J'ai répondu à ta question, ou non ?

    Posté par erzébeth, samedi 20 septembre 2008 à 15:24
  • Commentaire passionnant

    Ah oui en effet, il n'y a pas de vague sur celui-ci. Mais voici ce que moi j'ai vu :
    http://recherche.fnac.com/search/quick.do?text=oedipe+bauchau&category=all&bl=HGACrera

    Sinon pour les smileys, oui ça y est je comprends maintenant. Il y donc la version sourire avec le nez, à la manière de "ma sorcière bien-aimée" (on a les références qu'on peut)

    Posté par levraoueg, samedi 20 septembre 2008 à 18:39
  • Erzébeth, tu n'as pas expliqué que c'est un sourire clin d'oeil, alors que c'est un sourire tout court. Soyons précises. )

    Posté par fashion, samedi 20 septembre 2008 à 23:51
  • Levraoueg, celui que tu as vu a certes le même titre que le roman, mais :
    - c'est une anthologie (?) je crois, ou... enfin, ce texte est un mystère pour moi, mais il fait 58 p donc ce n'est certainement pas le roman en son entier...
    - c'est une plume, sur la couverture. Désolée d'être aussi désagréable, hein. Enfin, ça ressemble à une plume. Mais ça symbolise aussi la vague, certes, je le concède.

    Fashion, si tu veux être précise jusqu'au bout, parle aussi de ;o) et ), leurs copains aux gros nez )

    Posté par erzébeth, dimanche 21 septembre 2008 à 09:28
  • Ben, et alors ?

    Posté par Fantômette, mercredi 24 septembre 2008 à 11:39
  • Ca se complique, là, attention...
    On y va par étapes.
    Surtout que c'est indécent de rire à gorge déployée.

    Posté par erzébeth, mercredi 24 septembre 2008 à 17:57

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